dysmorphie financière : monde réel et monde fantasmé...
La dysmorphie financière est un sentiment de précarité alors que tous les comptes sont au vert. Une perte de notion de la réalité, renforcée par la société de consommation...
Quand la perception d'une situation ne correspond plus à la réalité, les conséquences peuvent être catastrophiques. En psychiatrie, les patients souffrant de dysmorphie corporelle, ou dysmorphophobie, développent une obsession pour des défauts physiques inexistants ou imperceptibles par autrui. Plongés dans une détresse psychologique profonde, ces individus vivent dans l'anxiété permanente, et peuvent développer des comportements répétitifs et compulsifs, comme passer des heures devant un miroir.
Depuis peu, un phénomène similaire affecte et grignote les comptes bancaires des jeunes actifs de la génération Z et des milléniaux : confrontés au défilé incessant de modes de vie fastueux sur les réseaux sociaux, où vacances aux quatre coins du monde, sorties quotidiennes au restaurant et shopping chez Louis Vuitton deviennent la norme, de plus en plus de jeunes, pourtant bien rémunérés, éprouvent un sentiment de précarité.
Cette exposition constante aux privilèges d'autrui transforme subtilement la perception de ses propres besoins, semant le doute sur son niveau de vie. Ce phénomène, bien que non reconnu comme un trouble anxieux, s'appelle la dysmorphie financière.
« Comment on peut vivre avec 1 400 ou 2 000 euros ? »
Julie*, 31 ans, est ingénieure dans le bâtiment. Parisienne vivant seule, elle gagne 3 150 euros net après impôts, sans compter les tickets-restaurant et autres avantages. Malgré une situation financière stable, elle confie sans broncher : « J'ai constamment l'impression de ne pas avoir d'argent. » Elle est également propriétaire d'un appartement en proche banlieue parisienne et estime le montant de son épargne de précaution à 20 000 euros. « Je trouve que 3 150 euros, ce n'est pas beaucoup. Mon loyer s'élève à 1 100 euros. Avec les courses et les autres dépenses, dès le début du mois, je me retrouve presque à découvert. Il m'est très difficile de suivre le rythme des sorties avec mes amis. À partir du 15 du mois, je n'arrive plus à suivre, et dès le 6 ou le 7, je ne regarde plus mon compte. »
Julie semble vivre en décalage avec ses revenus, pourtant bien supérieurs au salaire médian français. Ce sentiment de précarité, alors que tous ces chiffres semblent prouver le contraire, caractérise la dysmorphie financière.
« J'ai le sentiment de ne pas vivre correctement proportionnellement à ce que je gagne. Récemment, j'ai vu une vidéo sur YouTube où des personnes dans la rue déclaraient gagner 1 400 ou 2 000 euros et se disaient satisfaites. J'étais stupéfaite : je n'arrive même pas à comprendre comment on peut vivre avec ces sommes-là. Personnellement, même pour partir en vacances, j'ai dû puiser dans mes économies, c'était extrêmement compliqué. »
Julie souffre de cette situation et dit « vivre avec un poids au quotidien ». Pourtant, elle a conscience de faire partie des Français jouissant d'un haut niveau de vie. « C'est précisément ce paradoxe qui est difficile à gérer. Et je ne peux même pas l'avouer à grand monde. » Son mode de vie excède probablement ses moyens, mais les standards ont tellement progressé, notamment à Paris, qu'elle perd pied avec la réalité. À titre de comparaison, 40 % des Français ne partent pas en vacances chaque année et seulement 40 % des Français fréquentent plus d'une fois par mois les restaurants.
« Une absence totale de confrontation à la réalité »
Aux États-Unis, selon une étude de l'institut Qualtrics pour Intuit Credit Karma, 43 % de la génération Z et 41 % des milléniaux souffrent de dysmorphie financière. Cette obsession trouve sa source dans un rêve : celui de devenir riche. Plus d'un quart (27 %) des Américains déclarent être obsédés par l'idée d'accéder à la richesse, tendance particulièrement marquée chez les jeunes générations, puisque 44 % de la génération Z et 46 % des milléniaux admettent ce désir.
En France, aucune enquête n'a établi combien de personnes sont touchées par ce phénomène. Mais un sondage révèle des données éloquentes : plus de la moitié des Français rêvent de devenir « très riches », selon une étude de Goliaths, une application d'investissement, et 57 % des Français pensent qu'il faut entre 20 et 30 millions d'euros pour vivre leur vie de rêve.
À l'instar de la dysmorphie corporelle, la dysmorphie financière engendre des conséquences néfastes pour les personnes concernées : 95 % des Américains qui en souffrent affirment que cela a un impact négatif sur leurs finances. Parmi eux, 40 % déclarent que la dysmorphie financière les a empêchés de constituer une épargne, à 38 % qu'elle les a conduits à dépenser excessivement et à s'endetter davantage (32 %). 30 % affirment que cela les a empêchés d'économiser pour acheter une maison ou de rembourser leurs dettes.
« Paradoxalement, ces personnes qui prétendent manquer d'argent continuent d'acheter abondamment, soulève Anne-Victoire Rousselet, psychologue spécialiste des thérapies comportementales et cognitives, qui rencontre régulièrement des patients souffrant de cette anxiété. Cette contradiction révèle une absence totale de confrontation à la réalité. Ces individus sont complètement dissociés, ils vivent hors de leur temps. C'est effrayant, mais c'est la conséquence de cette société de l'image et de la consommation que nous avons créée. Les gens ne réalisent ni ce qu'ils gagnent ni ce qu'ils dépensent. »
« Le ressenti a pris l'ascendant sur la réalité »
Les origines de cette dysmorphie sont multifactorielles. « Nous évoluons désormais dans un monde où le ressenti a pris l'ascendant sur la réalité, observe Yves Bardon, directeur France de l'Ipsos Knowledge Centre, qui a mené une étude à ce sujet pour Ipsos. Par conséquent, certains se croient plus riches qu'ils ne le sont et se retrouvent à découvert. »
Dans un monde où 90 % des consommateurs de produits de luxe sont des milléniaux ou appartiennent à la génération Z, selon une étude de 2024 d'Ipsos pour Snapchat, les standards des « besoins » ont évolué.
Selon Léa Lejeune, cofondatrice de l'application d'éducation financière pour femmes Plan Cash, deux exemples illustrent parfaitement ces nouveaux besoins : les vacances et le luxe. « Sur les réseaux sociaux, tout le monde s'envole vers des destinations exotiques, profite de jacuzzis, s'adonne à des dépenses ostentatoires dans des restaurants étoilés ou des établissements à la mode, et participe à des soirées interminables », explique la spécialiste. Pour elle, chacun a désormais accès aux vies et aux vacances de certaines personnes aisées sans comprendre que cela ne représente absolument pas la norme, bouleversant les codes.
Il en va de même pour le luxe : « Par exemple, le sac à main de luxe est présenté comme un accessoire presque accessible, un incontournable que toute femme devrait posséder, poursuit Léa Lejeune. La véritable question est : un sac à main de luxe constitue-t-il la norme ? Absolument pas. »
En réalité, les personnes affectées ne comprennent pas pourquoi leur budget n'est pas équilibré. « Ma mère, par exemple, ne comprend pas comment je peux être dans cette situation avec mon salaire, explique, à titre d'exemple, Julie. Quand je regarde mes relevés bancaires, je ne comprends pas où passe mon argent. Tout est extrêmement cher à Paris. Je vis dans un milieu où mes amis gagnent approximativement la même chose que moi. Je n'ai pas d'amis qui gagnent 1 400 euros. »
Établir un budget et relativiser
Pour Anne-Victoire Rousselet, « nous nous sommes forgé des besoins artificiels ». Elle raconte : « Dans mon cabinet, nous proposons à ces anxieux ce scénario : “Demain, vous n'avez plus Netflix, plus d'accès à votre salle de sport, plus le dernier iPhone, moins d'abonnements, moins de voyages, moins de livres, moins les restaurants… Comment allez-vous vous adapter ?” Généralement, l'anxieux interrompt son raisonnement catastrophiste en s'exclamant : “Oh là là, c'est dramatique !” » Selon elle, les personnes souffrant de dysmorphie financière sont dépourvues de capacités d'adaptation à leur situation économique.
Pour aider ces personnes, il est nécessaire d'établir d'abord un budget, pour les aider à réévaluer leurs besoins et à les hiérarchiser. Cet exercice s'avère complexe pour elles. « L'anxiété entrave cette capacité à distinguer le nécessaire du superflu », souligne Anne-Victoire Rousselet. Il convient ensuite de les confronter à la réalité objective de leurs finances.
Pourtant, pour Yves Bardon, ce sujet transcende bel et bien la sphère privée et engendre des problèmes concrets sociétaux. « Le problème fondamental réside dans le rêve. Il y a une vie fantasmée, inatteignable, et une vie réelle, qui n'est plus vraiment choisie. C'est cette tension qui pose problème, ainsi que ce sentiment persistant que nous vivons dans le pays le plus taxé au monde. De là naissent la rancune, la frustration, et ce fameux “dégagisme” qui, qu'il soit d'extrême droite, d'extrême gauche ou d'ailleurs, se traduit périodiquement dans les urnes. C'est pourquoi il s'agit véritablement d'un sujet d'actualité au cœur de nombreuses problématiques aux implications sociales, politiques et économiques. » La dysmorphie financière n'est donc pas une simple question de finances personnelles, mais bien une perte de repères globale pour la société.
Comment vivre volontairement avec moins que le smic ? La leçon d'Hervé Henri-Martin, qui a fait le choix d'une vie dépourvue de tout superflu.
« C'est devenu presque un jeu : comment m'y prendre pour dépenser moins encore » : Hervé René Martin s'amuse de ce défi tout en sirotant son café. Devant ses fenêtres, des forêts denses de châtaigniers et conifères typiques du paysage de Saint-Étienne-de-Serre (Ardèche). L'intérieur de sa maison dégage une senteur de bois et de foins fraîchement coupés, offrande des murs construits en terre et paille.
Il y a seize ans, Hervé, fort du succès de son essai La Mondialisation racontée à ceux qui la subissent (Climat, 1999), court les conférences et pérore sur la décroissance économique. Mais que sait-il, au fond, de cette réalité qu'il préconise ? À 55 ans, celui qui a emprunté avec appétit toutes les autoroutes de la société de consommation, exercé plus de vingt métiers, couru la gueuse, roulé en BMW, publié des romans érotiques, décide de changer de vie. L'aboutissement d'un long cheminement. Déjà, à 40 ans, alors à la tête d'un cabinet d'assurances, il s'était senti pris au piège des crédits qui rognaient sa liberté. Il avait vendu et remboursé. Commence alors une vie sans revenus fixes avec une visibilité économique à six mois. « La peur, je l'avais quand je gagnais beaucoup. Le jour où j'ai changé ma Land Rover contre une Méhari, les réparations coûteuses ne m'ont plus causé de soucis. Comment peut-on avoir peur de manquer alors qu'on est en surconsommation ? C'est fantasmatique. »
En 2003, Hervé repart donc de zéro. Lui le grand sportif veut faire pousser des légumes, user ses forces dans ce qu'il appelle un vrai travail, vivre dans une maison qui ne soit pas en béton. Son pécule s'élève à 70 000 euros. Les prix du foncier le poussent dans la haute vallée de l'Aude, où il rencontre Dirk, charpentier écologique. Sa maison sera donc bioclimatique, les murs seront en terre et paille montés sur une ossature en bois. Avec l'aide de Dirk, il la construira de ses mains à raison de douze heures de travail par jour pendant sept mois durant lesquels il logera dans une caravane.
La norme électrique NFC 15-100 lui cause des soucis : elle lui impose 27 prises quand il a chiffré ses besoins à 12, « un racket organisé » selon lui, les normes étant conçues par les fabricants de matériaux. Renseignements pris, il ne s'agit en fait que d'une intimidation, EDF ne pouvant lui refuser son branchement au réseau. Le découragement le guette parfois, notamment lorsqu'il s'aperçoit que la réalisation des enduits n'a pas été budgétée et qu'il doit les faire seul, un travail long et très physique qui lui semble écrasant. Un moment qu'Hervé qualifie d'« initiatique ». « Si j'avais employé quelqu'un pour les réaliser, à quoi aurais-je utilisé mon temps ainsi libéré ? À marcher, courir pour entretenir ma forme ? Et j'aurais été obligé de m'employer quelque part pour payer mon remplaçant. » En 2007, il publie avec succès Éloge de la simplicité volontaire (Flammarion). Mais des aléas amoureux l'obligent à vendre en 2010. Le thermicien qui procède au bilan énergétique de sa maison la classe dans la catégorie « médiocre ». Pourtant, quand il fait moins 5 degrés dehors, il fait 22 à l'intérieur sans aucun apport de chauffage, grâce à la réactivité de la dalle en terre qui restitue la chaleur emmagasinée au moindre rayon de soleil. Une maison perspirante grâce à la terre qui absorbe le surplus d'humidité et la rend en cas de sécheresse… Mais il n'existe pas, dans la fiche informatique du technicien, de mention « paille » à la rubrique des matériaux...
Hervé veut continuer son travail d'exploration, mais cette fois-ci pas en solitaire. En tapant « habitat groupé » sur Google, il tombe sur l'annonce de la mairie de Saint-Étienne-de-Serre qui cherche les futurs habitants de l'éco-hameau de Cintenat. Un moyen pour la commune de repeupler son école tout en respectant son patrimoine paysager. Sa nouvelle maison de 80 mètres habitables lui a coûté 65 000 euros, le terrain de 800 mètres carrés, 5 000 euros, auxquels se sont ajoutés 13 000 euros pour la viabilité et l'enterrement de la ligne EDF. Hervé vit aujourd'hui avec 800 euros par mois. Ses trois stères de bois annuels lui reviennent à 150 euros, ses deux bouteilles de gaz pour la cuisinière, à 60 euros, toujours pour l'année, l'eau (de source), à 100 euros, l'électricité, à 120 euros. Il compte bien faire baisser ce dernier poste en posant un thermosiphon à l'énergie solaire. Sa petite Dacia Sandero roule au GPL et lui revient à 35 centimes le kilomètre, à raison de 5 000 kilomètres par an. Il paie 2 euros par mois ses deux heures de communication téléphonique grâce à Free. Ce qui lui coûte le plus cher ? Sa connexion internet, 34 euros par mois.
Aux yeux de l'Insee, Hervé vit sous le seuil de pauvreté, fixé à 977 euros. Mais il n'a pas besoin d'argent. « J'en ai trop. » Depuis un an et demi, il touche une retraite de 1 100 euros. Il craint que cela lui pollue l'esprit et que le livre dont il termine l'écriture lui rapporte de l'argent. Son idée serait de se débarrasser de ces moyens supplémentaires en créant un centre d'agriculture expérimental doublé d'un centre de qualité relationnelle. « Les deux sont liés. Il n'y a pas d'écologie s'il n'y a pas d'écologie intérieure. Il faut être bien dans sa tête, sinon ça ne marche pas, être en paix d'abord avec soi, puis avec les autres. » Depuis peu il expérimente avec un voisin la permaculture, une forme d'agriculture qui permet à la terre de se régénérer sans engrais chimiques.
Et la décroissance comme concept économique, qu'en dit-il aujourd'hui ? Il n'y croit plus. « Ce n'est pas tenable, on vit dans une société de croissance, dans un groupement de pays liés les uns aux autres… C'est un concept purement pédagogique. » Ses velléités de prosélyte se sont calmées aussi. « Il n'y a qu'une chose qui est possible : Sois le changement que tu veux voir dans le monde, le précepte de Gandhi. On est tous libres d'avoir une grosse cylindrée ou pas. La seule limite est celle au-dessous de laquelle on n'est pas prêt à aller. »
Hervé est en harmonie avec ce qu'il vit. « Je suis responsable du monde que je crée, si je fais des erreurs, je les répare, je n'en rends pas les autres comptables. » S'être débarrassé de soucis créés de toutes pièces « a agrandi [sa conscience] ». « Le spirituel se lève naturellement quand nous nous débarrassons de ce qui entrave sa libre expansion. » Quand il avait 25 ans et qu'il enseignait les arts martiaux, Hervé voulait plus tard devenir un sage. À 67 ans, peut-être la sagesse l'a-t-elle enfin rattrapé.
La débrouille, seule alternative à la crise pour les jeunes? "20 Minutes" a posé la question aux deux auteures de "Ma vie à deux balles. Génération débrouille" En 2013, Sophie Brändström e...
/https%3A%2F%2Fwww.lepoint.fr%2Fimages%2F2015%2F08%2F27%2F1964829lpw-1964847-article-jpg_3029404.jpg)