cancer et escrocs..
Des escrocs persuadent des parents d'enfants gravement malades de tourner une vidéo de leur progéniture pour récolter des dons. Sans jamais leur verser ensuite les fonds récoltés.
Un petit garçon fixe la caméra, pâle, le crâne nu. «J'ai 7 ans et j'ai un cancer», dit-il en anglais. «S'il vous plaît, aidez-moi.» Cette scène, qui ressemble à un appel aux dons classique, est pourtant mise en scène de manière sordide. Khalil ne voulait pas l'enregistrer, explique sa mère Aljin Tabasa. L'équipe de tournage l'y a contraint: on lui a rasé la tête et posé une perfusion factice. Pour provoquer les larmes, le producteur a même utilisé des oignons hachés et du menthol.
Autour de Khalil, sa famille fait croire à une fête d'anniversaire. Le script a été envoyé à l'avance, pour que l'enfant apprenne son texte en anglais. Une expérience humiliante, qui lui laissera un goût amer. Mais si le décor est faux, la maladie, elle, est bien réelle. Khalil souffrait d'un cancer. Cette vidéo devait l'aider à récolter des fonds pour un traitement plus efficace. Résultat: 27.000 dollars de dons (environ 23.000 euros), dont la famille ne recevra qu'une infime partie, 700 dollars (594 euros environ). D'après les organisateurs, la campagne avait soi-disant échoué. Khalil est décédé un an plus tard.
Cette histoire n'est pas une exception. Partout dans le monde, des parents désespérés face à la maladie de leurs enfants sont exploités par des campagnes de dons frauduleuses. Une enquête de la BBC a identifié au moins quinze familles, qui affirment n'avoir reçu qu'une infime partie des fonds collectés. Certaines ignoraient même que les campagnes avaient été publiées.
Un lanceur d'alerte issu de ce réseau décrit une sélection méthodique: de «beaux enfants» qui «devaient être âgés de 3 à 9 ans, et sans cheveux». Au centre de ce système se trouve un Israélien vivant au Canada, nommé Erez Hadari. La BBC a visionné plusieurs de ses vidéos mettant en scène des enfants malades du monde entier. Même recette à chaque fois: sentiment d'urgence, visage émouvant, texte calibré pour inciter à donner. Les campagnes sont orchestrées par l'organisation Chance Letikva, «espoir» en français, enregistrée en Israël et aux États-Unis.
Aljin Tabasa raconte que son fils Khalil est tombé malade peu après son septième anniversaire. «Quand nous avons découvert qu'il s'agissait d'un cancer, j'ai eu l'impression que mon monde s'écroulait», se souvient-elle. Le traitement à l'hôpital local de la ville de Cebu, dans l'est des Philippines, avançait lentement et la famille cherchait désespérément de l'aide. Un intermédiaire l'a alors mise en contact avec un homme d'affaires nommé Rhoie Yncierto, qui leur parle rapidement du projet de vidéo.
En décembre 2022, un homme se présentant comme «Erez» arrive du Canada pour réaliser le film, en avançant les frais de tournage. Il promet à la famille 1.500 dollars (1.300 euros) par mois si la collecte fonctionne bien. Des mois plus tard, Erez Hadari répétera que la vidéo «n'a pas eu de succès».
«Si j'avais su combien d'argent nous avions récolté, je ne peux m'empêcher de penser que Khalil serait peut-être encore là, confie Aljin Tabasa, les larmes aux yeux. Je ne comprends pas comment ils ont pu nous faire ça.» De son côté, Rhoie Yncierto nie avoir demandé que la tête de l'enfant soit rasée. Il n'aurait jamais été rémunéré pour le «recrutement» de la famille et ne détiendrait «aucun contrôle» sur les fonds de la campagne.
D'autres familles ont également été victimes des escroqueries d'Erez Hadari. En Colombie comme en Ukraine, des intermédiaires locaux ont approché des parents en détresse. Leurs enfants ont été filmés, souvent contraints à pleurer, contre une somme modique –sans jamais recevoir ensuite l'argent promis.
«Chaque fois, c'est une organisation différente, explique un chargé de mission qui a filmé l'une de ces campagnes. Je déteste le dire ainsi, mais les campagnes fonctionnent à la chaîne.» Une douzaine d'entités agiraient dans l'ombre. Dans leurs documents d'enregistrement, la BBC a systématiquement retrouvé le nom d'Erez Hadari.
Reste la question centrale: où est passé l'argent destiné aux enfants malades? Lorsque la mère de Khalil a interrogé le principal intéressé, il a répondu qu'«il y a eu des frais de publicité. L'entreprise a donc perdu de l'argent.» Pourtant, les campagnes mises en ligne par Chance Letikva pour Khalil et pour un garçon mexicain appelé Hector, tous deux décédés aujourd'hui, semblent toujours actives et continuent de recevoir des dons.
Olena, la mère de Viktoriia, une fillette atteinte d'une tumeur au cerveau, est écœurée par les conclusions de l'enquête. «Quand votre enfant est entre la vie et la mort, et que quelqu'un en profite pour gagner de l'argent, c'est immoral. C'est de l'argent sale.»
L'Autorité israélienne des sociétés, chargée de superviser les organisations à but non lucratif, rappelle que si des preuves établissent que ces structures servent de couverture à des activités illégales, leur enregistrement peut être refusé et leurs fondateurs interdits d'exercer dans le secteur. En attendant, l'organisme de réglementation britannique Charity Commission recommande de vérifier systématiquement l'enregistrement officiel des associations caritatives avant de donner.
Megan Bhari, fondatrice de l'organisation caritative Believe in Magic, a captivé le monde avec ses efforts pour apporter du bonheur aux enfants malades. Cependant, derrière le succès et la renommée, se cache une histoire sombre.
Megan Bhari, une jeune femme au cœur généreux, a captivé le monde entier avec son organisation caritative, Believe in Magic. Son désir ardent d'apporter un sourire aux enfants malades a donné naissance à des événements inoubliables. L'un de ces moments magiques fut le bal de Cendrillon, où des enfants atteints de maladies graves furent transportés dans un monde enchanté. Le soutien indéfectible du groupe One Direction a donné à Believe in Magic une notoriété mondiale. Leur engagement sincère à rendre le bonheur aux enfants malades a été un puissant catalyseur pour l'organisation de Megan. Cependant, derrière les projecteurs et les célébrations, se cachait une histoire plus sombre, rapporte Le Parisien, le 24 juin 2023.
Megan, elle-même confrontée à une maladie grave, avait fondé Believe in Magic après avoir été diagnostiquée avec une maladie rare à l'âge de treize ans. Son combat contre la maladie était devenu une source d'inspiration pour elle, et elle avait décidé de consacrer sa vie à aider les autres enfants malades. Mais au fil du temps, des doutes ont commencé à planer sur la véracité de ses affirmations. Des parents d'enfants atteints de cancer, dont Jo Ashcroft, ont commencé à remettre en question les appels aux dons lancés par Megan pour son traitement à l'étranger. Les incohérences dans ses déclarations ont semé le doute chez Jo, qui a décidé de mener sa propre enquête pour découvrir la vérité. Sous un pseudonyme, Jo a fouillé l'Internet et a découvert des indices troublants. Les e-mails prétendument envoyés depuis des hôpitaux aux États-Unis étaient en réalité rédigés depuis un hôtel luxueux à Disney World. Les photos compromettantes ont finalement été publiées, montrant Megan et sa mère profitant de vacances insouciantes au lieu de se battre contre une maladie grave.
Lorsque Megan est tragiquement décédée en mars 2018, ses partisans ont accusé ses détracteurs de l'avoir harcelée jusqu'à sa mort. Cependant, une enquête officielle a été lancée pour faire la lumière sur cette affaire complexe. Les résultats ont révélé que Megan souffrait de multiples problèmes de santé, mais aucune preuve d'une tumeur cérébrale n'a été trouvée. Les médecins ont également noté des comportements troublants de la part de Megan, soulevant des doutes sur la véracité de ses antécédents médicaux. Finalement, il a été déterminé que la cause de son décès était une arythmie cardiaque aiguë liée à une stéatose hépatique, une complication associée à son poids corporel élevé.
Pierre Fougères
https://www.capital.fr/votre-argent/elle-recolte-des-centaines-de-milliers-deuros-en-mettant-en-scene-le-faux-cancer-de-sa-fille-1472587
Dans un article publié sur « The Atlantic », la journaliste Róisín Lanigan a enquêté sur des arnaques au cancer, qui se déroulent sur Facebook.
Cancer + internet = jackpot. C’est parce que l’équation est a priori absurde que l’article que publie Róisín Lanigan sur le site américain « The Atlantic » est intéressant. Il y est question d’un groupe Facebook dans lequel tous les membres ont un lien, de près ou de loin, avec le cancer. Ce sont des patients, des proches ou des soignants, qui « se réconfortent les uns les autres, mettent en place des collectes de fonds ou s’organisent pour rendre visites aux personnes qui sont seules à la fin de leurs vies », rapporte la journaliste.
Créé en 2016 par une femme, Stephany Angelacos (qui est aujourd’hui guérie), ce groupe rassemble environ 1700 personnes. Parmi elles, une femme, Marissa Marchand, a récemment été reconnue coupable d’arnaque au cancer par un tribunal du Colorado. La fausse malade s’était présentée comme « comme une mère célibataire veuve, en phase terminale », écrit Róisín Lanigan. Elle avait posté des photos d’elle affichant son crâne chauve ainsi qu’un perfuseur, ce qui lui avait valu de recevoir « des marques de sympathie, de l’argent ainsi que des cadeaux, parmi lesquels des perruques haut-de-gamme, pour subvenir à ses frais médicaux et à ceux de sa famille », poursuit la journaliste. Dans une dynamique d’escalade, Marissa Marchand avait aussi expliqué qu’à l’école, des élèves de se moquaient de son fils à cause de la maladie, et que son chien avait été abattu pour la même raison.
La situation s’est corsée en décembre dernier, quand Marissa Marchand a cessé brutalement de donner de ses nouvelles, après avoir annoncé qu’il n’y avait plus de traitement pour son cancer et qu’il s’était répandu « dans tous ses principaux organes ». Stephany Angelacos a pris attache avec sa famille, pour essayer de savoir ce qui s’était passé. Róisín Lanigan raconte :« Angelacos supposait que Marchand était partie grossir les rangs des gens morts du cancer. Mais quand elle s’est rapprochée de la famille pour vérifier ce qu’il en était, elle a été choquée d’apprendre que Marchand était vivante et a priori en bonne santé. »
Marissa Marchand n’avait pas disparu des radars parce qu’elle était morte, mais parce qu’elle avait été arrêtée pour avoir mis en scène son cancer en phase terminale sur le site GoFundMe, une plateforme de dons en ligne à laquelle de nombreux américains ont recours pour financer leurs frais de santé. Sur Facebook, ces appels prennent la forme de longs posts (souvent publics, misant sur la viralité) qui appellent à la solidarité des internautes pour financer une chirurgie, une chimio ou simplement la vie quotidienne, à défaut de pouvoir continuer à travailler. Marissa Marchand avait plaidé coupable et condamnée à des travaux d’intérêt généraux.
Outre de nombreux cas recensés par Róisín Lanigan (notamment celui d’une assistante maternelle condamnée à 15 ans de prison pour avoir perçu plus de 30 000 dollars via le même processus), l’histoire de Marissa Marchand rappelle celle de la française Odile R., que nous avions racontée dans une longue enquête.
La jeune femme, originaire de Metz, avait berné tout une communauté de blogueuses avec une fausse leucémie, se faisant offrir du maquillage ou des vêtements.
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Dans l’histoire que rapporte Róisín Lanigan, on apprend que le fait de mettre en scène une maladie sur internet dans le but d’obtenir de l’argent porte un nom... depuis l’année 2000 : c’est le « Münchhausen par internet ». La journaliste écrit que l’on doit ce terme au psychiatre Marc Feldman, rattaché à l’université d’Alabama :
« Les individus atteints par cette affection ont recours au mensonge parce qu’ils ont besoin de contrôler les réactions de leurs pairs, particulièrement s’ils sentent que leur propre vie échappe à leur contrôle. »
Qu’est-ce qui différencie alors le syndrome de Münchhausen de celui que l’on trouve spécifiquement sur internet ? En mars 2019, nous avions aussi interrogé Marc Feldman dans le cadre d’un article sur le Münchhausen par procuration, qui concerne principalement les mères. Il nous avait expliqué que les patients concernés (qui administraient des soins à un proche) « feignent, exagèrent ou provoquent une maladie chez quelqu’un d’autre, le but étant d’en tirer une satisfaction émotionnelle ». Sur internet, écrit Róisín Lanigan, il semblerait que les personnes touchées se contentent de mettre en scène le cancer, à défaut de chercher à en subir les symptomes.
Pourquoi choisissent-elles le cancer, parmi le gigantesque éventail des maladies potentiellement mortelles pour l’humain ? Róisín Lanigan interroge Dawn Branley-Bell, une psychologue de l’université de Northumbria (à Newcastle, au Royaume-Uni), qui avance plusieurs explications, parmi lesquelles la prévalence de la maladie dans la société (c’est une pathologie commune, connue de beaucoup de gens). La journaliste écrit par ailleurs : « L’absence de signes avant-coureurs de la présence du cancer, le fait qu’il puisse survenir à n’importe quel âge, mais aussi qu’il puisse réapparaître et toucher n’importe qui font du cancer le candidat idéal pour qui voudrait feindre une pathologie. »
Au sein des groupes Facebook de patients, la révélation d’un tel mensonge a des conséquences délétères, surtout parce que ces espaces virtuels se veulent bienveillants et que la bonne foi des intervenants est présumées. Interrogée par Róisín Lanigan, Becca Jean Munoz, la gestionnaire d’un de ces groupes explique :
« Les gens qui ont survécu au cancer souffrent sur le plan émotionnel, physique et financier. Cela me dépasse que quelqu’un puisse faire semblant d’être malade pour attirer l’attention. »
C’est précisément ce qui attriste Róisín Lanigan, à qui on a diagnostiqué un cancer du sein au mois de février 2018. Elle explique avoir trouvé beaucoup de réconfort au sein de ce type de communautés et que c’est peut-être précisément à cause la dimension inconditionnelle du soutien qui est exprimé dans ces groupes qu’ils sont particulièrement ciblés par les personnes atteintes de Münchhausen par internet.
La principale question à laquelle il faudrait tâcher de répondre dans le futur concerne les motivations des gens qui s’inventent des cancers sur internet. Si elles étaient essentiellement pécuniaires, on pourrait envisager ces comportements malveillants comme des dommages collatéraux du système de santé américain, qui force les moins riches à demander la solidarité financière de leurs amis, mais aussi de tiers.
Si ces comportements s’inscrivent dans le cadre d’une maladie mentale liée à la notion de contrôle et de recherche d’attention, le problème est plus difficile à cerner. Du coup, le seul conseil qu’on puisse vous donner est vieux comme le web : sur internet, soyez attentives et attentifs à ce que quelqu’un vous dit.
Pour lire le très bon papier de Róisín Lanigan sur le site « The Atlantic » (en anglais dans le texte), cliquez ici.
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