Hikikomoris, évaporés...

Publié le par ottolilienthal

Qui sont les "évaporés", ces 100 000 Japonais qui se volatilisent tous les ans ?...

Chaque année, au Japon, environ 100 000 personnes disparaissent volontairement sans laisser de trace. Ils deviennent des “évaporés”, qui évoluent en marge de la société. Un phénomène également observé aux États-Unis… et naissant en France. Décryptage

Pression sociale ou familiale, perte d’un emploi, dettes… Chaque année, 100 000 Japonais décident de laisser derrière eux une vie qui leur est insupportable, sans toutefois y mettre fin. Plutôt que de vivre avec la honte, ces jōhatsu - “évaporés”, en français - choisissent carrément de fuir sans laisser de trace. Une sorte de “suicide social”, dont les premiers cas documentés remontent à la fin des années 1960, avant une explosion du phénomène dans les années 1990, quand le Japon faisait face à une crise économique.

Depuis, malgré le tabou dans la société japonaise, les “évaporés” sont une réalité sociologique et politique impossible à ignorer de par leur proportion. Journalistes, travailleurs sociaux et écrivains relatent l’existence - ou la disparition - des jōhatsu qui vivent dans des villages et quartiers reclus, en périphérie des métropoles. Le quartier de San’ya, le plus pauvre de Tokyo, regroupe des milliers de disparus volontaires. Mais inutile de chercher son nom sur une carte de la ville : les autorités japonaises l’ont redécoupé et intégré aux quartiers voisins.

“Disparaisseurs” professionnels

Dans son dernier livre, Une Vague (éditions Stock), la romancière Line Papin s’est penchée sur les deux pans qu’implique une disparition volontaire : la réinvention de soi du disparu et le deuil sans corps de ses proches, avec le doute que le disparu soit toujours en vie. Au pays du Soleil levant, une personne majeure partie volontairement ne fait pas l’objet d’une enquête - du moment qu’aucun risque de crime, d’accident ou de suicide n’est établi. « Je me suis beaucoup reposée sur le flou juridique autour du droit de disparaître qui m’a fasciné, tous ces gens qui décident de disparaître et de refaire leur vie ailleurs », confie l’autrice. « J’ai lu le livre d’un “disparaisseur” dont je me suis inspirée, qui s’appelle Frank M. Ahearn. Il aide les gens à disparaître aux États-Unis. »

Car s’il a atteint des niveaux inouïs au Japon, le phénomène existe aussi outre-Atlantique : dans les deux pays, des entreprises sont même spécialisées dans l’organisation de la disparition, en simulant par exemple un cambriolage ayant mal tourné ou tout bonnement la mort d’une personne. Mais, peu de gens font appel aux “disparaisseurs”, selon Line Papin. « D’abord parce que c’est cher. Au Japon, ça peut aller jusqu’à 30 000 euros. Ça s’adresse à des gens qui organisent consciencieusement leur disparition. Frank M. Ahearn explique qu’il le fait notamment pour des lanceurs d’alerte qui se sentent en danger ou des femmes victimes de violences conjugales. Il ne fait jamais disparaître des criminels parce qu’il ne veut pas être mêlé à des affaires judiciaires. »

5 000 disparitions volontaires par an en France

Une fois disparus, les jōhatsu japonais vivent dans la clandestinité, effectuant souvent des métiers que personne ne veut faire ou servant de petites mains pour le crime organisé. « Ça existe beaucoup au Japon parce que c’est une société très stricte avec un code de l’honneur important. Les gens ont recours à la disparition quand ils se sentent déshonorés ou n’arrivent pas à faire face à leurs responsabilités », explique Line Papin.

En France, où disparaître est un droit pour tout majeur non poursuivi pour des crimes ou des délits, on estime à 5 000 le nombre de disparus volontaires chaque année. Une donnée bien moindre comparée au Japon et aux États-Unis, que Line Papin justifie par la différence de modèle social : « Aux États-Unis et au Japon, ce sont des sociétés qui peuvent laisser les gens de côté de manière radicale. Ici, on a quand même des filets de sécurité, qui font que les gens sont moins abandonnés, c’est moins violent », estime-t-elle. « Et puis, techniquement, c’est plus compliqué de disparaître en France. Les États-Unis et le Japon sont composés d’États fédéraux. On peut ne pas vous retrouver parce que les codes de Sécurité sociale, par exemple, ne sont pas les mêmes d’État à État. »

« Pas forcément plus heureux »

Disparaître à tout jamais et recommencer sa vie à zéro ne serait, en outre, pas la panacée espérée par ceux qui franchissent le pas. Beaucoup ne parviennent pas forcément à reconstruire une vie meilleure. « En écoutant les gens qui l’ont vraiment fait, la plupart du temps, ça ne finissait pas très bien, ils n’étaient pas forcément plus heureux », assure Line Papin, qui n’anticipe pas une amplification du phénomène en France. Au Japon, les familles des jōhatsu font, elles, parfois appel à des détectives privés pour retrouver leurs proches. Un dernier recours, fruit du désarroi et du désespoir, souvent abandonné car trop onéreux.

Antoine Ajavon

https://www.leprogres.fr/societe/2025/08/05/qui-sont-les-evapores-ces-100-000-japonais-qui-se-volatilisent-tous-les-ans

 

Publicité
C'est quoi le syndrome d’hikikomori, qui touche 1,4 million de jeunes en France ?...

Qu'est-ce qui peut se passer dans la tête d'un(e) ado qui ne sort plus de sa chambre depuis plus de six mois ? Notre collaboratrice Sophie Carquain le raconte dans un roman qui s'adresse aux jeunes, « Hikikomori(e) : Dans le silence de ma chambre », tandis que la psychiatre Marie-Jeanne Guedj Bourdiau signe un ouvrage pour mieux accompagner les parents.

C'est au début des années 90 que le terme hikikomori (du japonais hiku, « tirer vers soi », et komori, « s'enfermer ») a fait son apparition au Japon : il désigne des personnes, le plus souvent des hommes, qui en viennent à ne plus sortir de leur chambre pendant des mois, voire durant une vie entière… Or cette réclusion volontaire s'est peu à peu répandue dans le monde. En France, ce syndrome est difficile à chiffrer mais, sur 1,4 million de jeunes de 15 à 29 ans sans emploi, qui ne suivent ni études ni formations, 40 000 passent sous tous les radars*, et l'on sait qu'une partie d'entre eux seraient des hikikomori. Un phénomène que deux ouvrages abordent cet automne.

Le syndrome d'hikikomori, les filles aussi

Le premier, Hikikomori(e). Dans le silence de ma chambre (Albin Michel), de Sophie Carquain, s'adresse aux jeunes eux-mêmes, dès 13 ans. « Peu d'ouvrages destinés aux ados existent sur le sujet, en dépit d'un vrai besoin. Et aucun ne mettait en scène une fille avec des problématiques de fille. Cela m'a motivée pour enquêter sur cette expérience limite, explique la journaliste et romancière. J'avais envie de me plonger dans la tête de Sasha, 16 ans, enfermée dans sa chambre depuis huit mois, et de remonter le fil de ses pensées, de ses souvenirs. Sur les salons, je vois à quel point le terme “hikikomori” interpelle les jeunes, dont on connaît l'engouement pour la culture japonaise. Il va peut-être contribuer à libérer la parole sur cette réalité qui déborde les adultes. »

Des mécanismes à l'œuvre

La psychiatre Marie-Jeanne Guedj Bourdiau, fondatrice de l'Association francophone pour l'étude et la recherche sur les hikikomori (Afhiki), en témoigne aussi. « Après la diffusion du documentaire Hikikomori : les reclus volontaires ? sur France 5, en 2020, nous avons reçu plus de 400 appels », rappelle-t-elle. Dans son livre Hikikomori. Réparer l'isolement(Doin), qui sort le 7 novembre, elle décrypte notamment les causes les plus courantes : « Dans la moitié des cas, le syndrome de l'enfermement comporte un antécédent de harcèlement ou d'abus. L'adolescent a également pu faire l'expérience de l'isolement dans l'enfance à cause d'une maladie physique. On observe enfin, parmi les hikikomori, de nombreuses personnalités anxieuses et évitantes, dont les failles sont souvent masquées par un brillant parcours scolaire. »

Trop de pression

La psychanalyste Sophie Braun, auteure de la Tentation du repli (Mauconduit, 2021), soulignait déjà l'influence de la pression sociale, scolaire ou économique. « Les adolescents subissent de plein fouet la crainte de l'avenir et sont sommés de réussir dans une société ultra-compétitive qui évolue à toute vitesse et ne leur fait aucun cadeau. La violence des rapports humains entre ados est démultipliée sur les réseaux sociaux. Nous sommes tous touchés par le risque du repli sur soi, favorisé par la culture numérique. Sur des jeunes sensibles et empathiques qui sont très à l'écoute du monde et de l'actualité, il peut conduire au repli extrême », prévient-elle. Un parent obsédé par la réussite scolaire, un changement d'établissement, des élèves malveillants, un drame… et voilà que Sasha se met à disparaître, « pour vivre enfin cette parenthèse de gratuité totale, où nul ne lui demande quoi que ce soit, qui ne lui a jamais été accordée durant son enfance », dit de son personnage Sophie Carquain.

À découvrir également : Santé mentale : les thérapies en ligne fonctionnent aussi bien qu'une séance en personne, selon une nouvelle étude

Le bout du tunnel

Pour Marie-Jeanne Guedj Bourdiau, le processus s'apparente à celui de l'addiction. « Il est progressif et insidieux, explique la psychiatre. Au début, le jeune reste de plus en plus dans sa chambre, zappe certains repas, se rend de moins en moins aux fêtes de famille. Il peut aller dans la salle de bains ou sortir la nuit, mais refuse d'assister aux cours, avant d'y retourner, puis de s'enfermer à nouveau. Cela dure des mois, et les parents s'habituent à ces absences répétées. » Or la quantité d'heures passées derrière un écran, et qui empiète sur tout autre centre d'intérêt, doit alerter. « On parle de pré-hikikomori au bout de trois mois de retrait social », avertit Marie-Jeanne Guedj Bourdiau. Croyant bien faire, des parents coupent alors Internet ou cessent le ravitaillement, des stratégies qui s'avèrent contreproductives, le jeune s'isolant encore davantage, avec le sentiment d'être trahi par les siens.

Que faire ? Par le biais de la fiction, Sophie Carquain avance des pistes : « On voit comment Sasha peut revenir à la vie dès lors qu'elle ne subit plus de pression dans sa chambre, en s'appuyant sur l'amitié, mais aussi sur l'amour de sa petite sœur. Le départ d'un père trop exigeant et sa remise en question, l'aident également à se rétablir. » Pour Marie-Jeanne Guedj Bourdiau, l'accompagnement de la famille (avec une aide à la compréhension de la situation et des positions de chacun) est prioritaire, doublé d'une prise en charge multiple. « Toutes les portes d'entrée sont à saisir. Par exemple, des psychologues spécialisés acceptent aujourd'hui de se déplacer à domicile ou consultent par visio. Il faut des tiers : un professeur retraité qui aide à rattraper les connaissances, l'intervention d'un coach sportif, l'orientation vers un addictologue… Et surtout, ne jamais les lâcher. »

Où demander de l'aide ?

Il existe des consultations spécialisées en hikikomori dans certains hôpitaux, en clinique ou en libéral (consultations individuelles, groupes d'échanges, guidance parentale…) à Paris, Rennes, Strasbourg, Montpellier, Bordeaux ou encore Grenoble… Pour tout renseignement, consulter l'association Afhiki (Afhiki), le site hikikomori.blog ou la page Facebook Hikikomori France forum public.

Valérie Josselin

* Insee Focus n° 285, 10 janvier 2023.

https://www.femina.fr/article/le-syndrome-d-hikikomori-touche-1-4-millions-de-jeunes-en-france?utm_source=pocket-newtab-fr-fr

Hikikomoris français: «J’ai fui le monde car il était trop dur, trop brutal, trop insécurisant, trop injuste, trop dégoûtant»

TEMOIGNAGE « 20 Minutes » a discuté avec plusieurs « hikikomoris », des personnes vivant complètement ou partiellement coupées du monde extérieur et leur a laissé la parole afin de comprendre ce mode de vie adopté par de plus en plus de personnes en France…

  • Le terme « hikikomoris » vient du Japon et désigne des personnes qui ont décidé de s’extraire d’une société dans laquelle ils ne se reconnaissent pas.
  • Concrètement, ces derniers passent la plupart du temps ou tout le temps chez eux.
  • Plusieurs d’entre eux ont accepté de raconter à 20 Minutes leurs motivations et ce qu’était leur vie.

« Ah mais ce sont des "nolife" c’est ça ? » Non. Les hikikomoris n’ont rien à voir avec les adolescents aux cheveux gras que vous aviez découverts il y a dix ans dans des reportages, et qui passaient leur vie à jouer à WoW dans leur chambre, parce que leurs parents étaient « trop des cons ». D’abord parce qu’un hikikomori ne laisserait pas un inconnu rentrer dans sa chambre le filmer et ensuite parce qu’il s’agit d’un véritable mode de vie, avec ses motivations, ses subtilités et ses codes.

Le terme vient du Japon et désigne des personnes qui ont décidé de se couper complètement ou partiellement de la « vie réelle » en passant la plupart ou tout leur temps chez eux. Comme le précise la psychiatre Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau interviewée par Le Figaro, le fait d’être hikikomori n’est pas une pathologie, ni un syndrome, mais une conduite : « une sorte de résistance passive ».

« Je n’aime pas les boîtes, ni les endroits publics »

Contrairement à ce que certains pensent, cet isolement n’est pas le résultat d’une addiction à des jeux ou à Internet. Au départ, et dans une grande partie des cas, un hikikomori le devient parce qu’il se sent décalé, jugé, ou a été déçu par son entourage et la société en général. « Je n’ai jamais rendu fiers mes parents, qui sont plus facilement ébahis devant la réussite des autres », explique Amalgamer*, hikikomori depuis 2010. En plus de sa famille, le jeune homme de 35 ans, en surpoids à cause de problèmes hépatiques et thyroïdiens, a longtemps subi le jugement des autres. « Je me suis pris les pires réflexions de la part de certains mecs sur moi, ma vie, ce que j’étais… Entre mes 18 et 28 ans je sortais dans des soirées, des festivals, dans les cafés et je n’ai jamais rencontré l’ Amour, jamais été aimé. »

Dream*, 19 ans, se sent surtout en décalage avec les autres personnes de son âge. « Mes parents voudraient que je sorte comme tous les "autres" jeunes, que je sois comme mon frère (un gendarme hypermusclé, qui a eu plein de copines, a tout réussi…). Les autres sortent pour traîner et faire la fête. Je n’aime pas les boîtes, ni les endroits publics, je suis un peu agoraphobe. »

« Les échanges dans la vie réelle ne sont pas efficaces comme vecteur d’élévation spirituelle »

De son côté, Diego assure avoir « un réseau social inexistant dans la vie réelle ». « Ce n’est pas magique d’avoir des proches voulant parler des sujets qui m’intéressent (par exemple les wuxia/xianxia/xuanhuan, trois genres de roman-feuilleton chinois) et ayant une connaissance suffisante de ces sujets pour que l’échange soit un échange. Les échanges dans la vie réelle ne sont donc pas efficaces comme vecteur d’élévation spirituelle. C’est la principale raison pour laquelle je ne perds pas mon temps dehors et n’échange avec personne dans la vie réelle en dehors de mes collègues de bureau, assure celui qui travaille au sein d’une équipe de recherche du CNRS. C’est un cercle vicieux peut-être, mais le coût de développer un réseau efficace est trop important comparé au gain éventuel. »

Au fil des conversations, il est également souvent ressorti que certains avaient subi des violences ou sévices sexuels par le passé. C’est par exemple le cas d’Ael, 32 ans, qui vit dans un chalet au fond du jardin de son père depuis 13 ou 14 ans (il ne se souvient plus). « Entre les viols que j’ai subis enfant, des élèves qui me brimaient, des petites amies qui m’ont laissé tombé et le fait que tous les gens que j’ai rencontrés dans la vraie vie et dont je suis devenu ami, se sont révélés être des manipulateurs ou des hypocrites… Je n’en pouvais plus, je ne pouvais juste plus continuer. »

« Pourquoi se battre alors que de toute manière, on finira les deux pieds dans la merde, jugé par des cons ? »

Des situations propres à chacun qui ont fini par créer un sentiment de non-appartenance au « groupe » et à la société. En naît parfois un vif ressentiment envers cette société qui ne les comprend pas et qu’ils ne comprennent pas. « J’ai fui le monde car il était trop dur, trop brutal, trop insécurisant, trop injuste, trop dégoûtant, trop…, énumère Ael. Je n’ai pas envie de quitter mon état hikikomori, physiquement je ne peux plus encaisser ce système. »

Pour d’autres, les mots envers cette société sont aussi durs que la souffrance qu’elle a provoquée chez eux. Comme pour Amalgamer, à qui l’on « reprochait de faire du social » lorsqu’il travaillait dans le secteur bancaire. Aujourd’hui, il voit le monde comme un endroit « où il faut toujours être "mieux", se dépasser en dépassant les autres. Notre société va à sa perte, notre planète est en train de crever… Pourquoi se battre alors que de toute manière, on finira les deux pieds dans la merde, jugés par des cons ? »

« Parfois, je me sens comme une bête de foire »

Le rejet du monde extérieur devient alors physique. Pour la plupart, sortir de chez eux est devenu un « calvaire ». A 21 ans, Alizée ne met le nez hors de son appartement que pour les strictes nécessités, comme faire des courses ou aller chez le médecin. A chaque fois, c’est la panique et l’angoisse : « J’ai l’impression d’avoir une pique dans mes membres, un peu plus à chaque pas. Parfois, je me sens comme une bête de foire, comme si les gens savaient que j’étais une "hiki", qu’ils allaient me juger car je suis devenue une ermite, que je n’ai toujours pas de boulot, que je ne suis pas dans la norme sociale ».

« Je n’ai pas envie d’être vu, d’être jugé, de ne pas être assez bien pour eux ! Je n’ai pas envie de les voir, de croiser leurs regards ! », complète Amalgamer qui ne va jamais sur sa terrasse de peur de croiser ses voisins, attend 3- 4 heures du matin pour descendre ses poubelles et évite de sortir les week-ends. « Je ne peux pas être dans des lieux avec beaucoup de gens, l’amas de brouhaha désordonné et sans concertation ou but commun me fait mal à la tête et m’agace », ajoute Fiaido.

« Avoir des relations dans le monde virtuel n’est pas si mal, au moins on ne risque pas grand-chose »

Tous se sont donc créé une « bulle », dans laquelle ils se sentent bien et passent le plus clair de leur temps. Pour certains, il s’agit de leur lit. C’est par exemple le cas de Yoda qui possède pourtant un appartement de plus de 100 m², ou encore de Fiaido qui au moment de l’interview assure ne pas l’avoir quitté depuis 28 heures. De son côté, Amalgamer a fait de son studio de 27 m², un endroit cosy, avec des meubles de récup, des lumières tamisées rouge qui lui rappellent Amsterdam, des huiles essentielles et des bougies parfumées. Quant à Ael, il a réuni tout son univers (beaucoup d’ordinateurs) dans son chalet, le seul endroit qui le « rassure ».

Dans ces lieux, qu’ils appellent souvent leur cocon, chacun entretient du lien social à sa manière, selon ses envies et son seuil de tolérance. « Même en virtuel j’échange très peu. C’est très fréquent que je passe des mois sans communiquer avec Ael par exemple alors que c’est la personne à qui je parle le plus sur Internet depuis quelques années », confie Diego. Ael au contraire, rencontre et parle avec énormément de personnes… Mais jamais dans la vie réelle. « Avoir des relations dans le monde virtuel n’est pas si mal, au moins on ne risque pas grand-chose ». Du coup, même son meilleur ami, il ne l’a vu qu’à travers une webcam.

« On peut dire que mon copain a déjà vécu avec une plante qu’il devait juste nourrir »

Quand il n’étudie pas pour devenir naturopathe (un métier où les personnes seront moins enclines à le juger selon lui, puisqu’il leur rendra service et qu’il aime ça), Amalgamer laisse tout de même entrer de rares personnes chez lui. Des hommes, « pour jouer aux dominos… », ou des amis très proches. « Mon meilleur ami est un hiki aussi, c’est lui que je vois le plus souvent ! Quatre à cinq jours par mois contre sept jours par an pour les autres en moyenne. Il n’a pas ce besoin irrépressible d’aller dehors, donc aucune prise de tête. »

Certains sont même en couple, comme Alizée, qui vit depuis trois ans avec son compagnon. En revanche, la jeune femme admet que la situation n’est pas toujours évidente. « Parfois je ferme la pièce où je vis et il comprend qu’il ne doit pas m’embêter. Cela peut aller de quelques heures à quelques jours, mais il m’est déjà arrivé de rester trois-quatre mois sans lui parler. On peut même dire qu’il a déjà vécu avec une plante qu’il devait juste nourrir. Pour qu’il sache que j’étais vivante, je toquais ou mettais le son de ce que je faisais. »

« Je pourrais passer ma vie dehors dans les champs avec les oiseaux, mais je n’en vois pas l’intérêt »

Coté occupations, rares sont ceux qui se plaignent d’être victimes d’ennui. Pour Diego, ce style de vie lui offre la capacité « pseudo-illimitée » de s’instruire et de réfléchir. « Ce temps libéré est différent du temps utilisé pour un autre style de vie, parce qu’il est hors de toute obligation de résultat », explique celui qui la veille a « écouté de l’opéra, lu deux fictions et entamé un ouvrage politique ». Même constat pour Dream qui ne sort que pour un bon restau, voir des amis proches, ou acheter des accessoires pour sa batterie. « J’ai besoin de temps pour moi. Je réfléchis, je me pose des sujets avec des arguments pour/contre. Sinon, je joue à des jeux de stratégie ou de gestion, je regarde des animes, des films et des documentaires car j’adore l’histoire. »

Beaucoup estiment qu’actuellement cette vie leur convient. « Je pourrais passer ma vie dehors dans les champs avec les oiseaux, mais je n’en vois pas l’intérêt », assure Fiaido, qui pense arrêter d’être hikikomori le jour où il trouvera une passion à laquelle se consacrer à 100 %. Pareil pour Dream qui, au grand malheur de ses parents « aime réellement » passer ses journées et soirées chez lui, mais rêve de devenir architecte.

Des dizaines de milliers d’hikikomoris en France

Un mode de vie qu’ils souhaiteraient voir mieux accepté et même reconnu, afin de ne plus être considérés comme « des cas ou isolés » ou des « reclus sociaux ». Au Japon, selon une étude publiée en 2016 par le gouvernement, les hikikomoris seraient plus d’un million. Là-bas, une personne est considérée comme telle au bout de six mois d’isolement. En France, le phénomène n’est pas reconnu par les autorités, alors que selon Le Figaro, des spécialistes estiment qu’ils seraient des dizaines de milliers.

« Il y a beaucoup d’hikikomoris en France qui s’ignorent et quand vous avez l’impression d’être seul dans cette situation, c’est terrible », explique Ael. Aujourd’hui ce dernier est assez connu dans la communauté hiki, notamment parce qu’il est le créateur du groupe Facebook Hikikomori France. « Lorsqu’on arrive à trouver d’autres personnes comme nous, cela procure un sentiment très fort. On peut enfin comprendre que ce n’est pas notre faute au final, car sinon on ne serait pas si nombreux à être en tord. » Dans ce groupe fermé, des hikikomoris, mais également des sympathisants ou des gens partageant certains aspects de cette vie, échangent et partagent leurs expériences ou leurs histoires.

Les admins du groupe espèrent y rassembler encore plus d’hikikomoris, afin de s’entraider, de s’écouter, mais aussi d’exister comme une communauté à part entière dans la société française. « Hikikomori, c’est aussi l’expression involontaire d’une profonde conviction politique qui n’est pas à minimiser. Ce lien est déjà fait et revendiqué depuis des années dans les milieux hiki nippons. En France, le milieu hiki est un peu trop petit pour avoir ce genre d’expression politique, mais avec le temps de plus en plus de personnes vivront ou se reconnaîtront dans l’hikisme, donc je pense que l’on aura bientôt notre propre courant en France », conclut Fiaido.

*Tous les prénoms sont les pseudonymes choisis par les hikikomoris sur Internet.

 

Marie De Fournas

 

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article