la gazette de la Terre plate

Publié le par ottolilienthal

Pour le courant de Trump et Vance, « la Bible a plus de valeur qu’un article scientifique »...

INTERVIEW. Cécile Alduy, professeure à Stanford, rappelle que Trump et son vice-président Vance croient à « des vérités révélées » et que leur vision de la liberté d’expression « n’a rien à voir avec le factuel »...

Le 18 février, le vice-président J.-D. Vance a réprimandé, à la Conférence sur la sécurité de Munich, les Européens, interloqués. « En Grande-Bretagne et en Europe, la liberté d'expression, je le crains, recule », a-t-il assuré. Mais de quelle liberté d'expression parlait-il ?

Cécile Alduy, sémiologue, professeure de français à l'université Stanford, spécialiste de l'extrême droite et du populisme ainsi que de l'analyse du discours politique, explique les différences de conception de la liberté d'expression entre les États-Unis et l'Europe.

Le Point : À Munich, Vance s'est appuyé sur des anecdotes approximatives ou fausses, comme le fait qu'il serait interdit de prier chez soi en Écosse si l'on vit près d'une clinique d'avortement, pour parler d'un recul de la liberté d'expression en Europe. Comment l'interprétez-vous ?

Céline Alduy : Il y a deux hypothèses. La première concerne les moyens d'information : nous sommes face à une bulle cognitive, très visible sur X. C'est un réseau limité d'influenceurs d'extrême droite qui véhicule de fausses informations, répétées par de grands comptes comme ceux d'Elon Musk ou J. D. Vance. Des études montrent que les mêmes anecdotes sont utilisées des milliers de fois dans cette sphère, produisant un effet de confirmation, sans jamais chercher à vérifier les sources.

Trump a inventé l’idée de “faits alternatifs” sous son premier mandat.

Cela s'inscrit dans une méfiance envers les médias traditionnels, qui font de l'investigation. Je crois que quelqu'un comme Vance ne consulte jamais d'enquêtes journalistiques. Le critère de vérité n'est pas opérant dans son monde. Pendant la campagne présidentielle, Trump a affirmé que les Haïtiens de Springfield mangeaient les animaux domestiques des habitants. Le shérif a démenti et Vance a répondu : « Ça m'est complètement égal. » La vérité factuelle n'a aucune importance. Cela s'inscrit dans son discours sur la liberté d'expression : on peut dire n'importe quoi, sans rapport avec des faits vérifiables.

La seconde hypothèse est qu'il ment délibérément. Il utilise n'importe quelle fausse information circulant sur Internet pour servir ses arguments. Lors de la rencontre dans le Bureau ovale entre Donald Trump et le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui lui demandait s'il était allé en Ukraine, Vance a répondu : « J'en ai entendu parler. » Pas besoin de vérifier, la vérité factuelle n'a pas d'intérêt.

Ces anecdotes vont toutes dans le même sens : elles dénoncent une prétendue attaque contre la religion. C'est l'idée de l'Europe décadente et mécréante, cruciale dans le mythe fondateur des États-Unis.

Vance n'est que le représentant d'un mouvement. C'est Trump, qui a inventé l'idée de « faits alternatifs » sous son premier mandat. Il s'agit d'un agenda politique très situé idéologiquement. Les Américains s'intéressent peu à l'Europe, mais ici, c'est une attaque contre l'Europe des Lumières, l'Europe séculaire qui promeut les droits humains.

Vance et Trump appartiennent à l'extrême droite et à une conception du monde conservatrice, imprégnée de discours évangélique, où la place du divin est fondamentale. Il s'agit de défendre la « civilisation chrétienne », envisagée comme celle des pèlerins du XVIᵉ siècle. C'est ce qu'on a du mal à comprendre en Europe et en France, où l'on a établi depuis les Lumières un appareil critique rationnel où le débat sur la vérité s'articule autour d'une méthode de raisonnement scientifique.

La liberté d’expression est une construction historique propre à chaque pays.

On a construit un système épistémologique autour d'une vérité séculaire, rationnelle, scientifique. Aux États-Unis, le courant auquel appartiennent Vance et une partie de la population croit à des vérités révélées, divines. La Bible a plus de valeur qu'un article scientifique démontrant que la Terre est ronde. La liberté d'expression s'inscrit dans cette idée d'un système qui n'a rien à voir avec le factuel.

Il n'y a qu'à voir l'attaque contre les sciences. Dans cette conception, on doit avoir le droit de dire que la Terre est plate et d'élaborer des politiques publiques sur cette base. La notion de désinformation n'existe même pas, car on n'est pas dans un système fondé sur des faits réels, mais dans une sorte de transcendance téléologique avec une vérité révélée.

L'une d'elles est que Trump a été choisi par Dieu. Plusieurs fois, y compris dans son discours d'adresse à la nation du 5 mars, il a dit être investi d'une mission divine. En France, la religion est du domaine de la croyance personnelle. Ici, c'est une vérité révélée à laquelle on ne peut pas s'opposer. Le terme de vérité, en France et aux États-Unis, n'appartient pas au même cadre de pensée.

Dans les manifestations de Trump, les participants me plaignent souvent, pensant que la liberté d'expression n'existe pas en France. Comment l'expliquez-vous ?

Les grands principes politiques comme la liberté d'expression sont situés historiquement et culturellement. Ce ne sont pas des notions abstraites dont on comprend immédiatement l'application. Dans le droit américain, il existe des limites à la liberté d'expression : la critique ouverte des religions, la pornographie, les gros mots peuvent poser problème. Il y a des lois sur l'obscénité.

C'est une construction historique propre à chaque pays. Aux États-Unis, la culture dominante est le puritanisme, avec cette attention au langage qui doit être pudique, au corps aussi – pas de femmes seins nus sur les plages. En revanche, c'est un pays construit sur la liberté religieuse, par des gens persécutés pour leur religion. Les opinions politiques, philosophiques et religieuses sont donc complètement libres.

Pour Trump, l’UE a été créée pour « baiser les États-Unis ».

À l'inverse, en Europe, notamment en Allemagne, le révisionnisme est interdit, les partis néonazis et l'expression d'opinions néonazies sont interdits par la loi. Les États-Unis ont vécu la Seconde Guerre mondiale de très loin, dans un contexte où l'antisémitisme était immense avant la guerre. Cette ambiguïté culturelle n'a pas été résolue comme en France.

Ce n'est pas que les Français soient devenus totalement tolérants, mais il y a eu une prise de conscience morale fondamentale. La Seconde Guerre mondiale n'est pas représentée et vécue de la même manière aux États-Unis, à moins d'appartenir à la communauté juive. Ce qu'on retient ici, ce sont les GI débarquant en Normandie. La guerre a été déclarée tardivement, à cause de Pearl Harbor.

 

 
Cela explique aussi qu'Elon Musk puis Steve Bannon aient pu faire des saluts nazis.

 

Aux États-Unis, les groupes sociaux imprégnés de culture historique sont principalement les minorités. La population générale a peu de connaissances historiques. L'éducation publique est si dégradée qu'il n'y a pas cette transmission ni ce devoir de mémoire comme en France ou en Allemagne. L'histoire enseignée est très américano-centrée et limitée.

Les États-Unis sont une nation tournée vers l'avenir, qui parle parfois des Pères fondateurs, mais sans approfondir l'Histoire comme en Europe. On l'apprend rapidement, pour se conforter dans l'idée de la « destinée manifeste » [expression de 1845, empreinte de calvinisme, selon laquelle le « destin » des États-Unis est de s'étendre à l'ensemble de l'Amérique du Nord, reprise par Trump dans son récent discours d'investiture, NDLR].

Aux États-Unis, la valorisation de l’individu implique qu’on se bat seul.

C'est ainsi que Trump peut affirmer que l'Union européenne a été créée pour « baiser les États-Unis ». Tout ce qui ne va pas dans le sens de la domination américaine est diabolisé, comme lorsque la France s'est opposée à l'invasion de l'Irak. Il y a toujours eu, chez les présidents américains, démocrates ou républicains, l'idée d'une fraternité naturelle, d'une alliance scellée par la libération de l'Europe. Mais aujourd'hui, l'isolationnisme est fondé sur la volonté d'être la puissance dominante du monde entier.

Dans son discours à la nation, Trump a dit : « Nous allons être la civilisation la plus dominante. » C'est une idéologie très marquée, typique de l'extrême droite. La notion de civilisation, d'un point de vue scientifique, ne correspond pas aux frontières d'un État. Pour Trump, il ne s'agit pas de la civilisation occidentale contre une autre, mais des États-Unis contre tous.

L'idée est d'écraser les autres par la violence verbale, physique ou économique. Il exige la soumission. La démarche est impérialiste : annexer le Canada, le Groenland, Panama… L'Ukraine deviendrait un pays vassal, une colonie. C'est une logique d'exploitation économique au détriment de l'intégrité du territoire et de la souveraineté du peuple.

Les manifestations sont limitées, malgré l'opposition à Trump. Certes, c'est un immense pays avec plusieurs fuseaux horaires, la voiture est privilégiée, les villes ne sont pas conçues pour les rassemblements… Mais n'attendrait-on pas une plus forte mobilisation quand certains parlent de démocratie en danger ?

Les Américains envisagent l'action politique différemment. Il n'y a pas de tradition de la manifestation comme ayant un effet sur le réel, contrairement à la France avec 1936, 1968… Ici, ce sont plutôt des sit-in, une action symbolique plus qu'une action politique, presque comme de l'objection de conscience. L'individualisme est inscrit dans le tissu urbain : on prend sa voiture pour tout, on se côtoie peu.

Cette valorisation de l'individu implique qu'en cas de problème, on se bat seul. Les consciences de groupe concernent principalement les Afro-Américains, en raison de leur histoire où les manifestations ont eu un impact. L'Américain préfère appeler son représentant ou boycotter une marque. Il y a aussi un sentiment d'impuissance depuis que Trump a fomenté un coup d'État le 6 janvier 2021 sans aller en prison.

Alors que la justice est l'outil politique par excellence…

Sauf que cet outil fonctionne quand l'État de droit est solide. Mais quand la Cour suprême est totalement idéologique et qu'on choisit les procureurs en fonction de leurs opinions, il montre ses limites. Trump a d'ailleurs prévenu qu'il ne suivrait pas les décisions de justice, citant Napoléon : « L'homme qui sauve son pays est au-dessus des lois. »

On ne peut pas parler de liberté d'expression sans évoquer Elon Musk, grand admirateur de Napoléon, qui possède un énorme haut-parleur grâce à X.

Elon Musk a un rapport particulier à la réalité. Il est issu d'un cadre libertarien prônant une dérégulation totale, économique, environnementale, sociétale, sans droit du travail, idéalement sans fonctionnaires. De même, la liberté d'expression ne devrait avoir aucun garde-fou. C'est l'idée d'un pays presque sans État.

Au départ, il disait simplement respecter le 1er amendement – des racistes sur Twitter, c'était le 1er amendement. Mais quand on étudie les algorithmes, on voit que ce n'est pas seulement un haut-parleur, c'est un organe de propagande qui privilégie un cadre de pensée. Le 5 novembre 2024, du jour au lendemain, mon fil Twitter a été envahi de vidéos masculinistes et trumpistes. C'est comme si l'AfD avait pris Twitter. C'est un organe qui diffuse l'idéologie d'extrême droite et les fake news.

Le débat sur la liberté d'expression se focalise sur Internet aux États-Unis, mais ils sont mal classés pour la liberté de la presse. Récemment, la Maison-Blanche a puni l'agence AP, qui refuse d'utiliser le nom de « golfe d'Amérique » que Trump a donné au golfe du Mexique.

 
 

Et Google s'aligne sur la décision arbitraire de Trump de renommer une partie du monde. Il y a aussi Jeff Bezos, propriétaire du Washington Post, qui annonce qu'on ne publiera plus de tribune ne défendant pas activement le libre-échange et la liberté d'expression. Une contradiction dans les termes : exercer une censure préemptive au nom de la liberté d'expression, dans un journal auquel il avait promis de ne jamais participer aux décisions éditoriales et dont le slogan est « La démocratie meurt dans les ténèbres ».

 
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Nous invoquons très souvent la science pour nous persuader de notre prétendue supériorité sur nos prédécesseurs. Ainsi cette idée largement répandue selon laquelle nos ancêtres du Moyen-Age étaient convaincus, tant par ignorance scientifique, que par superstition religieuse, que la Terre était plate. Comme s’il avait fallu attendre les navigateurs comme Magellan et Christophe Collomb ou encore les astronomes comme Copernic et Galilée pour que l’on comprenne enfin que Terre était ronde. Pourtant, l’analyse précise des sources révèle que jamais une telle idée n’a été défendue et enseignée en Occident. C’est en tous cas ce que montre on ne peut plus clairement un livre très instructif consacré au mythe de la Terre plate. Ainsi Aristote indique-t-il dans son Traité du ciel concernant la Terre  « quand à sa forme, il est nécessaire qu’elle soit sphérique », la forme de l’ombre portée sur notre planète lors des éclipses de lune confirmant visuellement la sphéricité de la Terre.

Dans leur grande majorité les Pères de l’Eglise n’ont jamais défendu l’idée d’une Terre plate. Alors d’où vient ce mythe ? Il apparaît timidement au XVIIème siècle et se répand fortement au XIXème siècle grâce à deux constructions fabuleuses qui servent de soubassement à l’héroïsation de découvreurs et de savants supposés avoir rendu à la Terre une sphéricité que lui aurait dénie l’Eglise catholique pendant un millénaire. La figure de Galilée est alors glorifiée comme figure de proue des Protestants et de la science pour accréditer l’idée d’une Eglise catholique opposée à toute forme de progrès. Ce mythe tenace sert à montrer la supériorité de l’approche scientifique sur les superstitions religieuses.


Nous ne cessons de nous raconter sur nous-même et sur notre histoire des récits et des fictions. Ainsi les nombreux récits ancrés dans notre imaginaire qui accréditent l’idée d’un progrès politique de l’Humanité qui aurait continuellement évolué d'un état idyllique de chasseurs-cueilleurs jusqu'aux sociétés modernes, en passant par la découverte de l'agriculture et la naissance des villes.


Ce récit simpliste et rassurant qui accrédite l’idée de la maturité et de l’intelligence de nos systèmes politiques est totalement invalidé dans un ouvrage consacré aux origines de l’humanité. Les auteurs remettent en cause le récit dominant sur les formes d’organisations politiques à travers lesquelles on nous enjoint de voir toute l'histoire humaine.

Ce récit oppose les Etats égalitaires et démocratiques à des formes politiques non démocratiques et hautement inégalitaires, sorte de sociétés tribales où la violence règnerait partout. Or l’observation des faits montre que la condition tribale n'a jamais caractérisé la majorité des sociétés humaines non contrôlées par l'Etat. Ces sociétés ont vécu sous de nombreuses autres formes, certaines ayant des organisations politiques très élaborées.


De la même façon, la démocratie, dont nous pensons qu’elle est une création spécifique aux Lumières européennes, a en fait existé sous diverses formes dans les Amériques précolombiennes et dans l'Afrique subsaharienne. Autrement dit, d’autres grandes sociétés que les nôtres, -et notamment en Amérique- étaient en avance non seulement en matière de valeurs et de culture politique, mais également en termes de conditions matérielles comme l'hygiène, l'urbanisme et le rapport à l'environnement. L’être humain semble avoir toujours eu la curiosité d’essayer d’autres modèles de société. C’est d’ailleurs cette « faculté d’expérimentation sociale et d’auto création -cette liberté en somme- qui nous rend fondamentalement humains.

C’est pourquoi l’histoire de l’humanité est moins déterminée par l’égal accès aux ressources matérielles, si cruciales soient-elles, que par l’égale capacité de prendre part aux décisions touchant la vie collective », à condition bien sûr que « l’organisation de celle-ci soit ouverte à la discussion ». Et si d’autres possibilités ont été explorées par le passé, cela montre bien que nous sommes capables de réinventer notre modèle social et économique pour affronter les défis qui nous guettent.

Benoit Heilbrunn


Références :


Violaine Giacomotto-Charra & Sylvie Nony, La Terre plate, Les Belles Lettres, 2021.
David Graeber et David Wengrow, Au commencement était : une nouvelle histoire de l’humanité, Les liens qui libèrent, 2021

 
https://www.xerficanal.com/strategie-management/emission/Benoit-Heilbrunn-Le-passe-n-est-pas-ce-que-l-on-croit-Le-present-non-plus

Publié le mercredi 01 juin 2022

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