la chronique des religieux et idéologues

Publié le par ottolilienthal

Le catéchisme, c’est bon pour le peuple, car

« Il est fort bon de faire accroire à la plèbe qu’ils ont une âme immortelle et qu’il y a un Dieu vengeur dans les cieux qui les punit s’ils veulent me voler mon blé. » Le savoir et les connaissances appartiennent donc aux élites, et, par conséquent, il faut garder en tête que :

« L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. »

Voltaire

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Procès en appel des attentats de janvier 2015 : « Mon accusé s’appelle Religion »

Dans sa plaidoirie, prononcée lundi, Richard Malka, l’avocat de « Charlie Hebdo », s’en prend à « l’islam sectaire, facteur de haine et de frustration ». Extraits.

undi soir, au palais de justice de Paris, Me Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, a plaidé sous les boiseries de la salle Voltaire, dans le procès en appel des attentats perpétrés entre le 7 et le 9 janvier 2015 au siège parisien du journal qu'il défend, à Montrouge et à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes (17 morts au total). L'ombre de Voltaire – le philosophe des Lumières qui a écrit Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète (que plus aucun théâtre au monde n'ose aujourd'hui jouer), le défenseur de Jean Calas et du chevalier de La Barre, victimes de l'intolérance et du fanatisme religieux – plane sur cette audience où sont rejugés deux complices des frères Kouachi et d'Amedy Coulibaly.

« Lors de la première audience, j'avais évoqué les conséquences de la terreur ; les causes, je les avais à peine effleurées. Il s'agit d'un débat dangereux et complexe, et c'est là que Voltaire m'a aidé », a confié au Point Me Malka après sa plaidoirie, dont nous publions ici de larges extraits. « Quelle est cette cause qui a tué ceux dont on parle depuis plusieurs semaines, les 130 victimes du 13 novembre, les 86 victimes de Nice et des millions d'autres êtres humains depuis des siècles ? C'est l'accusé qui ne comparaîtra jamais, celui qui transforme des hommes ordinaires en criminels monstrueux. Il faut le désigner et le regarder en face : il s'appelle Religion, c'est mon accusé », a lancé l'avocat de Charlie aux sept juges composant la cour d'assises spéciale.

Comme au premier procès, où il s'était érigé en avocat de la liberté d'expression, Richard Malka a pris le parti d'ignorer les accusés. « Leur procès n'est pas le mien et je l'assume. Mon rôle, comme partie civile, est d'instruire le procès de celles qui ne seront jamais jugées : les idéologies fanatiques qui arment les bras et les cœurs », indiquait-il encore après s'être exprimé devant la cour.

 

Dans cette plaidoirie érudite et percutante, l'avocat de Charlie a condamné la vision la plus fermée de l'islam ; celle d'un Coran littéral et incréé « qui, malheureusement, domine aujourd'hui ». Il l'oppose aux mutazilites qui, au VIIIe siècle, plaçaient la raison au cœur de leur religion, inspirant plus tard cet « islam des Lumières » que défendent aujourd'hui les Iraniennes, ces jeunes héroïnes de la liberté.

« Et c'est dans cette salle Voltaire que, trois siècles plus tard, la tragédie qu'a connue Charlie Hebdo pour cause de critique des religions va être jugée. Monsieur le Président, mesdames et messieurs de la Cour, mesdames les avocates générales… C'est à croire à l'existence de son Grand Horloger ! Jusqu'à ce jour, malgré toutes mes interventions, je n'ai fait que plaider des conséquences de la terreur, en en effleurant la cause, parce que la cause fait peur et qu'elle est si délicate à évoquer. Voilà pourquoi plaider. Pour nommer la cause, clairement, sans circonvolutions, comme celui dont cette salle porte le nom l'aurait sûrement fait. Je n'ai pas son génie, mais, au moins, il faut essayer d'en être digne. Et pourquoi nommer la cause ? Parce que la pensée provient du langage. Si on ne nomme pas, alors on ne peut pas raisonner. Si l'on ne pose pas le diagnostic d'une maladie, on a aucune chance d'y trouver un remède. Et les massacres se poursuivront, inexorablement.

Alors quelle est cette cause qui a tué tous ceux dont on a parlé depuis six semaines, ainsi que 130 personnes [à Paris] le 13 novembre, 86 à Nice et des dizaines de millions d'autres depuis des siècles ? Elle a un nom : c'est l'accusé qui ne comparaîtra jamais alors que c'est celui qui transforme des humains ordinaires en auteurs de crimes plus monstrueux les uns que les autres, jusqu'à abattre un petit garçon de 3 ans avec une tétine dans la bouche, à bout portant, et une petite fille de 8 ans en l'attrapant par les cheveux – je parle évidemment de Mohamed Merah ; jusqu'à couper la tête d'un professeur en toute bonne conscience. Cet accusé tue indistinctement chrétiens, juifs, musulmans et athées, et pourtant il faudrait ne jamais prononcer son nom. C'est lui qui a conditionné les Kouachi à commettre leurs crimes, le 7 janvier 2015. Dans cette salle, il faut bien finir par le désigner, par le regarder en face : il s'appelle Religion. C'est mon accusé [...].

Ce sont les auteurs de ces crimes eux-mêmes qui le hurlent et le scandent [...]. “On a vengé le prophète Mahomet”, ont-ils répété à trois reprises après le massacre. Mais comment cela pourrait-il être plus clair ? Que nous faut-il de plus pour comprendre ? Comment fait-on pour ne pas interroger la religion, pour prétendre que ça n'a rien à voir, sauf à faire comme si on n'avait pas entendu ? [...] Voilà le mobile du crime et il est explicite : le respect du Coran et la vengeance du Prophète.

 

L'action de ces terroristes est motivée par l'islam, plus précisément par une vision de l'islam. Je parle d'une croyance, pas des croyants. Je parle d'une vision de l'islam, pas des musulmans. Une vision dogmatique, dont les principales victimes sont d'abord des musulmans, comme les soviétiques étaient les premières victimes du stalinisme [...].

Lutte à mort. Des centaines de millions de musulmans à travers le monde [...] aimeraient vivre leur religion tranquillement, sans les privations de liberté qu'induit cette vision de l'islam. Mais ce n'est pas une vision marginale. C'est la plus militante, la plus organisée, la plus conquérante, la plus communicante, la plus opulente aussi, grâce à ses bailleurs de fonds saoudiens ou qataris [...]. Il faut combattre cette vision. Parce qu'il en va de l'intérêt de tous et parce que, pour citer Voltaire, « il est honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n'en aient pas ».

La réalité, c'est que la vision des Kouachi est présente depuis les origines de l'islam. Mon accusé est né d'une controverse théologique qui a plus de mille ans et dont ces attentats sont une conséquence. À cette époque, la vision de l'islam partagée par les frères Kouachi a anéanti ce que l'on considère être la première école théologique de l'islam, au VIIIe siècle : les mutazilites, qui [...] considéraient la raison comme le premier fondement de l'islam. Ils accordaient une place centrale au libre arbitre. Ce fut un mouvement d'idées majeur de l'histoire de l'humanité et ils ont profondément influencé le judaïsme et le christianisme, déclenchant le rayonnement culturel et intellectuel de l'islam.

 

Nous sommes aux origines de cette religion, mais une guerre totale va les opposer à un autre courant, rigoriste, à une autre vision de l'islam, celle des littéralistes hanbalites dont le wahhabisme saoudien et le salafisme sont les enfants en ligne directe. La discorde entre ces deux courants perdure jusqu'à aujourd'hui et elle porte sur la nature du Coran et on est là au cœur du problème. Pour les littéralistes, c'est un texte incréé, c'est-à-dire directement issu de Dieu, donc insusceptible de toute interprétation, de toute évolution et de la moindre critique. Le croyant ne doit qu'obéir, imiter, et, pour eux, ni la raison, ni la justice, ni le bien, ni le mal ne peuvent être opposé au texte. Au contraire, pour les mutazilites, le Coran n'est pas incréé. Il ne peut l'être puisqu'il est passé par l'intermédiation d'un homme, Mahomet, qui l'a nécessairement restitué selon le contexte et la culture de son temps, outre qu'il a été écrit après la mort de Mahomet sur au moins soixante-quinze ans et par d'innombrables rédacteurs. Dans cette conception, les croyants conservent un large champ d'interprétation et d'adaptation de ce texte. Rien n'est figé ou immuable.

Malheureusement, les mutazilites ont été vaincus, accusés d'hérésie, de mécréance, interdits d'expression et éradiqués. Leurs livres fondateurs ont été brûlés. Ce courant a été effacé de l'Histoire par l'islam proclamant la toute-puissance de Dieu face à des hommes privés de liberté [...].

 

Tragédie. Le salafisme d'aujourd'hui [...], le wahhabisme et ses milliards déversés, les frères musulmans, le Tabligh, ont confisqué une religion pour en imposer une vision politique, et, pour y parvenir, ils émettent des fatwas contre de prétendus blasphémateurs afin d'interdire toute analyse de l'islam qui sonnerait le glas de leur pouvoir. Ce n'est pas moi qui l'affirme mais Hamadi Redissi, érudit islamologue tunisien, professeur de sciences politiques à l'université de Tunis et probablement le plus grand expert des textes coraniques sur le blasphème, qui déplore que « l'islam sectaire wahhabite soit devenu l'islam, ce qui est d'abord une tragédie pour les musulmans ».

Le questionnement de l'islam, ce n'est pas de l'islamophobie, c'est une condition de sa survie. Et de la nôtre [...].

Mahomet et les juifs. Charlie Hebdo, on comprend, mais que viennent faire les juifs dans cette histoire ? Quel peut être le lien entre Charlie et l'Hyper Cacher ? On a beau chercher dans tous les sens, on ne trouve pas. En fait, c'est la même histoire, à mille quatre cents ans d'intervalle. Retournons au VIIe siècle, à Médine. À cette époque, les poètes remplissaient le rôle de journal satirique, et leurs vers pouvaient être cinglants. Or Mahomet était profondément irrité par un important poète juif de Médine du nom de Ka'b ibn al-Achraf, qui n'arrêtait pas de se moquer de lui et de composer des satires à son sujet, selon l'historien du Xe siècle Tabari. Ce poète était, de surcroît, un des chefs d'une puissante tribu médinoise. Alors, Mahomet, furieux, demande à ses hommes de le tuer, ce qu'ils font par ruse et de manière atroce. Et de cela on tire une double justification du meurtre des juifs et des blasphémateurs alors qu'en réalité, cela n'a strictement rien à voir avec la religion et ne reflète qu'un rapport de force politique à un moment donné.

 

Le rapport de Mahomet au judaïsme est extrêmement complexe. Alors qu'il se trouve à La Mecque dans la période primitive de son épopée, il ne cesse de prendre les juifs en exemple. Il évolue dans une société polythéiste hostile au monothéisme, et il considère les juifs comme ses alliés naturels, dont il s'inspire d'ailleurs : la circoncision, le halal pour le cacher, le jeun du Ramadan pour celui de Kippour, le jour chômé… et il s'inspirera aussi de l'autre monothéisme présent sur la péninsule, le christianisme. Surtout, les juifs constituent de puissantes tribus de Médine et il veut en faire ses alliés. Alors Mahomet demande à être reçu par eux, dans sa logique d'alliance et pas de conversion car il n'y en avait pas à l'époque. Mais les juifs de Médine ne le considèrent pas du tout comme un prophète. Pour eux, c'est un imposteur dont ils se moquent. Mahomet en conçoit un fort dépit, et c'est dans cette seconde période que le ton change dans le Coran. Les juifs deviennent une menace en raison de leur rejet d'alliance et de leurs moqueries. Ils deviennent des obstacles à sa prise de pouvoir politique.

C'est ainsi que le Coran comprend des versets très protecteurs à l'égard des juifs puis des versets hostiles, parce qu'ils correspondent à différentes étapes de la prise de pouvoir de Mahomet sur le périmètre de 500 kilomètres qui séparait La Mecque de Médine. Là encore, tout est histoire, anthropologie, choix des versets et interprétation. Mais les littéralistes font le choix de ne retenir que les seconds passages et c'est ainsi que les Kouachi et Coulibaly n'ont retenu que la haine des juifs.

 

Le lien entre ces deux attentats est vertigineux : les dessinateurs de Charlie ont été exécutés pour leurs moqueries d'aujourd'hui et les malheureux clients de l'Hyper Cacher l'ont étaient pour des moqueries prononcés il y a mille quatre cents ans dans le désert d'Arabie [...]. Tout cela n'est que pure démence, nourrie par l'ignorance, là où une autre vision de l'islam prônait plutôt la raison nourrie par la connaissance [...].

Que l’on en finisse avec l’obligation de respecter les religions.

« Exprimons-nous ». C'est la dernière fois que je plaiderai ce dossier. Je suis au bout de ce chemin. Aux universitaires de travailler pour notre futur commun. Aux intellectuels de faire preuve d'un peu de courage, de défendre le vertige de la liberté plutôt que le respect des dogmes. Aux artistes et aux créateurs de retrouver la liberté de Molière et de Voltaire, sinon à quoi bon créer ? Qui ose encore ? À eux de ne pas abandonner l'audace de la critique des religions dans les tombes de ceux qui ont forgé la liberté dont ils bénéficient. Aux exploitants de salles de cinéma et aux diffuseurs de tenir bon. Aux journalistes d'oser nommer les choses – c'est leur mission, leur responsabilité, leur devoir de rouage essentiel de notre grande horlogerie démocratique. Aux juges administratifs d'être parfois moins naïfs. Aux autorités politiques du monde musulman de cesser d'instrumentaliser et de politiser une religion. À nos politiques d'être des humanistes militants, intraitables sur nos libertés et notre universalisme. Aux théologiens de proposer une nouvelle vision. Et à tous, que l'on en finisse avec l'obligation de respecter les religions.

 

À LIRE AUSSICanto-Sperber : « La liberté d'expression relève du juste, pas du bien »

À l'islam de redevenir une spiritualité, une liberté, une poésie, celle du transgressif Abou Nawas au VIIIe siècle, ou celle du raffiné poète palestinien Mahmoud Darwich ; une philosophie brillante, ouverte et tolérante et non un enfermement, un sectarisme, une foule hurlante jetant de l'essence sur des jeunes femmes [...]. Il y a un islam des philosophes et un islam des prédicateurs, un islam de la réflexion et un islam de l'imitation, un islam des mutazilites et un islam des salafistes, un islam de la pensée et un islam des Kouachi.

On ne trouvera pas un refuge en dehors de l'espace et du temps, alors exprimons-nous. »

 
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Amérique latine, la gauche met le feu aux poudres

CHRONIQUE. La plupart des dirigeants, prisonniers de leur idéologie, sont déjà confrontés au mur de la réalité. Ils exposent le continent à de nouveaux coups d’État.

 

En apparence, c'est une révolution. Les six plus grands pays du continent latino-américain sont passés aux mains de la gauche. Une gauche en paroles et en promesses qui, sans surprise, s'avèrent déjà intenables. Au Mexique, président depuis 2018, « AMLO », Lopez Obrador, vieux routier de la politique, a d'emblée renoncé à ses engagements socialistes pour tenter de sauver les finances publiques en ruine. Mais les autres dirigeants de gauche, sans expérience, prisonniers de leur idéologie, de leurs programmes aussi généreux que démagogiques, sont déjà confrontés au mur de la réalité : l'économie, elle, ne ment pas.

À la source de leur succès électoral, leurs proclamations vertueuses sentaient bon la générosité et le redressement de torts historiques incontestables. Ainsi, au Pérou, on ne pouvait que se satisfaire qu'un fils de paysan pauvre, Pedro Castillo, promette de nourrir tout le monde et d'assurer l'égalité d'accès pour tous à l'éducation et à la santé. Dans une nation où les pauvres, généralement indiens ou métis, ont toujours été oubliés par la bourgeoisie dirigeante, Castillo n'incarnait-il pas la justice ? Pareillement au Chili, où Gabriel Boric, ancien leader étudiant, renouvelle une classe politique usée qui se définissait inlassablement pour ou contre Pinochet ; mais se souciait-elle des pauvres, surtout lorsqu'ils étaient indigènes, comme les Mapuches ?

 

En Colombie, Gustavo Petro, ancien guérillero marxiste, était déjà parlementaire, mais il est le premier dans ce pays à s'adresser à l'immense population noire et métisse, jusque-là oubliée par les révolutionnaires, autant que par la bourgeoisie de Bogota et de Medellin. En Argentine, Alberto Fernandez est en principe de gauche, mais, avant tout, péroniste : le péronisme se définit par l'art de vider les caisses publiques pour redistribuer à la clientèle du parti. Jusqu'au jour où ces caisses sont vides, la monnaie locale sans valeur, et qu'on appelle les pompiers du FMI.

La réputation de Lula tient à la chance

Au Brésil, Lula, qui, probablement, retrouvera la présidence en novembre, incarne une social-démocratie à l'européenne, solidement encadrée par l'administration la plus compétente d'Amérique latine et la moins corrompue, relativement. Mais la réputation de Lula tient pour l'essentiel à la chance. Ses premiers mandats, 2003-2011, coïncidèrent avec une forte hausse des prix des matières premières exportées par le Brésil, le soja en particulier, en même temps qu'avec une baisse des prix des engrais importés : les dividendes furent largement distribués dans des projets sociaux et éducatifs, conduisant à l'émergence d'une nouvelle classe moyenne. Ce scénario, à la même époque, avait aussi profité à l'Argentine, au Pérou, au Chili.

Comme tout le continent dépend de ses exportations d'un nombre restreint de matières premières (le Chili, seul, a su se diversifier), un bon président est celui qui a eu la chance de se trouver en poste lorsque les cours montent. Malheureusement pour la nouvelle vague de gauche, les cours à l'exportation sont à la baisse, les importations de pétrole et d'engrais à la hausse. L'inflation mondiale et l'impact de la guerre en Ukraine frappent le continent de plein fouet. Il s'y ajoute le coût financier et sanitaire du Covid, loin d'être derrière nous, dans des pays sans infrastructure sanitaire solide.

Il en résulte que les promesses sociales sont intenables et que les nouvelles classes moyennes, partout, sont en voie de déclassement. À la déception générale, les peuples réagissent par le désaveu de leurs nouveaux dirigeants. Au Pérou, le taux d'approbation de Castillo est tombé à 19 %. Au Chili, les Mapuches, à qui Boric avait tout promis, se révoltent : Boric a dû y envoyer l'armée. Pour Boric, le pire est à venir : il appelle à voter pour une nouvelle Constitution en septembre, un document monstrueux qui garantit tout à tout le monde, avec une forte teinture écologiste. Elle sera probablement rejetée par référendum, ouvrant une crise des institutions.

 

Le retour des caudillos ?

À Santiago et à Bogota, où, de tradition, on manifestait contre la droite au pouvoir, on manifeste maintenant contre la gauche qui a trahi ; les réseaux sociaux alimentent le sentiment de frustration. Avant même que le nouveau président colombien (ce sera en septembre) n'ait pris ses fonctions.

Prise en étau entre l'inflation, la baisse des recettes publiques et sa démagogie, la nouvelle gauche risque fort d'être pulvérisée. Mais au bénéfice de qui ? On ne peut exclure des coups d'État militaires et le retour des caudillos. La droite ? L'extrême droite, très catholique et très conservatrice, reste puissante, mais elle ne vit que dans la nostalgie d'une Amérique latine où seuls les Blancs fortunés avaient la parole. La droite libérale, telle que l'incarnait le président Piñera au Chili ? Sa base électorale est étroite et elle paraît plus attentive au soutien des entrepreneurs privés qu'à la masse des oubliés, en particulier des indigènes.

 
 

Voici pourquoi le libéral proclamé Mauricio Macri n'a pas été réélu en Argentine : il a un peu confondu la Casa Rosada avec son club de polo. On se gardera de donner le moindre conseil à ces peuples, très attachés à leur dignité nationale. Mais de Buenos Aires à Mexico, la situation est périlleuse et la sagesse sans représentation locale évidente.

Par Guy Sorman

Les Frères de Plymouth ou la religion de l’entre-soi

Ils se disent «comme tout le monde» mais n’acceptent de partager un repas qu’avec leurs pairs. Un projet de salle de culte, à Rillieux-la-Pape, remet en lumière, bien malgré eux, les discrets Frères de Plymouth.

Les Frères de Plymouth sont des évangéliques rigoristes, qui se disent 1.400 en France et 52.000 dans le monde - anglo-saxon surtout -. Ils avaient été critiqués, en 2005, par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.

Dans son rapport, dénoncé par la communauté religieuse comme «une série de contre-vérités», la Miviludes s’était inquiétée du sort des enfants, coupés du monde d’après des témoignages recueillis à l’époque.

L’année suivante, une commission d’enquête parlementaire avait également épinglé ce mouvement, né au 19e siècle en Irlande autour d’un pasteur ayant rompu avec l’église anglicane, John Nelson Darby.

L’Église chrétienne des Frères de Plymouth, constituée en association loi 1905, n’a guère fait parler d’elle depuis. Sur internet, elle affiche 33 lieux de culte en région parisienne, dans le Gard, près de Toulon, dans la vallée du Rhône, et, plus près de chez nous, sur le plateau Ardèche/Haute-Loire et à Saint-Étienne.

200 pratiquants dans les environs

Début juillet, un permis de construire est apparu en lisière de Rillieux-la-Pape et Neyron au nord de Lyon, annonçant l’arrivée d’une nouvelle salle d’un millier de places - pour seulement 200 pratiquants dans les environs - et d’un grand parking. 

Le projet oppose les deux communes et un collectif d’habitants dénonce son impact environnemental. «On n’a rien contre eux. Ce serait un supermarché, ce serait pareil», dit un de ses membres.

Le maire LR de Rillieux Alexandre Vincendet, qui a rendu le terrain constructible, est à l’aise face aux critiques: c’est un élu écologiste, dans le passé, qui a fait cette promesse - sans la tenir - aux darbystes.  «Ça fait 18 ans qu’on essaie de construire cette salle, on ne va pas lâcher maintenant», affirment les intéressés.

Dans le voisinage, certains redoutent que le quartier devienne leur fief. Ils possèdent déjà des maisons alentour et huit hectares d’espaces naturels, achetés à l’État 900.000 euros via une SCI associant plusieurs entreprises appartenant à des adeptes.

«On aime bien aider les autres»

M. Guilhot, chargé du projet au sein des Frères de Plymouth, assure ne rien faire dans le dos des riverains. Rencontré à deux reprises avec d’autres membres, M. et Mme Pélissier, il est d’accord pour parler de la communauté mais sans que leurs prénoms apparaissent, «par souci de discrétion».

«On est des gens comme tout le monde, de tous milieux, avec des patrons et des employés», entame M. Pélissier, qui appartient à la première catégorie.

«On aime bien aider les autres», enchaîne son épouse, citant leur association vitrine, Rapid Relief Team, qui distribue de la nourriture sur les lieux de catastrophes, comme récemment dans les Alpes-Maritimes. Leur fonds de dotation bénéficie régulièrement aux pompiers, aux hôpitaux, à des associations.

La célébration de la Cène chaque dimanche

Reste que ces jusqu’au-boutistes du principe biblique de la «séparation» entre le bien et le mal ne s’autorisent à boire et manger qu’avec ceux qui partagent le fondement de leur foi : la célébration de la Cène chaque dimanche. «Ceci ne veut pas dire que nous nous considérons supérieurs à ceux qui nous entourent. Nous vivons et travaillons à côté d’eux en harmonie», précise le site officiel de la communauté.

Se qualifiant de «pure», celle-ci se caractérise par «des relations de solidarité très forte» entre les adeptes et «un comportement discriminatoire» envers les autres, estime-t-on au contraire de source gouvernementale. Aucune dérive sectaire, selon les critères de la Miviludes, n’a été signalée mais l’instance, rattachée récemment au ministère de l’Intérieur, a été sollicitée plus d’une trentaine de fois, depuis 2015, par des particuliers et des institutions.

Un réseau d’établissements scolaires hors contrat

Les Frères de Plymouth ont un réseau d’établissements scolaires hors contrat, OneSchool, où l’on assure que les inspections se passent bien - deux rectorats interrogés n’ont pas démenti - car le programme de l’Éducation nationale y est respecté scrupuleusement.

À une impasse près : l’éducation sexuelle. «Le cours est rédigé mais il est remis aux parents sans être dispensé à l’école», reconnaît Vanessa Jakubowski, directrice dans le Gard depuis 2010.

Scolarisés du CM2 à la Terminale, les élèves peuvent passer deux baccalauréats tournés vers la gestion. En troisième, ils remplissent une fiche d’orientation mais Vanessa Jakubowski, contactée avec la bénédiction de la communauté, n’en a jamais vu aucun choisir une autre filière.

Les professeurs viennent de l’extérieur et toute ingérence religieuse est exclue. «L’école, c’est l’école, on ne mélange pas», assure M. Guilhot. «Il incombe aux administrateurs de s’assurer que tous les aspects de la vie scolaire soient en accord avec la Bible», mentionnait toutefois un guide remis aux arrivants, il y a quelques années, dans un établissement du réseau.

Communauté endogame

Ce document consulté recommandait aux enseignantes «le port de la jupe ou d’une robe en dessous du genou», tandis qu’un contrat de travail signé à pareille époque interdisait de divulguer la moindre information sur l’école.

Questionnée là-dessus, Vanessa Jakubowski répond que les contraintes vestimentaires se sont adoucies - le tailleur-pantalon est admis mais pas le jean - et qu’elle n’a jamais dû signer une clause de confidentialité.

«La place des femmes est celle qui découle d’un principe établi dans la Bible», déclaraient dans les colonnes de notre quotidien, en 2003, des représentants des Frères.  «Je ne reste pas à faire la vaisselle toute la journée», balaie aujourd’hui Mme Pélissier, qui travaille dans l’entreprise de son mari. «Personne n’est emprisonné chez nous, on a la liberté de faire ce qu’on veut.»

Les mariages se font essentiellement entre membres. Une contrainte ? «C’est préférable mais on ne force personne», répond M. Pélissier.  Un agent administratif ayant reçu une mère et sa fille pour une formalité a cependant relaté avoir vu pleurer cette dernière, proche de se marier avec un étranger et de partir dans son pays, «ce qui n’avait pas l’air d’être son choix».

Les entreprises recrutent aussi beaucoup dans la communauté mais celle-ci récuse toute forme de discrimination ou d’embrigadement. «À aucun moment ils n’ont cherché à me convertir», certifie une ancienne secrétaire de M. Pélissier.

«Le jour où vous partez, c’est très violent»

Peut-on quitter la communauté ? «On ne peut pas dire que personne ne sort. Les échecs, ça peut arriver, mais des gens qui renoncent complètement à leur foi, je n’en connais pas beaucoup», indique M. Pélissier.

L’AFP en a retrouvé. «Le jour où vous partez, c’est très violent car c’est la première fois que vous prenez une décision par vous-même», confie un homme. «Vous êtes considéré comme un adversaire», dit un autre. «Très peu s’en vont. Beaucoup ont essayé et ont été récupérés.»

Les témoignages, anonymes et rares, parlent d’emprise mais personne n’a jamais porté plainte contre ceux qui, à l’inverse, poursuivent volontiers leurs détracteurs en diffamation.

«On a la trouille car ils sont puissants. On a envie d’une seule chose quand on sort, c’est qu’ils nous oublient», explique une ancienne adepte.

AFP - 23 oct. 2020

 
"A cause d'eux, nous mourrons tous !" : l'irresponsabilité des ultra-orthodoxes affole les Israéliens
Alors que les villes où les rabbins orthodoxes font la loi deviennent les principaux foyers de l’épidémie, la population redoute la contagion malgré les mesures drastiques prises dans l’Etat hébreu.

« Ils rempliront les lits d’hôpitaux, il n’y en aura plus un seul pour les autres et nous mourrons tous ! » La romancière israélienne Naomi Ragen, qui vit à Jérusalem, exprime la colère de milliers d’Israéliens devant la situation créée en pleine épidémie par les « haredim », les ultra-orthodoxes. Refusant les consignes de confinement, persistant à fréquenter leurs synagogues, ils sont désormais frappés de plein fouet par le coronavirus et représentent la moitié des cas hospitalisés en Israël.

Naomi Ragen, née aux Etats-Unis, vient elle-même d’un milieu très religieux. Elle l’a quitté et dénonce depuis plus de vingt ans les aberrations de l’obscurantisme dans des romans très populaires, comme « Sotah » (la femme adultère), traduit en français aux éditions Yodéa. Naomi a été aussi l’une des premières à combattre la tyrannie des machos religieux qui ordonnent aux femmes de s’entasser à l’arrière des bus. Aujourd’hui, elle voit se vérifier toutes ses peurs. « Les gens sont furieux et stressés, explique–t-elle, Certes, voici quelques jours, un rabbin très écouté a déclaré que tout individu qui se hasardait dehors était un assassin. Cela a eu un certain effet mais des haredim ont continué à aller à la synagogue, aux mariages et aux enterrements. Leur unanimisme commence pourtant à se fissurer. Le ministre de la Santé, Yaakov Litzman, est un orthodoxe mais il veut tout de même boucler complètement Bnéi Brak. Il est temps ! »

Bnei Brak, épicentre du coronavirus

Bnei Brak, banlieue de Tel-Aviv, est l’un des bastions des craignant-Dieu. 34 % des résidents qui se sont fait tester ont contracté le virus. La ville compte 508 cas déclarés mais 1.800 personnes seulement ont accepté l’isolement. En comparaison, Tel-Aviv la laïque compte 261 cas et 15.500 personnes à l’isolement ! A Bnei Brak, constate le reporter du quotidien Haaretz, la directive demandant de ne pas se rendre dans les synagogues est placardée sur les murs : seulement, une autre affiche, en yiddish celle-là, invite les fidèles à venir y étudier et prier ! Pour de nombreuses sectes, dont certaines se proclament anti-sionistes, la langue d’usage reste en effet le yiddish, l’hébreu devant demeurer langue sacrée.

La situation constitue un casse-tête tragique pour les services sanitaires. Sur quelle communication tabler alors que les étudiants des écoles religieuses n’ont pas de smartphone, ne se connectent pas à Internet et ne regardent pas la télévision ? Les seuls vecteurs d’information sont l’affichage, les haut-parleurs aux carrefours et les lettres des rabbins. Le ministre de la Santé, qui voulait ménager ses amis les bigots, semble avoir pris conscience du danger un peu tard et de nombreuses voix appellent à sa démission.

Divorce laïques/religieux

L’épidémie ravive ainsi le conflit entre laïques et religieux qui déchire la société. Le plus grave pour l’unité du pays. Ce divorce a empêché la formation d’un gouvernement et provoqué trois scrutins législatifs en moins d’un an avant que le virus ne pousse voici quelques jours les partis ennemis à conclure un pacte d’urgence nationale. « Les gens ne peuvent pas vivre ensemble, cela se voit aujourd’hui avec une clarté tragique, les haredim manifestent la même indifférence au sort collectif que lorsqu’ils refusent de faire leur service militaire. Maintenant, eux-mêmes sont frappés en raison de leur obscurantisme ! » résume Yaron, un ingénieur tel-avivien de 54 ans.Même révolte douloureuse chez l’écrivain Yishai Sarid, auteur notamment du « Troisième temple » (éditions Actes sud), un conte fantastique où il imagine la prise de pouvoir de l’Etat hébreu par les fanatiques. « Je n’ai rien contre cette communauté qui se trouve dans une situation alarmante mais c’est le fruit mortel de l’ignorance, de l’autorité désastreuse de ses rabbins, du refus des décisions de l’Etat, accuse Sarid, Je respecte les convictions religieuses et je ne les confonds pas avec la bêtise et l’irresponsabilité... »

Dans une intervention télévisée, Benyamin Netanyahou, a interdit tout regroupement de plus de deux personnes. « Les minorités qui ne respectent pas ces restrictions se mettent en danger et mettent en danger les autres ! » a martelé le Premier ministre, lui-même testé négatif mais à l’isolement en raison d’une contamination de sa conseillère. Deux partis ultra-orthodoxes, le Shas (Gardiens séfarades de la Torah) et « Unité de la Torah » (ashkénaze), sont pourtant les meilleurs alliés de Netanyahou. Ils lui imposent leurs conditions depuis des années : crédits illimités aux écoles religieuses et silence sur les dérives fanatiques. La tragédie du coronavirus va-t-elle pulvériser ces liaisons dangereuses ?

Martine Gozlan

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