Barrages niouzes
Première source d’énergie renouvelable (13,9 % de la production électrique hexagonale en 2024, juste derrière le nucléaire), la houille blanche française repose essentiellement sur 340 grands barrages, tous propriété de l’État. Leur exploitation est aujourd’hui concédée à EDF, qui détient plus de 80 % de la production, ainsi qu’à Engie via la Compagnie nationale du Rhône (CNR) et la Société hydroélectrique du Midi (Shem). Cette position ultra-dominante d’EDF irrite depuis près de 20 ans la Commission, qui reproche à Paris l’absence de mise en concurrence des concessions de ses barrages hydroélectriques. Une situation qui a valu l’ouverture de deux précontentieux européens en 2015 et en 2019 à l’encontre de la France, le gel du renouvellement des concessions échues et une menace d’astreinte pouvant atteindre 720 000 euros par jour.
« On a mis sous cloche le deuxième pilier électrique du pays »
Pris entre le marteau européen et l’enclume d’une privatisation jugée inacceptable pour un secteur aussi stratégique, les gouvernements successifs ont longtemps temporisé. Résultat : un secteur au ralenti. Faute de visibilité sur l’avenir de leurs concessions, les exploitants ont arrêté depuis près de 10 ans d’engager des investissements lourds, pourtant indispensables pour moderniser un parc vieillissant. « On a mis sous cloche le deuxième pilier électrique du pays », cingle le député Philippe Bolo. « Avec une épée de Damoclès juridique au-dessus de la tête des exploitants, personne n’investit. » Ainsi, le projet de la vallée de La Truyère (Aveyron), qui représenterait une augmentation de 250 MW de puissance et de 450 MW de stockage, est suspendu en attendant le renouvellement des titres d’exploitation des communes de Brommat et de Montézic.
Aussi politique que juridique, la solution retenue par le duo Battistel-Bolo propose de sortir du régime concessif actuel pour basculer vers un régime d’autorisation spécifique, sans transfert de propriété comme c’est le cas habituellement. Une façon de maintenir les exploitants historiques en place tout en préservant le contrôle public sur les ouvrages. « Nous avons inventé un régime sur mesure pour l’hydroélectricité », synthétise Marie-Noëlle Battistel. Le texte prévoit toutefois des mesures compensatoires destinées à répondre aux exigences de la Commission européenne. EDF devra ainsi mettre à disposition de ses concurrents six gigawatts (GW) par an de capacités hydroélectriques dites “virtuelles”, commercialisées via des enchères et placées sous le contrôle de la Commission de régulation de l’énergie.
« Il fallait des garde-fous »
Un mécanisme qui a suscité des réserves, notamment chez Les Écologistes, qui étaient favorables à l’instauration d’une quasi-régie publique. Une option « juridiquement viable mais trop rapidement écartée » – par absence de consensus des syndicats, certains redoutant un démantèlement d’EDF –, grince Guillaume Gontard, sénateur écologiste de l’Isère. « Cela donne l’impression de bricoler pour faire accepter une solution au niveau européen », souligne-t-il.
Malgré ces réserves, le compromis semble emporter une large adhésion. « C’est une solution capable de rassembler », appuie Jean-Damien Navarro, responsable du Collectif hydraulique fédéral et délégué FNME-CGT chez EDF. « Il fallait des garde-fous, notamment sur la propriété des installations. Je comprends que les 6 GW ait pu inquiéter, mais l’essentiel est préservé. »
Les barrages pourront « produire beaucoup plus et surtout mieux »
Car l’urgence était de sortir de l’immobilisme. En cas de vote favorable de ce texte, la Commission a promis de lever les contraintes, permettant aux exploitants de relancer leurs investissements massifs. Les barrages pourront ainsi « produire beaucoup plus et surtout mieux », se félicite Philippe Bolo, grâce notamment au développement des stations de transfert d’énergie par pompage (Step).
À titre d’exemple, la Step de Grand’Maison, centrale hydroélectrique iséroise la plus puissante de France, peut mobiliser jusqu’à 1 800 MW en seulement trois minutes, soit l’équivalent de la consommation des habitants de Lyon, Grenoble et Chambéry. « EDF a de nombreux projets de Step. Les trois quarts peuvent être réalisés très rapidement, sans inonder un seul mètre carré ni modifier l’emprise des terrains », rapporte Jean-Damien Navarro, qui voit dans le texte Battistel-Bolo la possibilité d’un nouveau départ. « Cela donnait l’impression d’avoir le doigt coincé dans la porte depuis 20 ans. Il me tardait que quelqu’un l’ouvre. »
En Isère, une centrale hydroélectrique hors-norme
Dans les Alpes, on a suivi avec grand intérêt l’évolution du statut des barrages. Car c’est là que se produit majoritairement l’hydroélectricité d’EDF. Un tiers de la production française provient des 48 centrales de Savoie, 35 d’Isère et 10 de Haute-Savoie. Exemple le plus révélateur, la centrale hydroélectrique la plus puissante se situe en Isère, à Vaujany. Grand’Maison possède en effet une puissance de 1 800 MW, soit 9 % du parc hydroélectrique exploité par EDF en France. Ouvrage impressionnant, ce mastodonte de roches, haut de 140 mètres et long de 560 mètres, culmine à 1 700 mètres d’altitude, encadré par les massifs de Belledonne et des Grandes Rousses.
Si la question du statut des barrages a beaucoup été reliée à leur vétusté, c’est que Grand’Maison comme d’autres, ne sont pas tout jeunes… Mis en service à la fin de 1987, après une construction qui avait duré sept ans entre 1978 et 1985, le barrage fêtera l’année prochaine ses 40 ans. Mais jusque-là, son entretien a permis de lui conserver son statut de lieu clé pour l’avenir de l’hydroélectricité. Elle-même au cœur des enjeux environnementaux, étant la première source d’électricité renouvelable en France.
Adapter sa production en un temps record
Selon les années, les ouvrages hydrauliques produisent entre 12 et 15 % de l’électricité nationale. La place de Grand’Maison dans ce secteur est prise au sérieux par le gouvernement. L’été dernier, Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique, visitait le barrage et rappelait l’importance cruciale du site isérois. Sans faire d’annonces concrètes, elle assurait toutefois sa volonté de valoriser la filière. EDF compte ainsi développer les Step.
Or, Grand’Maison est une Step, station de transfert d’énergie par pompage. Le barrage peut retenir jusqu’à 140 millions de m3 d’eau, alimentant la station située 900 mètres plus bas. Considérée comme une batterie à eau géante, elle peut adapter sa production en un temps record. « Le rôle principal des barrages n’est pas de produire de l’électricité directement, mais de mettre de la puissance à disposition du système électrique », détaillait Vincent Rivière, directeur d’EDF Hydro Alpes, exploitant de la centrale.
La puissance de deux réacteurs nucléaires
Une manière très flexible de s’adapter à la demande et de répondre aux pics de consommation, par exemple lors des heures de pointe ou les jours de froid. L’eau retenue est alors turbinée puis stockée dans le bassin inférieur du Verney. Une opération qui ne prend que quelques minutes. La puissance que peut atteindre la centrale de Grand’Maison est unique en France : 1 800 MW, c’est aussi ce que génèrent deux réacteurs nucléaires. Chaque année, la centrale fournit en moyenne l’équivalent de la consommation annuelle en électricité de 830 000 habitants.
Mélanie Janin
https://www.leprogres.fr/economie/2026/01/15/nous-partions-de-tres-loin-comment-les-barrages-hydroelectriques-vont-etre-relances
Alors que le bras de fer avec l’Union européenne – qui paralyse le secteur depuis 20 ans – pourrait bientôt toucher à sa fin, Ahmed Khaladi, vice-président de la Société hydrotechnique de France (SHF) et ancien ingénieur expert à la Compagnie nationale du Rhône (CNR), revient sur les enjeux stratégiques des barrages hydroélectriques en France, les risques de 20 ans d’immobilisme et les investissements attendus.
En quoi l’hydroélectricité est-elle un pilier du modèle énergétique français ?
« Elle est absolument centrale, car elle assure la flexibilité et donc l’équilibre du réseau électrique. Le photovoltaïque et l’éolien dépendent de l’ensoleillement et de l’intensité du vent. Le nucléaire, lui, manque de réactivité et a surtout besoin de l’hydraulique pour le refroidissement ou le redémarrage de ses centrales en cas de black-out. Tout est intriqué. Et puis les barrages dépassent le cadre de la seule production hydroélectrique, ils sont également un outil de la gestion du multi-usage de cette ressource rare qu’est l’eau. Ils permettent de prévenir les risques d’inondations, de soutenir les débits en période d’étiage – de plus en plus fréquente l’été avec le changement climatique. Mais aussi pour l’eau potable, l’irrigation, la sécurité des populations, etc. C’est une pierre angulaire de la sécurité environnementale. »
Était-il donc crucial que les barrages restent dans le giron de l’État ?
« Il ne fallait surtout pas que ce bien essentiel tombe entre les mains d’acteurs privés [l’Union européenne poussait pour une ouverture à la concurrence des concessions et la fin du quasi monopole d’EDF, NDLR]. Ils auraient eu d’autres intérêts, notamment des logiques financières, que celui de la nation. Il y a une quinzaine d’années, lorsque Jean-Louis Borloo défendait l’ouverture des concessions à la concurrence, plusieurs grands groupes européens de l’hydroélectricité — comme le norvégien Statkraft — s’étaient implantés à Grenoble ou à Lyon, espérant récupérer une part du gâteau. La plupart ont depuis plié bagage. Un long travail de pédagogie a permis de faire prendre conscience aux décideurs qu’une ouverture à la concurrence aurait représenté une perte colossale pour la France. »
« Renouveler les machines permettrait de faire des gains de près de 20 % »
Les précontentieux de Bruxelles freinaient fortement les investissements des exploitants. Au point de créer des risques concrets ?
« Depuis une dizaine d’années, les exploitants gèrent leurs concessions dans une logique transitoire, en attendant une clarification du cadre réglementaire. Résultat : aucun investissement lourd n’a été engagé, alors même que les ouvrages vieillissent et qu’une soixantaine de concessions sont aujourd’hui échues [61 au 31 décembre 2025, NDLR]. Par précaution, certaines machines qui risquent de casser ont été mises à l’arrêt plutôt que remplacées, entraînant des pertes de production. L’entretien courant a bien été assuré, mais cela ne suffit pas à écarter les avaries. Si on tire trop sur la corde, cela entraîne forcément une augmentation des risques. »
À quoi peut-on s’attendre si le blocage européen est levé ?
« Pour donner une idée, la Compagnie nationale du Rhône (CNR) a investi plus 500 millions d’euros à l’occasion de la prolongation en 2022 des concessions de ses ouvrages de 20 ans (ces dernières relèvent d’un statut législatif spécifique et n’étaient donc pas soumises aux mêmes exigences européennes qu’EDF ou la Shem). On peut donc s’attendre à un investissement dans du neuf, mais surtout dans l’existant. Renouveler les machines permettrait de faire des gains de près de 20 %. »
https://www.leprogres.fr/economie/2026/01/15/barrages-hydroelectriques-l-ouverture-a-la-concurrence-aurait-ete-une-perte-colossale
Un accord a été conclu la semaine dernière entre Paris et Bruxelles pour mettre fin à un conflit sur les concessions hydrauliques qui date de plus de 15 ans. Le système actuel est celui de la concession de service public, à savoir, comme pour ENEDIS, c'est EDF qui gère et entretient les barrages hydrauliques en France.
La France aurait donc obtenu un feu vert de Bruxelles pour ne pas ouvrir à la concurrence la concession des ouvrages hydrauliques, sous réserve d'une mise aux enchères d'environ 20% des capacités d'EDF, soit 6 GW. Le modèle retenu pour le moment serait des enchères type VPP qui seraient encadrées par la CRE. Il reste à définir la qualité du produit : type, maturité, flexibilité. Pour le moment, il n'y pas d'explosion de joie chez les fournisseurs, car le diable se cache dans les détails, et les détails doivent être discutés au parlement et inscrits dans la loi.
Bref, le dossier avance, la profession souligne le très bon travail de la députée Marie-Noëlle BATTISTEL et de son collègue Philippe BOLO, mais le chemin est encore long avant d'en savoir plus.
Emmanuel Sire (extrait)
https://pilott.sirenergies.com/newsletter/616/l-analyse-marche-du-2-septembre-2025?trk=public_post_comment-text
Le Colorado est une batterie déchargée...
Les derniers rapports en provenance des États-Unis sont alarmants. Le lac Powell, l'un des principaux réservoirs du Sud-Ouest, pourrait atteindre son niveau d'« eau morte » d'ici la fin de l'année. Cela signifierait qu'il ne serait plus possible de rejeter de l'eau en aval. L'eau potable de quarante millions de personnes est en jeu, et parallèlement, l'énergie hydroélectrique des barrages de Glen Canyon et de Hoover disparaîtrait en grande partie. Ensemble, ils fournissent environ 3 000 mégawatts d'énergie propre et relativement bon marché.
L'ironie est profonde. Il y a un siècle, les États riverains du fleuve Colorado se partageaient les droits d'eau en raison d'une année exceptionnellement humide. Ils rédigeaient des contrats comme si l'abondance était permanente, comme si l'on pouvait supposer que le gâteau était plus gros qu'il ne l'était en réalité. Cette fiction a fonctionné tant que des barrages étaient construits et que des hivers humides arrivaient. Mais après des décennies de surexploitation, de sécheresse structurelle et de réchauffement climatique, la situation s'effondre.
Les conséquences vont bien au-delà de l'eau. L'hydroélectricité est, à bien des égards, une batterie géante : de l'eau stockée derrière un barrage, prête à faire tourner des turbines à la demande. Lorsque cette eau disparaît, l'approvisionnement en électricité doit se rabattre sur les centrales fossiles. Cela implique des coûts plus élevés, des émissions plus importantes et une pression accrue sur un réseau déjà confronté à un développement massif et coûteux.
Et ce n'est pas tout. Les centrales thermiques – charbon, gaz, nucléaire – nécessitent toutes de l'eau de refroidissement. Le faible débit des rivières ou la température élevée de l'eau imposent des réductions de production. La France en a fait l'expérience en 2022, lorsqu'EDF a dû fermer cinq centrales nucléaires en raison de la température excessive des rivières. C'est la nouvelle réalité : l'électricité ne se résume pas à des fils et des centrales, elle dépend des rivières et de leur température.
La conséquence plus large est que l'ensemble du système énergétique américain se heurte à des limites écologiques. Le secteur électrique lui-même, longtemps moteur du changement climatique, subit désormais ses propres conséquences : sécheresse, réchauffement des rivières, capacité de refroidissement compromise. Comme toujours, les coûts seront répercutés sur les consommateurs via des tarifs plus élevés.
Si l'on ajoute à cela l'industrie et les infrastructures numériques, le tableau s'assombrit. Les centres de données consomment d'énormes quantités d'eau de refroidissement, souvent des centaines de milliers de litres par jour. La fracturation hydraulique, pilier de la production pétrolière et gazière américaine, engloutit l'eau de régions déjà arides. La pénurie d'eau menace ainsi non seulement l'agriculture, mais aussi les piliers de l'économie énergétique et numérique américaine.
Il en résulte une crise classique du nexus : l’eau, l’énergie, le climat et l’économie sont intriqués et amplifient leurs vulnérabilités respectives. Ce qui a commencé comme une erreur hydrologique – trop de droits accordés à un cours d’eau trop restreint – s’est métastasé en une crise systémique touchant l’eau potable, l’électricité, l’industrie et l’accessibilité financière.
On pourrait être tenté de considérer ce phénomène comme régional. Mais les pénuries d'électricité dans le Sud-Ouest seront comblées ailleurs. Un déficit dans une région prive une autre de capacité, ce qui en fait un problème général. Et les mécanismes sous-jacents – surestimation des ressources, surconsommation chronique, déni des limites écologiques – sont mondiaux.
La deuxième loi de la thermodynamique, notre guide cynique, sourit depuis l'arrière du bus. L'ordre se transforme en désordre, les batteries s'épuisent, les rivières se vident. On peut inventer de nouvelles histoires d'électrification, de croissance verte et de réseaux intelligents, mais le Colorado raconte une histoire plus complexe : sans eau, pas d'électricité.
Et la destination finale est déjà inscrite sur la carte.
(commentaire sur le blog de Gail Tverberg, 22 08 25)
La France résiste toujours face à Bruxelles afin de garder le contrôle de l'exploitation de ses barrages. L'Europe (ou plutôt les financiers) demande la liberté de marché dans le domaine de l'énergie et que des investisseurs viennent s'occuper des barrages sur le territoire français. C'est grâce à cette stratégie, mise en place par des traders et actionnaires, que le marché de l'électricité européen est sur les genoux.
https://2000watts.org/index.php/energies-fossiles/peak-oil/1397-energies-economie-petrole-et-peak-oil-revue-mondiale-octobre-2024.html
Le réchauffement climatique perturbe la production hydroélectrique. Il faut donc repenser le fonctionnement des barrages, notamment sur le plus grand glacier de France. La mer de glace à Chamonix (Haute-Savoie), le plus grand glacier de France. De l’extérieur, rien ne laisse deviner ce qui se cache sous les tonnes de neige, une installation unique, une centrale hydroélectrique
L'électricien vient d'inaugurer un ouvrage hydraulique en Isère. L'occasion pour son PDG de demander au gouvernement plus d'égards pour cette énergie propre.
C'est un long, très long tunnel creusé dans le flanc du massif de Belledonne, pas très loin de Grenoble. Il suit la Romanche, ce torrent qui déboule dans la vallée du même nom et se jette dans l'Isère. L'ouvrage mesure près de 10 kilomètres, soit l'équivalent du tunnel du Mont-Blanc. Mais il n'y passe ni voiture ni camion. Dans ce tunnel, qui fut lors de son creusement le plus long d'Europe, doivent s'écouler des millions de mètres cubes d'eau déviée de la Romanche. Après sa course, l'eau atteint un puits creusé dans la roche et se déverse, 163 mètres plus bas, dans une turbine qui active une dynamo géante. L'eau se transforme en électron. L'usine de Gavet, inaugurée vendredi 9 octobre, peut produire 560 GWh d'électricité chaque année, soit la consommation de Grenoble et Chambéry réunies.
Ce jour inaugural, il suffisait de compter les huiles pour comprendre l'importance de l'usine hydroélectrique de Gavet. Il y avait là Jean-Bernard Lévy, le PDG d'EDF, Joël Giraud, secrétaire d'État à la Ruralité, et pas mal de parlementaires. Évidemment, EDF et les sommités locales voulaient célébrer un ouvrage qui remplace cinq barrages vieillissants, dont certains datent de la fin du XIXe siècle. Après dix ans de travaux et 400 millions d'euros investis, le tunnel et les nouveaux ouvrages produiront 40 % d'électricité en plus qu'avant. Mais, derrière l'autocongratulation, EDF avait aussi un message à faire passer ; derrière les sourires, Jean-Bernard Lévy avait quelques reproches à faire au pourtant jovial Joël Giraud, ministre d'Emmanuel Macron : l'hydroélectricité a un rôle important à jouer à l'avenir, et il serait bien dommage de continuer à lui mettre des bâtons dans les roues.
L'eau est verte, il ne faudrait pas l'oublier. On parle beaucoup, lorsqu'on évoque la transition écologique, du vent et du soleil, mais l'eau fait un peu figure de parent pauvre, serine-t-on chez EDF. Les barrages ne polluent pourtant pas, ou si peu, et ils ont l'avantage d'être « pilotables » : en dix minutes, EDF, qui détient 80 % des centrales hydrauliques du pays, peut mobiliser à peu près la puissance d'une dizaine de réacteurs nucléaires. Les éoliennes ou les panneaux solaires sont bien moins pratiques : ils alimentent en continu le réseau, quand il vente ou qu'il fait beau, mais pas quand on le souhaite.
L'eau produit environ 12 % de l'électricité consommée en France, et c'est la deuxième source de cette énergie derrière l'omniprésent nucléaire. L'ennui, malgré ses nombreux avantages, c'est que l'État semble s'en désintéresser. C'est en tout cas le sentiment de l'état-major d'EDF. Dans son discours, prononcé dans une caverne monumentale creusée sous l'usine de Gavet, Jean-Bernard Lévy l'a regretté : le plan de relance de 100 milliards d'euros annoncé il y a quelques semaines par le gouvernement ne dit rien sur l'hydroélectricité. Le patron d'EDF avait d'autres doléances à présenter. Pourquoi, par exemple, l'électricité fournie par les barrages ne bénéficie-t-elle pas des soutiens accordés à l'éolien et au solaire, dont les prix de vente sont garantis lors d'appels d'offres ? L'électron issu de l'eau est en effet vendu au prix de marché, qui s'est effondré, à tel point que les 400 millions investis dans la vallée de la Romanche sont à peine rentables… « Nous souhaitons que l'hydraulique soit mis en priorité [par le gouvernement, NDLR], ce qui n'a pas été le cas ces dernières années », a souligné le patron d'EDF devant un Joël Giraud qui, assis au premier rang, souriait un peu jaune.
Comme si ça ne suffisait pas, une autre menace est venue de Bruxelles. En 2015 puis en 2019, la Commission européenne a envoyé une lettre comminatoire au gouvernement français, lui enjoignant de se conformer à la directive « concessions » de 2014. En deux mots, Bruxelles veut désormais qu'à chaque renouvellement de concession (la gestion d'un barrage est concédée par son propriétaire, l'État, à EDF), tous les opérateurs qui le souhaitent, français et étrangers, puissent concourir. EDF perdrait donc ce quasi-monopole sur les barrages. Jusque-là, en effet, les concessions retombaient une fois échues dans l'escarcelle d'EDF sans autre forme de procès, ou presque. La menace est prise au sérieux par l'électricien : les concessions de quelque 150 ouvrages arrivent à échéance dans les trois prochaines années (sur environ 400).
L'entreprise publique ne s'oppose pas par principe à la concurrence. Mais, pour l'heure, la France bataille avec Bruxelles pour retarder ce chamboulement. En attendant une issue, le cadre réglementaire n'est pas très clair, ce qui n'est jamais bon pour un industriel. EDF a envie d'investir, mais est-ce judicieux de dépenser des millions si les barrages lui échappent dans quelques années ? Il y a pourtant du potentiel, assure-t-on chez EDF. Le gouvernement lui-même n'a-t-il pas prévu, dans son agenda énergétique (la Programmation pluriannuelle de l'énergie, ou PPE), de mettre en service d'ici à 2028 un GW d'hydroélectrique (soit environ un réacteur nucléaire) et 1,5 GW de Step (Station de transfert d'énergie par pompage, qui permet de stocker de l'électricité) ?
Le flou réglementaire retarde déjà des projets, regrette Yves Giraud, le patron de l'hydraulique chez EDF. Il cite le cas de la Truyère, une rivière du Massif central sur laquelle un projet d'ampleur est bloqué dans l'attente d'une clarification. Faute de pouvoir s'épanouir en France, le savoir-faire d'EDF s'exporte : l'entreprise vient d'achever un ouvrage au Cameroun, qui fournira un tiers de l'électricité du pays, et mène un projet aux Émirats arabes unis, entre autres.
Pour éviter que des opérateurs étrangers ne mettent la main sur les barrages, le gouvernement et EDF semblent réfléchir à une autre parade. Elle a pour nom de code « Hercule ». Ce projet vise à découper l'entreprise en plusieurs filiales, qui resteraient sous le contrôle d'EDF. Jusqu'à ces derniers jours, le schéma semblait arrêté : d'un côté, un EDF Bleu, avec le nucléaire et l'hydraulique ; de l'autre, un EDF Vert, constitué notamment des renouvelables (éolien, solaire…) et des services.
Mais ce duo se transforme, depuis quelques jours, en trio. Selon plusieurs sources, l'hydraulique deviendrait une filiale à part entière, ce que ne dément pas Jean-Bernard Lévy. L'intérêt de cette nouvelle entité, de ce surgeon de dernière minute ? Transformer l'hydraulique en une structure autonome qui se frotterait à la concurrence sans l'appui trop visible du mastodonte EDF. Bruxelles, désireux de promouvoir la concurrence « libre et non faussée » dans ce secteur, serait donc satisfaite. La Commission remiserait alors sa volonté d'ouvrir les concessions à d'autres acteurs qu'EDF, et la situation reviendrait à la normale, glisse-t-on chez l'électricien. Dans le cas contraire, regrette Yves Giraud, « la France serait quasiment le seul pays au monde qui devrait ouvrir ses ouvrages hydrauliques à la concurrence étrangère ! ».
Vendredi matin, comme un autre signe d'importance accordé à l'ouvrage de Gavet, c'est à Jean-Bernard Lévy qu'est revenu l'honneur de démarrer l'usine. Aidé d'un agent EDF, le patron de l'électricien a cliqué sur le bouton « OK » qui s'affichait sur un écran géant, aux yeux de toute l'assemblée. L'eau est alors arrivée en trombe du tunnel et s'est déversée avec fracas dans la turbine. Les premiers électrons sont sortis de l'usine pour alimenter le réseau. L'usine est en route. L'avenir de l'hydraulique, lui, est encore incertain.
Plusieurs centaines de personnes ont manifesté contre la privatisation des barrages hydroélectriques................
Aéroports de Paris, Française des jeux, et maintenant barrages hydroélectriques… L’État français cède peu à peu ses principaux secteurs stratégiques aux privé. Le 13 décembre dernier, la Commission européenne a lancé une procédure d’infraction contre la France, en lui demandant d’ouvrir ses concessions hydrauliques au marché, au nom du principe de concurrence libre et non faussée, qu’elle est chargée de faire respecter. D’ici 2023, cette ouverture devra être opérationnelle.......
Le gouvernement a annoncé sa volonté de privatiser 150 barrages hydroélectriques en France, en dépit de leur caractère hautement stratégique. Il répond ainsi à la volonté de la Commission qui s'était juré de faire chuter ce monopole d’État contraire au dogme de la concurrence libre et non faussée. ..........................
107 élus de toutes étiquettes pressent le gouvernement de s’opposer à l’ouverture à la concurrence des ouvrages hydroélectriques d’EDF exigée par Bruxelles. Ils demandent que les barrages soient considérés comme des services d’intérêt général.
C’est non. Emmenés par le communiste Hubert Wulfranc, 107 députés de tous bords politiques s’opposent aux projets très libéraux de la Commission européenne, qui met à nouveau en demeure la France d’ouvrir à la concurrence ses barrages hydrauliques sur l’air du «il n’y a pas d’alternative». Ces parlementaires, parmi lesquels la socialiste Marie-Noëlle Battistel, l’écologiste non inscrite Delphine Batho, le LR Julien Aubert, la centriste Jeanine Dubié et l’insoumis Loïc Prud’homme, refusent de donner les clés de 150 des 400 concessions hydroélectriques majoritairement détenues par EDF au secteur privé, comme l’exige l’exécutif européen depuis dix ans au nom de l’impératif supposé de concurrence.
Lors d’une conférence de presse ce mercredi, ces députés en première ligne sur le sujet ont présenté à l’Assemblée une «proposition de résolution européenne» pour demander «au gouvernement de prendre ses responsabilités et de défendre à Bruxelles une alternative solide à la mise en concurrence». Les barrages hydroélectriques «sont la première source d’électricité renouvelable, produisent 12% de notre mix électrique et sont le seul outil de stockage de l’électricité», rappellent-ils dans leur résolution. Ils emploient «25 000 personnes et génèrent 1,5 milliard d’euros de recettes publiques» et jouent un rôle essentiel dans la gestion de l’eau potable, de l’irrigation, ou encore dans le refroidissement des centrales nucléaires, rappellent-ils. Les signataires estiment qu'«un large consensus se dessine dans la population comme chez les élus locaux et nationaux pour rejeter comme dangereuse et irrationnelle l’ouverture d’un secteur stratégique» aux intérêts privés. Et ils demandent instamment au gouvernement de placer l’hydroélectricité sous le régime protecteur des «services d’intérêt économique général», comme les traités européens l’y autorisent.
En pleine bronca contre la privatisation d’ADP, cette initiative politique «transpartisane» ne doit certes rien au hasard. Mais c’est avant tout une réponse à la commissaire européenne à la Concurrence, Margrethe Vestager, qui a sommé le gouvernement français, le 7 mars, de lui donner «un calendrier précis» pour remettre en jeu les concessions de barrages accordées à EDF après-guerre. Ces dernières arrivent à échéance d’ici 2023. Cette nouvelle mise en demeure, qui fait suite à une première adressée à la France en 2015, exige qu'«un nombre significatif» de barrages soit confiés à des opérateurs privés. Elle vise aussi sept autres pays : l’Allemagne, l’Autriche, le Portugal, l’Italie, la Pologne, la Slovénie et la Suède.
Pour Delphine Batho, c’est évident, «les lobbys sont à la manœuvre pour faire main basse sur la rente hydraulique car c’est l’électricité la plus rentable et la moins chère de France», a dénoncé celle qui, quand elle était ministre de l’Ecologie en 2012-2013, s’était opposée fermement à la mise en concurrence des barrages français. «Le gouvernement doit protéger l’hydroélectricité et la mettre à l’abri des appétits marchands, c’est une question de souveraineté énergétique», a martelé Marie-Noëlle Battistel, députée de l’Isère et spécialiste du sujet. «Les barrages ne sont ni de droite ni de gauche, ils sont d’intérêt stratégique», a renchéri son collègue «gaulliste» Julien Aubert, appelant le Parlement «à aller au bras de fer» avec Bruxelles.
Pour ces députés, «le gouvernement actuel n’est pas clair sur ses intentions». D’ailleurs, seuls deux députés de la majorité ont signé la proposition de résolution : Stéphane Mazars (LREM) et Laurent Garcia (Modem). Marie-Noëlle Battistel ne désespère pas de rallier d’autres marcheurs en appelant à leur liberté de conscience. Mais Loïc Prud’homme (LFI) dénonce par avance le risque d’une capitulation du gouvernement en place «devant l’idéologie de la concurrence», au risque d'«un désastre annoncé» : «Qui va payer la désoptimisation du réseau hydroélectrique au profit du privé ? Comme toujours, les citoyens.»
De fait, toute l’Europe de l’énergie est potentiellement sur les rangs pour s’offrir quelques-uns des plus gros barrages français, comme ceux de Bissorte en Savoie ou de la Dordogne : le suédois Vattenfall, le norvégien Statkraft, l’italien Enel ou l’allemand Eon. Le géant chinois Trois Gorges est aussi à l’affût de la moindre brèche au quasi-monopole d’EDF qui détient 80% des barrages français, contre 15% pour Engie (via la Compagnie nationale du Rhône). Ce dernier, l'ex-GDF Suez, serait ravi d’augmenter son parc hydraulique à la faveur de renouvellement des concessions. Mais c’est sans doute le pétrolier français Total, qui s’est lancé dans l’électricité avec Direct Energie, qui a le plus d’appétit et de chances de rafler les lots les plus intéressants… De là à penser que le pouvoir macronien serait tenté de favoriser ses amis du CAC 40, il n’y a qu’un pas. Mais dans les faits, il semble que le gouvernement d’Edouard Philippe cherche, comme ses prédécesseurs, à gagner du temps… D’autant que dans deux mois, un nouvel exécutif sera en place à Bruxelles, au lendemain des élections européennes.
Le 20 mars à l’Assemblée, en réponse à une question du député LR Eric Straumann, Bruno Le Maire a ainsi reconnu «qu’une ouverture à la concurrence non maîtrisée peut avoir des conséquences dommageables sur notre approvisionnement électrique». Mieux, le ministre de l’Economie a dit que le gouvernement français souhaitait «convaincre la Commission européenne que ce n’est pas forcément la meilleure solution». De fait, EDF, dont l’Etat détient 83%, ne veut évidemment pas entendre parler d’une rétrocession à ses concurrents des barrages dans lesquels il a déjà investi plusieurs milliards d’euros. Et son PDG, Jean-Bernard Lévy, qui vient d’être reconduit pour cinq ans à son poste par Emmanuel Macron, a sans doute fait entendre ses arguments jusqu’à l’Elysée.
Des experts du secteur hydroélectrique appellent à ne pas privatiser les barrages
La mise en concurrence des barrages hydroélectriques français est " dangereuse " et " antinomique de l'intérêt général ". C'est la conclusion d'un récent rapport du syndicat Sud énergie ré...
https://www.bastamag.net/Des-experts-du-secteur-hydroelectriaque-appellent-a-ne-pas-privatiser-les
Laos, un barrage hydraulique s'effondre dans la province d’Attapeu.
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La privatisation des barrages menace la gestion de l'eau
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Sous l’impulsion de l’Union européenne, le gouvernement français prépare la mise en concurrence des concessions des barrages hydroélectriques. Ce projet inquiète l’auteur de cette tribune, qui rappelle le rôle joué par les barrages dans la régulation des eaux, dans la transition énergétique et dans l’indépendance du pays....
Bruxelles veut imposer l'ouverture des concessions hydrauliques d'EDF à la concurrence. Plusieurs dizaines de barrages en France seraient concernés.
Le slogan est facile, mais percutant. Depuis le début de l'année, plusieurs centaines de personnes ont fait le pied de grue devant le Parlement européen à Strasbourg comme sur des barrages, comme dans l'Isère, armées de ce cri de guerre : « Nous voulons faire barrage à la privatisation des barrages. » Un peu à l'image de leurs camarades de la SNCF, ces manifestants, pour la plupart agents d'EDF, s'opposent à Bruxelles qui veut imposer l'ouverture à la concurrence des barrages hydrauliques d'EDF. Une revendication appuyée, notamment, par la direction d'EDF, qui n'entend pas se laisser dépouiller sans réagir.
Les barrages assurent en effet quelque 17 % de la production électrique nationale, selon Réseau de transport d'électricité (RTE), qui gère le transport de l'énergie. Ils sont aussi un élément essentiel de la production d'électricité. Aisés à mettre en fonction, pratiques parce qu'ils stockent l'eau, donc l'énergie, les barrages répondent rapidement à la demande. Ils sont nécessaires à la sécurité entière du réseau français. En hiver, en période de pointe, un kilowattheure sur quatre est ainsi issu de l'hydraulique.
La première charge de Bruxelles date d'octobre 2015. La Commission envoie alors au gouvernement français une mise en demeure, sorte de procédure coercitive, afin qu'il ouvre à la concurrence les barrages concédés à EDF dès que la concession prend fin (une cinquantaine sont concernés dans un premier temps, sur plus de 400). Seuls les ouvrages gérés par l'entreprise publique sont visés, ce qui passe mal avenue de Wagram, siège de l'électricien. À tort ou à raison, on comprend chez EDF que Bruxelles s'attaque exclusivement à l'entreprise publique à cause de sa position dominante sur le marché domestique de l'électricité. Marie-Noëlle Battistel, députée PS, en est elle aussi convaincue. « La Direction générale de la concurrence vise EDF, car elle juge que sa position est indécente », observe l'élue de l'Isère, qui se bat depuis trois ans pour faire reculer la Commission.
Jeudi 31 mai, Marie-Noëlle Battistel a présenté à la commission des Affaires économiques de l'Assemblée ses arguments. Elle l'a aussi fait en début d'année auprès des directions concernées de la Commission européenne. Son credo : la privatisation des barrages d'EDF est injustifiée, et dangereuse pour le pays. D'abord, selon elle, EDF n'est plus en position monopolistique en France ; l'entreprise perd un million de clients par an, happés par les fournisseurs alternatifs comme Total ou Engie. Elle remarque aussi qu'il n'existe pas de réciprocité internationale : aucun autre opérateur européen n'est sommé comme EDF de délaisser ses barrages, l'électricien français ne pourra donc pas récupérer dans un autre pays ce qu'il risque de perdre en France. Pis, ajoute-t-on avenue de Wagram : dans un premier temps, Bruxelles ne voulait pas qu'EDF puisse candidater à la reprise de ses propres barrages. EDF risquait de tout perdre.
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La menace, réelle ou fantasmée, semble écartée : la Commission autoriserait EDF à reprendre la gestion de ses ouvrages, mais pas la totalité (un plafond de puissance produite par un même opérateur sera instauré). La solution semble satisfaire l'électricien français : il ne s'opposait pas à la mise en concurrence – le pourrait-il ? – mais à l'impossibilité qui lui serait faite de candidater à l'exploitation de ses propres ouvrages, qu'il a lui-même souvent édifiés.
En réponse à Bruxelles, le gouvernement a découpé tous les ouvrages concernés par la privatisation en huit lots, eux-mêmes subdivisés en plusieurs concessions. Chaque opérateur, comme Hydro-Québec ou le suédois Vattenfall, pourra déposer des dossiers de candidature. Le processus ne devrait pas aboutir avant au moins quatre années. Mais toutes les difficultés ne sont pas résolues. Un barrage, ce n'est pas seulement de l'électricité produite. Il sert aussi de base de loisirs, comme sur le lac de Serre-Ponçon, de réserve d'eau potable et d'irrigation (la Durance couvre les besoins en eau potable de 4 millions de personnes), de retenue en cas d'inondation... Sur le Rhin, notamment, EDF doit aussi réguler la navigation. Les futurs gestionnaires privés des ouvrages hydrauliques devront donc assurer ces services publics. Rien d'impossible, sans doute, mais ces sociétés devront s'entendre avec EDF pour coordonner les actions, surtout en cas de crue : plusieurs barrages – un privé, un public, un privé, un public... – pourront s'échelonner sur une même rivière...
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En manifestant en avril près du barrage du Sautet, dans l'Isère, les employés d'EDF pensaient aussi à leur emploi. Si Bruxelles oblige les opérateurs privés à reprendre les agents qui travaillaient sur un barrage perdu par EDF, les syndicats craignent qu'ils ne perdent leur statut, et les avantages attachés. Pas sûr que l'argument fasse mouche auprès de Bruxelles, et du gouvernement...
Par Michel Revol
Mouvement de contestation à EDF ce mardi : direction et syndicats sont vent debout contre l’ouverture à la concurrence des concessions de 150 barrages hydrauliques, consentie par l’Etat sous pression bruxelloise.
Après les cheminots, Emmanuel Macron se met à dos la maison EDF. Le Président a accepté l’impensable aux yeux des électriciens : confier les clés d’une partie des barrages hydrauliques français - les plus grands et les plus rentables - à des opérateurs privés. Toute l’Europe de l’énergie est sur les rangs pour s’arroger de gros ouvrages comme ceux de Bissorte (Savoie) ou de la Dordogne : les allemands EON et Vattenfall, l’espagnol Iberdrola, l’italien Enel, le norvégien Statkraft, le suisse Alpiq. Le canadien Hydro-Québec et des chinois sont aussi en embuscade. Mais, selon nos informations, ce sont surtout les français Total et Engie qui espèrent rafler la mise, avec la bénédiction du gouvernement craignant d’être accusé de «brader» ses barrages à l’étranger. Le PDG du pétrolier, Patrick Pouyanné, a mis le cap sur les renouvelables depuis le rachat de l’américain Sunpower. Quant à l’ex-GDF-Suez, aujourd’hui opérateur alternatif, il espère devenir un acteur clé de l’hydraulique.
Inacceptable aux yeux des syndicats de l’électricien, qui mobilisent leurs troupes ce mardi pour faire «barrage à la privatisation des barrages». A l’appel de l’intersyndicale CGT-CFDT-CGC-FO, les hydrauliciens vont multiplier les arrêts de travail et déployer leurs banderoles sur quelques-uns des 433 barrages d’EDF. Une manif est aussi prévue devant le Parlement européen à Strasbourg. Le tout avec la bénédiction de la direction d’EDF, qui voit d’un très mauvais œil l’arrivée de concurrents aux commandes d’ouvrages construits et entretenus sur ses deniers.
Cela fait dix ans que la Commission européenne exige de la France qu’elle ouvre à la concurrence son secteur de l’hydroélectricité historiquement contrôlé à 80 % par EDF et à 15 % par Engie (via la CNR et la Shem). Une bonne part des concessions de 75 ans accordées après-guerre arrivent progressivement à échéance depuis 2011. Et la commissaire européenne Margrethe Vestager veut les voir remises en jeu au nom de «la concurrence libre et non faussée». Problème, la France est le seul pays en Europe à être contraint d’ouvrir ses barrages à la concurrence, Bruxelles pointant la position trop «dominante» d’EDF.
Résultat, sur 400 concessions, près de 150 barrages risquent d’échapper à EDF d’ici 2022 ! Peu pressés d’ouvrir au privé les vannes d’une énergie qui concoure pour 12 % (25 GW) de la production électrique et fournit au pays 70 % de son électricité renouvelable, les gouvernements, de gauche comme de droite, avaient jusqu’ici joué la montre. Un appel d’offres annoncé en 2010 sous Sarkozy pour une cinquantaine de barrages était ainsi resté lettre morte. Et sous Hollande, la loi sur la transition énergétique avait ouvert la possibilité de prolonger les concessions d’EDF et Engie contre travaux. Mais fin 2015, la Commission a mis en demeure la France «d’accélérer l’ouverture à la concurrence des concessions hydroélectriques».
Dès lors, «on ne pouvait plus repousser le tas de sable», plaide l’entourage de Nicolas Hulot. Le 14 février, à l’Assemblée, le ministre de la Transition écologique a promis que la France resterait «ferme» et n’accepterait pas de conditions déséquilibrées dans ses négociations avec Bruxelles. Mais les syndicats d’EDF dénoncent «une trahison» : le 7 février, lors d’une réunion à Matignon avec Thibaud Normand et Antoine Peillon, les conseillers énergie de Matignon et de l’Elysée, ils ont appris tout à trac que la France avait cédé aux exigences de la commissaire Vestager par un courrier daté du 31 janvier. «Le gouvernement a manœuvré dans notre dos pour aller dans le sens de l’UE, celle d’une vente à la découpe», tonne Laurent Heredia, secrétaire fédéral de la FNME-CGT. De fait, la NAF (note des autorités françaises) promettrait les premiers appels d’offres pour fin 2018 avec les premiers «lots» remis en concurrence : les barrages de Haute-Dordogne, de Beaufortain en Savoie et Lac Mort en Isère (434 MW), et toujours dans les Alpes, Super Bissorte (882 MW), Motte, Baigts…
Au total, 4,3 GW d’hydraulique - l’équivalent de trois réacteurs EPR - seraient mis aux enchères. Et in fine, 20 GW de barrages EDF sont menacés par cette ouverture à la concurrence d’ici 2050. «Un GW d’hydraulique coûte 1 milliard d’euros à construire, mais tous ces barrages sont déjà amortis, ce sera la poule aux œufs d’or pour le repreneur», pointe Laurent Heredia, de la FNME-CGT.
L’Etat ne pourra, lui, compter que sur des recettes limitées : 520 millions d’euros de redevances par an de la part des nouveaux entrants, selon la Cour des comptes. Alors pourquoi céder à Bruxelles alors que la France «aurait pu classer son hydroélectricité comme service d’intérêt général échappant à la concurrence, s’étonne Alexandre Grillat de la CFE-Energies. Macron a voulu être le bon élève libéral de la classe». Contacté par Libération, le gouvernement n’a pas retourné nos appels.
Même si elle est gênée aux entournures (l’Etat est actionnaire à 84 %), la direction d’EDF dénonce, elle, «une mise en demeure infondée et injuste», arguant que le marché français de l’électricité est ouvert. Preuve en est, EDF a perdu 1 million de clients en 2017. D’autant qu’un mécanisme empêchera l’électricien de postuler à plus de 60 % d’un lot hydroélectrique.
Et quid de la sûreté (400 millions d’euros par an investis par EDF) ? Ce qui inquiète aussi, ce sont les autres usages de l’eau : ces millions de mètres cubes bon marché fournis à la collectivité pour l’eau potable, l’irrigation, les canons à neige… «Un opérateur privé cherchera forcément à faire de l’argent sur l’eau», s’alarme Heredia de la CGT. La crainte d’un affaiblissement d’EDF est aussi là : «Tout ce que l’entreprise va perdre, ce sont les Français qui vont le perdre», prévient Grillat de la CFE.
La CGT énergie tire le signal d’alerte. Si les mobilisations de ces dernières années avaient pour le moment réussi à mettre en échec les plans de la commission européenne de privatiser les grands barrages hydroélectriques français, le régime Macron a semble-t’il décider d’obéir en brave petit soldat de l’ultra capitalisme à M Juncker : et de brader ce patrimoine national, composante clef et essentiel de l’outil de production du service public de l’électricité en France...
Non au bradage des barrages suisses. Le vote. Liliane Held-Khawam
Martina Munz, députée socialiste (Schaffhouse) a essayé de faire considérer les barrages suisses comme "too important to fail"... Sans succès! Une fois de plus la libéralisation sauvage et ...
Président des Services industriels de Genève, Michel Balestra estime que la Confédération devrait prendre les choses en main pour éviter un éventuel désastre. Il émet des propositions.
Le risque de faillite des barrages helvétiques suscite beaucoup d’inquiétude. Malgré le refus du Conseil fédéral de mettre sur pied une task force, certains acteurs économiques et politiques restent persuadés qu’il faut agir. Parmi eux figure Michel Balestra, président du conseil d’administration des SIG (Services industriels de Genève).
«Je préconise la création d’un groupe de surveillance du marché au sein de l’Office fédéral de l’énergie. Celui-ci aurait pour mission de proposer les actions que les collectivités publiques pourraient entreprendre si la situation financière des sociétés exploitantes des barrages devait encore empirer», insiste-t-il en soulignant qu’il s’exprime à titre personnel.
Michel Balestra affirme qu’il faut agir en raison du contexte dans lequel évolue la production hydroélectrique. La situation est en effet sérieuse. Détenteur de participations dans 18 barrages, Alpiq, leader suisse de la branche, subit de plein fouet la politique allemande de l’énergie. En subventionnant massivement le solaire et l’éolien et en recourant aux centrales à charbon, notre voisin a fait plonger les prix de l’électricité à un niveau historiquement bas.
Selon Alpiq, le prix de gros s’élève à 3 ct. le kilowattheure, alors que le coût de la production hydroélectrique se monte à 6,5 ct. Le numéro un du marché perd donc de l’argent d’autant qu’il est obligé de procéder à des amortissements et à des corrections de valeur des infrastructures pour respecter les normes comptables. Afin de remonter la pente, Alpiq veut céder jusqu’à 49% du portefeuille qu’il possède dans les barrages.
Une importance stratégique
Si Michel Balestra considère qu’il est nécessaire de prendre les choses en main, c’est aussi pour deux raisons au moins. Premièrement, les barrages appartiennent à des collectivités publiques: dans les trente prochaines années, les concessions qu’elles ont accordées arriveront à échéance. «Il faut donc à tout prix veiller à ce que ces infrastructures reviennent à leurs propriétaires en très bon état.
Or, on ne peut pas écarter tout risque de dégradation progressive en raison des difficultés financières des sociétés exploitantes.» Pour Michel Balestra, plusieurs aides étatiques temporaires sont envisageables. Par exemple, soutenir l’entretien des barrages ou octroyer une aide pour compenser les déficits liés à la production hydraulique ou encore renoncer aux redevances. Encore faut-il simultanément définir les modalités de remboursement car il ne s’agit pas d’étatiser des déficits.
Deuxièmement, insiste Michel Balestra, les barrages constituent des actifs stratégiques déterminants pour assurer la sécurité de l’approvisionnement énergétique de la Suisse et ils permettent d’obtenir 60% de la consommation électrique helvétique sous forme modulable et entièrement renouvelable. «De quoi faire pâlir d’envie nos voisins», affirme le Genevois.
Même si Alpiq n’est pas dans une situation désespérée avec un résultat d’exploitation au premier semestre 2016 de 239 millions de francs avant effets exceptionnels, Michel Balestra estime que ses appels au secours doivent alerter les acteurs politiques.
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L'électricité par temps de pluie
http://huet.blog.lemonde.fr/2016/07/19/lelectricite-par-temps-de-pluie/
...si la météo fut benéfique à l’hydraulique, elle ne le fut pas pour les éoliennes et le solaire. Côté vent, la production fut inférieure de 15% à celle de juin 2015, le facteur de charge des éoliennes chutant à 15% seulement de sa capacité maximale théorique. Quant à l’électricité solaire elle est en diminution de 3% sur juin 2015 malgré l’augmentation des surfaces de panneaux installés et raccordés au réseau...
Le gouvernement français va-t-il privatiser les barrages ?
La France a été mise en demeure par l'Union européenne d'ouvrir les concessions hydro-électriques à la concurrence, et d'exclure des appels d'offres EDF, qui en assure majoritairement la gesti...
http://www.bastamag.net/Le-gouvernement-francais-va-t-il-privatiser-les-barrages
Menace sur les barrages français : mise en demeure de la Commission On avait déjà vu les dégâts causés par la privatisation de la production électrique en Californie, ce sont maintenant les ...
http://vivrelarecherche.blogspot.fr/2015/11/lenergie-electrique-trop-serieux-pour_18.html
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