Tchernobyl
Bilan humain, impact environnemental, risques réels : le spécialiste mondial Jim T. Smith démonte quatre décennies d’idées reçues sur l’accident nucléaire d’avril 1986.
Quarante ans après l’explosion du réacteur n°4 de Tchernobyl, dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, la catastrophe continue de nourrir peurs, récits approximatifs et idées reçues. L’événement, considéré comme le plus grave accident nucléaire du XXe siècle, a entraîné l’évacuation de plus de 115 000 personnes en quelques jours, et marqué durablement l’Europe.
Mais que savons-nous réellement, aujourd’hui, de ses conséquences ? Un récit populaire s’est installé dans les esprits, avec ses « millions de morts », ses « écosystèmes dévastés » et ses « territoires condamnés pour des millénaires »… Un récit très éloigné de la réalité, que les scientifiques documentent, pourtant, depuis quarante ans, dans des rapports et études détaillés.
Jim T. Smith, l’un des meilleurs experts de la zone, en a publié plus d’une centaine depuis ses premiers travaux, en 1990. Professeur de sciences de l’environnement à l’université de Portsmouth (Angleterre), radioécologue de formation, il a passé les dernières décennies à arpenter la zone d’exclusion et les régions contaminées d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie, mesurant la radioactivité, étudiant les déplacements de celle-ci, son évolution, ses effets sur les organismes vivants… Il a dirigé l’un des ouvrages de référence sur la catastrophe, contribué aux travaux du Chernobyl Forum des Nations unies et de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Aujourd’hui encore, il travaille à rendre ces terres à la vie – « un retour freiné par nos peurs irrationnelles, dit-il, bien plus que par les conséquences de l’accident ».
Le Point : Que s’est-il passé le 26 avril 1986 ?
Jim T. Smith : L’accident s’est produit lors d’un essai destiné à vérifier ce qui se passerait en cas de coupure de l’alimentation électrique externe du réacteur, des générateurs Diesel de secours étant censés prendre le relais pour maintenir la circulation de l’eau de refroidissement. Il devait initialement avoir lieu en journée, mais a été repoussé à la nuit à la demande de Kiev, et ce report s’est fait dans de mauvaises conditions. Pour mener l’expérience, les opérateurs ont placé le réacteur dans un état instable. À cela s’est ajouté un problème complexe d’empoisonnement au xénon, qui aurait dû conduire à interrompre l’essai… Mais le responsable de la salle de contrôle a imposé la poursuite de l’expérience.
Une trentaine de secondes plus tard, le réacteur échappait à tout contrôle. Il ne s’est pas agi d’une explosion nucléaire au sens militaire du terme, mais d’une montée brutale de puissance, liée notamment à un défaut de conception du réacteur (de type RBMK), connu des autorités soviétiques mais pas des exploitants. L’explosion a détruit le cœur du réacteur et le bâtiment qui l’abritait. L’incendie a ensuite duré plusieurs jours, rejetant dans l’atmosphère de très grandes quantités de substances radioactives à travers l’Europe.
Quelles quantités de radioactivité ont été rejetées ?
Le combustible nucléaire d’un réacteur en fonctionnement contient un grand nombre de produits de fission, qui s’accumulent au fil du temps. À Tchernobyl, ce sont précisément ces produits qui ont été dispersés. On retrouve donc un spectre très large de radionucléides : iode radioactif, césium, strontium, ainsi que des éléments plus lourds comme le plutonium ou l’américium.
Il faut distinguer deux types de contamination. À proximité immédiate du réacteur, dans un rayon d’environ dix kilomètres, on a retrouvé des particules de combustible nucléaire – ce que l’on appelle des « particules chaudes ». Il s’agit essentiellement d’oxyde d’uranium contenant un mélange de produits de fission, comme le césium ou le strontium.
À plus grande distance, ce sont surtout les éléments les plus volatils qui ont joué un rôle, en particulier l’iode-131 et le césium-137. L’incendie ayant duré une dizaine de jours, plusieurs panaches successifs se sont formés, transportant ces éléments à travers l’Europe. La contamination a été très hétérogène, car elle dépendait fortement des précipitations : les zones touchées correspondent souvent à des épisodes de pluie qui ont « lessivé » les nuages radioactifs.
On estime qu’environ 30 % du césium contenu dans le cœur du réacteur a été rejeté. Pour l’iode radioactif, la fraction relâchée est encore plus élevée, proche de la totalité de ce qui était présent au moment de l’accident. C’est ce point qui a eu les conséquences sanitaires les plus importantes à court et à moyen terme.
Quarante ans plus tard, le bilan humain semble bien plus modeste que ce que beaucoup croient encore. Quelle est l’estimation scientifique la plus fiable du nombre de morts et des effets à long terme ?
Il faut distinguer très clairement les effets aigus et les effets à long terme. Concernant les effets aigus, nous disposons de données assez solides. Parmi les intervenants immédiats – les pompiers et les opérateurs de la centrale –, 134 personnes ont développé un syndrome d’irradiation aiguë. Cela correspond à des expositions très élevées, de l’ordre de plusieurs grays reçus en très peu de temps. Le seuil d’apparition de ce syndrome se situe autour de 2 grays (c’est-à-dire 2 000 millisieverts, ou mSv), et les cas les plus graves dépassaient 10, voire 12 ou 13 grays.
Parmi ces 134 personnes, environ 40 sont mortes des suites directes de cette exposition dans les semaines, les mois et, pour certains, les deux années qui ont suivi l’accident. À notre connaissance, il n’y a pas eu d’autres cas avérés de syndrome d’irradiation aiguë en dehors de ce groupe, même si certaines affirmations ont circulé à propos d’habitants de Pripiat, sans preuves solides.
Pour les effets à long terme, la situation est beaucoup plus complexe. Le cas le mieux documenté concerne le cancer de la thyroïde. L’iode-131, dont la demi-vie est de huit jours, a été massivement rejeté et s’est retrouvé dans la chaîne alimentaire, en particulier via le lait. Or l’iode, qu’il soit radioactif ou non, se concentre dans la thyroïde. En l’absence de mesures rapides pour interdire la consommation de produits contaminés, de nombreux enfants ont reçu des doses élevées. Cela a entraîné une augmentation nette des cancers de la thyroïde. Les estimations issues notamment des rapports internationaux évoquent environ 5 000 cas supplémentaires identifiés jusqu’au milieu des années 2010, avec une quinzaine de décès.
Il est important de préciser que ces cancers sont généralement bien traités, notamment par administration d’iode-131 à forte dose pour détruire les cellules cancéreuses, puis par un traitement hormonal substitutif. En dehors de ce point, il est beaucoup plus difficile de mettre en évidence des effets statistiques clairs.
Pourquoi est-il si difficile de mesurer les autres effets sanitaires ?
Parce que les doses reçues par la grande majorité de la population ont été relativement faibles, et que le signal radiologique est noyé dans d’autres facteurs de risque beaucoup plus importants. Prenons le cas des liquidateurs, c’est-à-dire les centaines de milliers de personnes envoyées dans la zone pour les opérations de nettoyage et de décontamination. On estime leur nombre à environ 600 000. La dose moyenne qu’ils ont reçue est de l’ordre de 100 millisieverts, ce qui correspond à peu près à l’équivalent de dix scanners corporels complets.
D’après les données issues du suivi des survivants de Hiroshima et de Nagasaki, une dose de 100 millisieverts est associée à un surrisque de mortalité par cancer d’environ 1 % sur l’ensemble de la vie. Ce n’est pas négligeable, mais ce n’est pas non plus un risque massif à l’échelle individuelle. Des facteurs comme l’alcool, le tabac, les maladies cardio-vasculaires ou les conditions socio-économiques ont un impact beaucoup plus important sur la mortalité.
Certaines études ont tenté de mettre en évidence une augmentation des cancers chez les liquidateurs, avec des résultats variables. Des travaux menés en Russie ont suggéré une augmentation, mais sans contrôle satisfaisant des facteurs comme le tabagisme ou l’alcool. À l’inverse, une étude menée en Estonie n’a pas trouvé d’augmentation des cancers liés aux radiations, mais a observé une surmortalité liée à l’alcool et au tabac.
Ce que l’on peut dire de manière raisonnable, c’est que le risque radiologique existe, mais qu’il est largement dominé, dans ces populations, par d’autres facteurs de santé. On estime que le nombre de décès attribuables à l’accident à long terme devrait se situer entre 5 000 et 9 000 pour les populations les plus exposées, en Ukraine, en Biélorussie et en Russie, ainsi que pour les liquidateurs. Si l’on tient compte de l’espérance de vie plus faible dans les pays concernés, on peut penser que le chiffre réel se situe plutôt vers le bas de cette fourchette.
Qu’en est-il des effets sur l’environnement ?
Il y a eu des effets sévères, localisés et immédiats. La zone appelée « forêt rouge » – nommée ainsi parce que les arbres y sont morts au printemps, leurs feuilles prenant une teinte brun-roux – a subi des doses d’irradiation extrêmes dans les premiers jours. Des arbres sont morts, certainement des animaux également, petits mammifères et insectes. Dans cette zone et dans quelques autres points chauds, comme le bassin de refroidissement du réacteur, nous n’excluons pas des effets subtils et persistants.
Mais à l’échelle de l’ensemble de la zone d’exclusion, le tableau est très différent. Nous avons étudié les poissons dans les lacs, les insectes aquatiques, les mammifères – et nous observons des populations abondantes, y compris dans les lacs les plus contaminés. Dans une étude publiée en 2012, nous avons constaté que le lac le plus contaminé présentait la plus grande diversité et la plus grande abondance d’insectes aquatiques.
En 2015, nous avons publié avec nos collègues biélorusses une étude portant sur les grands mammifères dans une zone de 4 200 km2 autour de Tchernobyl. Nous n’avons observé aucune différence statistiquement significative entre les zones plus ou moins contaminées. Et la densité de grands mammifères – élans, sangliers… – est similaire à celle des quatre autres réserves naturelles biélorusses. À part pour les loups : ils sont sept fois plus nombreux à Tchernobyl. Pour une raison simple : personne ne les chasse.
La conclusion générale est claire : le retrait de la population humaine a bénéficié à l’écosystème de manière massive. La zone d’exclusion est aujourd’hui l’une des plus grandes réserves naturelles d’Europe continentale, et elle est en meilleur état écologique qu’avant l’accident…
Vous affirmez qu’une partie de la littérature scientifique sur Tchernobyl est de mauvaise qualité. Que voulez-vous dire exactement ?
Je vais vous donner un exemple très concret, parce qu’il est révélateur d’un problème plus large. Certaines études très médiatisées ont porté sur les hirondelles rustiques, avec des conclusions spectaculaires, par exemple l’idée que jusqu’à 60 % des individus ne se reproduiraient pas dans les zones fortement contaminées. J’ai lu ces travaux attentivement et je n’y ai pas cru. J’ai donc vérifié les données de terrain.
Dans l’article, les auteurs affirmaient avoir travaillé uniquement en dehors de la zone d’exclusion. Or c’est un point crucial, car les hirondelles rustiques sont des espèces fortement associées à l’activité humaine : elles nichent dans les granges, les bâtiments agricoles, elles dépendent des paysages façonnés par l’homme. En examinant les localisations, j’ai constaté que certains sites décrits comme « hors zone » se trouvaient en réalité à l’intérieur de la zone d’exclusion ou dans des zones totalement abandonnées. Je m’y suis rendu avec un collègue ukrainien : les maisons étaient en ruine, il n’y avait plus d’activité humaine. Dans ces conditions, les habitats sont complètement différents, les prédateurs aussi, les ressources alimentaires également. On ne peut donc pas attribuer les différences observées à la seule radiation. J’ai publié un commentaire critique à l’époque, vers 2007-2008. Je pensais que cela mettrait fin à ce type de travaux. Mais ce n’est pas ce qui s’est produit. Ces auteurs ont continué à publier de nombreux articles, souvent avec une forte visibilité médiatique.
La radiation endommage l’ADN. Il est probable qu’il existe des effets biologiques subtils dans certaines zones très contaminées. Mais les démontrer rigoureusement est extrêmement difficile.
Le problème est plus général. Dans ce type d’environnement, il est extrêmement difficile d’établir une relation causale solide. Un écosystème n’est pas un laboratoire : on ne contrôle pas les variables. Beaucoup d’études comparent simplement une zone plus contaminée et une zone moins contaminée, observent une différence et concluent que la radiation en est la cause. Mais il peut y avoir des dizaines d’autres facteurs : type de sol, végétation, pression de prédation, activité humaine passée, etc. Il y a aussi un biais évident : dès qu’on travaille à Tchernobyl, il est tentant d’attribuer toute différence observée à la radiation. Et cela passe plus facilement l’obstacle de la publication, parce que le sujet est attractif.
Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a aucun effet. Nous savons que la radiation endommage l’ADN. Il est probable qu’il existe des effets biologiques subtils dans certaines zones très contaminées. Mais les démontrer rigoureusement, dans un environnement aussi complexe, est extrêmement difficile. Et une partie de la littérature ne respecte pas ce niveau d’exigence.
Aujourd’hui, que faire de la zone d’exclusion ? Doit-elle rester telle quelle ?
Il faut distinguer plusieurs choses. D’abord, il existe une réalité institutionnelle : en Ukraine comme en Biélorussie, une grande partie de la zone d’exclusion est désormais classée comme réserve naturelle. C’est même l’une des plus vastes d’Europe continentale. Ensuite, il faut regarder les niveaux de contamination actuels. Ils sont très variables. Dans certaines zones, comme la « forêt rouge », les débits de dose peuvent encore atteindre environ 200 microsieverts par heure, soit 0,2 millisievert par heure. À ces niveaux, une présence humaine prolongée n’est pas acceptable.
Mais dans une grande partie de la zone, les niveaux sont beaucoup plus faibles. Dans certains villages où des habitants sont revenus, les doses annuelles sont de l’ordre de 1 à 2 millisieverts. À titre de comparaison, certaines régions granitiques françaises ou britanniques présentent des expositions naturelles pouvant atteindre 10 millisieverts par an, sans effet sanitaire observable. Cela signifie qu’il existe probablement une fraction importante de la zone où une activité humaine serait possible, soit sans restriction particulière, soit avec des précautions simples, notamment sur les cultures et l’alimentation. Nous avons mené des études sur le transfert de la radioactivité du sol aux récoltes et nous pensons que, dès les années 1990, la plupart des terres agricoles auraient pu être à nouveau cultivées – parfois avec des cultures adaptées, ou en mettant en place des contre-mesures.
Cela dit, il y a aussi une dimension écologique et politique. La zone est devenue une réserve naturelle de grande valeur. Faut-il la rouvrir massivement à l’agriculture ? À mon sens, probablement pas dans sa partie centrale. En revanche, dans les zones périphériques, si cela présente un bénéfice économique réel pour les populations locales, cela peut être tout à fait justifié.
Vous avez participé à la création d’un alcool issu de cultures locales, le projet Atomik. Que montre cette expérience ?
Ce projet est né de manière très concrète, à partir de nos travaux sur la réutilisation des terres. En 2018, nous avons cultivé du blé, de l’orge et du seigle dans la zone d’exclusion, près de la ville de Tchernobyl. Les niveaux de contamination de ces cultures étaient légèrement supérieurs à certaines normes ukrainiennes, mais inférieurs aux limites européennes. Ils n’étaient pas dangereux pour la consommation. Nous avons ensuite utilisé ces cultures pour produire un alcool, en passant par les étapes classiques de fermentation puis de distillation. Et c’est là que le résultat est intéressant : la distillation agit comme un processus de séparation. L’éthanol et certains composés organiques passent dans le distillat, mais les radionucléides – césium, strontium, plutonium – restent dans le résidu. Le produit final ne contenait aucune trace mesurable de radioactivité liée à Tchernobyl.
Nous avons ensuite décidé de transformer cette expérience en projet économique et social. Aujourd’hui, nous produisons une eau-de-vie de pomme à partir de fruits récoltés dans des vergers de zones semi-abandonnées, notamment autour de Narodytchi. Le produit est fabriqué par une distillerie ukrainienne spécialisée. Depuis le lancement, nous avons levé environ 50 000 livres sterling [soit environ 57 600 €, NDLR], qui ont servi à soutenir ces communautés, notamment dans le contexte de la guerre. C’est un projet modeste, mais il a une valeur démonstrative importante : il montre que certaines productions peuvent être sûres, et qu’il est possible de reconstruire une activité économique.
Vous avez très tôt alerté sur les conséquences humaines d’une communication catastrophiste sur Tchernobyl. Pour vous, elle a engendré une vraie catastrophe – largement occultée…
Absolument. L’OMS, vingt ans après l’accident, concluait que l’impact sur la santé mentale avait été, à ce jour, la conséquence la plus grave de l’accident – plus grave que les effets radiologiques eux-mêmes. Et ce n’est pas étonnant. On a dit aux gens qu’ils vivaient dans une zone morte pour des milliers d’années. On leur a fait peur avec des machines à mesurer la radioactivité sans leur expliquer ce que les chiffres signifiaient. Certains scientifiques peu scrupuleux, certains groupes antinucléaires, certaines associations caritatives bien intentionnées ont amplifié cette terreur. Tout cela a engendré une anxiété chronique, des dépressions, de l’alcoolisme, une forme de désespoir économique…
Bien sûr, il y a des zones où il fallait évacuer, notamment à proximité immédiate du réacteur. Mais dans d’autres zones, la situation était beaucoup plus nuancée. Prenons l’exemple de Narodytchi. Avant l’accident, la population y était d’environ 30 000 habitants. Aujourd’hui, elle serait de 10 000 à 12 000. Ces territoires ont été classés comme contaminés, avec des restrictions importantes, mais sans véritable stratégie de reconstruction économique. Les aides financières, souvent modestes, ont contribué à maintenir les populations dans une forme de dépendance, sans créer de perspectives.
À Tchernobyl, les effets radiologiques existent, et ils sont documentés. Mais les conséquences les plus profondes ont été sociales, économiques et psychologiques.
À mon sens, une partie des ressources internationales investies dans les infrastructures aurait pu être consacrée davantage à des programmes de développement économique local. Un cocktail de mauvaise science, d’exagérations médiatiques et de discours militants a, depuis quarante ans, détourné l’attention des souffrances réelles des populations de Tchernobyl… Il est très difficile, face à des mouvements qui alimentent les peurs, de communiquer la vraie science. Pourtant, les preuves sont là.
Le site de Tchernobyl a été attaqué pendant la guerre en Ukraine, notamment en février 2025 par un drone qui a endommagé la nouvelle arche de confinement. Quel est le risque aujourd’hui ?
L’enveloppe extérieure de la nouvelle arche de confinement a été transpercée lors de cette attaque, mais pas le sarcophage – cette immense structure en béton que les Soviétiques avaient construite autour du réacteur. Aucune radioactivité ne s’est répandue. L’AIEA a d’ailleurs confirmé qu’aucune hausse mesurable des niveaux de radiation n’a été constatée dans un rayon de vingt kilomètres. Ce que l’attaque a causé, c’est un incendie dans la couche d’isolation thermique de l’arche – et des dégâts dont les réparations sont estimées à 500 millions de dollars. C’est une illustration brutale de la guerre asymétrique : un drone à 20 000 dollars, et 1 demi-milliard de dégâts. Mais ce n’est pas un risque radiologique. Cela retarde et renchérit le démantèlement du site, c’est tout.
Et si une bombe frappait directement le sarcophage ?
Dans ce cas, une destruction mécanique du béton pourrait provoquer la remise en suspension de poussières radioactives contenues à l’intérieur – plusieurs tonnes de matières, selon les estimations. Les meilleures évaluations publiques, notamment celles de l’OECD/NEA [Nuclear Energy Agency, NDLR], suggèrent qu’un tel scénario libérerait de l’ordre de 0,1 à 0,4 pétabecquerel de poussières radioactives. À comparer aux plus de 12 000 pétabecquerels libérés en 1986, cela représente environ 0,003 %… Et les effets radiologiques resteraient essentiellement restreints à la zone d’exclusion, dans un rayon de trente kilomètres. Le principal risque serait, localement, pour les personnes présentes sur le site, l’inhalation de poussières radioactives. Poutine pourrait détruire Tchernobyl s’il le voulait vraiment – il a des armes pour cela. Mais ce ne serait pas une catastrophe comparable à celle de 1986.
Quel message souhaitez-vous transmettre, quarante ans après ?
Un accident nucléaire est une catastrophe majeure qu’il ne faut jamais minimiser. Mais il faut en comprendre la nature réelle. À Tchernobyl, les effets radiologiques existent, et ils sont documentés. Mais les conséquences les plus profondes ont été sociales, économiques et psychologiques. Et si l’on compare les risques à d’autres grands enjeux contemporains, les ordres de grandeur sont très différents. La pollution de l’air liée aux combustibles fossiles cause 6 à 7 millions de morts prématurées par an dans le monde. Au Royaume-Uni, ce serait 25 000 morts chaque année, bien plus que Tchernobyl… La difficulté aujourd’hui n’est pas tant d’acquérir des connaissances que de les transmettre correctement. Les données existent. Le problème est de les faire comprendre dans un environnement où les récits simplificateurs ou alarmistes circulent beaucoup plus facilement.
Chers amis journalistes,
Comme le titre de cette page ne le laisse absolument pas supposer, il va être question, ici, de l’accident de Tchernobyl, dont le 20è anniversaire a commencé à donner lieu à quelques affirmations chiffrées ici et là. Pourquoi se préoccuper de Tchernobyl plus que de la couleur des chaussettes de Chirac ou de la dernière aventure familiale de Jordy ? Cela tient à une raison parfaitement stupide : j’ai la naïveté de croire que les questions énergétiques engagent plus l’avenir de vos enfants (et très accessoirement des miens) que les turpitudes réelles ou supposées d’un chanteur ou même d’un personnage politique, et donc qu’il est plus important de ne pas dire n’importe quoi sur le nucléaire (ou sur le pétrole, ou sur l’éolien…) que sur d’autres sujets. Or du « n’importe quoi » sur Tchernobyl, j’en ai déjà vu, lu et entendu un bel échantillon depuis 48 heures !
Plutôt que de pointer du doigt toutes les bêtises en question, et en me gardant bien de considérer que quelques âneries sont équivalentes à considérer que tous les journalistes font mal leur métier, je vous propose de vous poser à vous-mêmes les quelques questions simples ci-dessous, et j’invite également tous vos lecteurs, auditeurs, et téléspectateurs à se les poser. Souvent, se poser les questions, c’est déjà y avoir répondu….
1. Où sont les retraités repentis ?
Si le nucléaire civil était l’horreur que l’on sait, il devrait être facile de trouver des retraités du CEA, d’EDF et d’Areva à la pelle pour expliquer que « on vous cache tout on vous dit rien », exactement comme il est relativement facile, aujourd’hui, de trouver un retraité de l’industrie pétrolière pour expliquer que la production va s’essouffler bien avant les 40 ans de tranquillité qui sont habituellement cités, ou…. relativement facile de trouver des journalistes (même pas à la retraite) pour expliquer combien le traitement des questions scientifiques et techniques (dont le nucléaire fait partie) est approximatif chez eux (pas de noms ! mon propos n’est pas de vilipender tel ou telle…). Où sont-ils, tous ces retraités du CEA prêts à baver parce qu’ils n’en peuvent plus d’avoir caché l’horreur toute leur vie professionnelle durant ? Comme vous le savez fort bien, ces retraités baveurs n’existent pas, ce qui est probablement un signe… qu’il n’y a pas tant de choses à cacher que cela !
2. Pourquoi ne pas faire confiance à l’UNSCEAR comme on fait confiance au GIEC ?
En matière de climat, toutes les ONG « environnementales » basent leur action sur le consensus scientifique établi par une agence onusienne : le GIEC. Il se trouve que pour Tchernobyl, il existe aussi une agence onusienne qui effectue exactement le même travail que le GIEC pour le climat, et cette agence s’appelle l’UNSCEAR. Et là, surprise ! Les même ONG « environnementales » qui acceptent les conclusions du GIEC sans les discuter sont toutes à peu près unanimes pour réfuter celles de l’UNSCEAR, qui fait pourtant un travail exactement de même nature que celui du GIEC : dans les deux cas, l’action se borne à synthétiser ce qui se publie dans les revues scientifiques (en l’espèce les revues médicales à comité de lecture pour Tchernobyl) pour en tirer une vision d’ensemble (en quelques centaines de pages néanmoins, avec une caractéristique partagée : 99,9% des commentaires faits sur le rapport de l’UNSCEAR (que vous pouvez télécharger en cliquant sur ce lien) sont effectués sans l’avoir lu, comme pour le GIEC !). Question, que je n’ai jamais vue traitée nulle part dans les médias (ça devrait pourtant vous inspirer !) : pourquoi ?
Pourquoi les mêmes réfutent l’un quand ils acceptent l’autre, alors que ce sont les mêmes méthodes employées dans les deux cas ? Aucun argument ne résiste à une analyse un peu poussée, et en particulier pas celui du complot, si sympathique pourtant : si l’argent du charbon, du gaz et du pétrole est incapable d’acheter les quelques malheureux milliers de physiciens impliqués dans les recherches sur le climat, comment le nucléaire civil – qui doit brasser 50 fois moins d’argent que les hydrocarbures – arriverait à museler la profession médicale planétaire, qui se compte en millions de médecins, dont une large partie est employée par la recherche publique dans des pays qui ne disposent pas d’installations nucléaires civiles ou militaires ?
3. Pourquoi ne pas interroger les médecins ?
Pourquoi les J’ai dit « médecins » ? De fait, qu’il s’agisse du tabac, de l’alcool, de l’héroïne, du virus de la dengue, ou du SIDA, il y a une profession dont le métier est de « compter les morts » et d’évaluer les dégâts « avant tout le monde » : les médecins. Car des leucémies et des cancers du poumon, il y en a dans tous les pays du monde, Tchernobyl ou pas. La bonne question n’est pas de savoir si les « liquidateurs » (ceux qui ont travaillé sur le réacteur après l’accident pour « boucher les trous ») ont ou auront des cancers : sur 600.000 personnes, bien sûr qu’il va y en avoir !
La bonne question est de savoir si cette population aura plus de cancers que le reste de la population (car les cancers provoqués par la radioactivité sont des cancers « ordinaires » : un cancer ne dit jamais par quoi il a été provoqué, et seule une augmentation nette du nombre permet éventuellement de conclure), ou plus de n’importe quoi d’autre : accidents cardiaques, malformations congénitales, anomalies chromosomiques, etc. Et là, ceux qui ont la tâche de faire les comptes ne sont ni les militants d’associations anti- ou pro-nucléaires, ni les journalistes, mais bien les médecins.
Comment expliquer que ces derniers – les médecins ayant effectué des études épidémiologiques et publié dans des revues médicales – ne soient jamais à l’antenne ? Si la conviction – sincère, là n’est pas la question – de quelques militants était équivalente aux études épidémiologiques (études poussées sur les effets de telle ou telle substance pouvant avoir un effet sur la santé), pourquoi Diable s’enquiquinerait-on à faire de telles études avant la mise sur le marché de n’importe quel médicament, plutôt que de demander son avis à une association, ce qui coûterait sûrement moins cher à l’industrie pharmaceutique ?
4. Pourquoi ne pas se référer aux nombreuses études existantes ?
Contrairement à une idée parfois évoquée, les médecins du monde entier ont énormément publié sur la radioactivité. Il existe une base tenue par le ministère américain de la santé et recensant les articles parus dans les revues médicales à comité de lecture. Cette base ne porte pas seulement sur les conséquences de Tchernobyl, bien sûr ! Si vous y faites une recherche avec « arthritis » (c’est à dire arthrose, car tout est en anglais), vous trouvez environ 170.000 résultats. « Osteoporosis » vous en donne 36.000, « liver » (foie en anglais, bien sûr) près de 700.000, etc.Et puis vous pouvez bien évidemment taper « Chernobyl » (orthographe anglaise) : cela donne près de 3.000 réponses. Vous pouvez aussi taper « radionuclide » (terme anglais pour radioélément, c’est-à-dire un élément radioactif), et au moment où je vous écris cela produit très exactement 286.574 résultats. Je n’ai pas lu tous ces articles (!), mais ce sont ces articles que les médecins compétents – qui n’hésitent pas, par ailleurs, à s’attaquer aux fabricants de cigarettes ou aux constructeurs auto pour la pollution causée par ces engins à roulettes – résument périodiquement dans divers rapports facilement accessibles, comme par exemple celui mis en ligne sur le site de l’Organisation Mondiale de la Santé, exactement comme le GIEC agit de même pour le climat.
Alors, pourquoi ne pas interroger les auteurs des rapports de l’UNSCEAR sur Tchernobyl, comme on demande aux responsables du GIEC d’intervenir très fréquemment quand il s’agit du climat ? Personnellement, cela m’intéresserait beaucoup que l’on aille leur demander ce qu’ils en pensent…. Aurait-on peur, en ce faisant, de tourner une partie des journalistes en ridicule, et de découvrir que les diffuseurs d’informations erronées, dans cette affaire, ont été – et continuent d’être – bien plus dans les médias que dans le milieu médical ?
Car de fait le rapport de l’UNSCEAR dit très clairement que le surplus de radioactivité libéré par l’accident a causé quelques dizaines de morts chez les pompiers de la première heure, a engendré 6000 cas excédentaires de cancer de la thyroïde chez les enfants et adolescents au moment de l’accident (15 décès en ont résulté à fin 2005), a peut-être provoqué un léger surplus de leucémies au sein des « liquidateurs » les plus exposés, et pour le reste qu’il n’y a rien de décelable (pas de surplus de cancers solides, de leucémies dans la population ou au sein du gros des liquidateurs, pas de surplus de pathologies cardiovasculaires, pas de surplus d’anomalies génétiques, etc). A nouveau, il suffit de lire, tout est écrit dans ce document issu des Nations Unies, signé par des chercheurs issus de plein de pays (et dont une bonne partie ne sait même pas qu’EDF existe !).
5. Qui est compétent pour estimer les victimes de la radioactivité ?
Tout ce qui est détectable n’est pas nécessairement toxique, et « trouver de la radioactivité » ne signifie pas que l’on en meurt ! (ou même que cela présente le moindre inconvénient sanitaire). Tout est une question de dose, comme pour le sucre, qui est inoffensif si vous en mangez 3 grammes par semaine, et un poison violent si vous en mangez 5 kg par jour. Question : qui est compétent pour savoir quelle dose fait quels effets ? Réponse : à nouveau les médecins…. Avec le « modèle » (relation linéaire dose-effet, pour ceux qui veulent des précisions) invoqué par les « antinucléaires » pour chiffrer les conséquences de Tchernobyl, et qui suppose que la moindre radioactivité fait des dégâts significatifs si elle est appliquée à une large population, alors les radios médicales (qui irradient un peu vous et moi à chaque fois que nous en passons une) feraient 200.000 morts par an dans le monde, et la radioactivité naturelle quelques millions. Question : où sont-ils ?En fait l’UNSCEAR dit maintenant explicitement qu’ils se refusent à faire des projections de cas de cancers supplémentaires avec les modèles utilisés en radioprotection, qui ne sont pas faits pour cela.
6. Quelles sont les preuves scientifiques des affirmations fracassantes ?
« 200 millions de fois Hiroshima » (entendu le 23 avril 2006 au soir sur France 2, lu le 24 au matin dans 20 minutes), c’est – pardonnez moi – une ineptie. On mesure quoi exactement ? La radioactivité naturelle de la terre, c’est des millions de fois Tchernobyl tous les ans ! (et bis repetita : où sont ses morts ?). La bonne question est celle de la concentration des radioéléments. Et là, nous sortons du slogan pour rentrer – à nouveau – dans la science : les radioéléments ont été concentrés où exactement ? De quelle manière ? Sont-ils tous aussi dangereux ? Combien de temps restent-ils en place (puisqu’ils disparaissent avec le temps) ? A-t-on observé quelque chose de significatif, c’est-à-dire « en plus » de ce qui arrive normalement ? Etc. Cela nous renvoie aux articles médicaux et scientifiques évoqués ci-dessus, dont la synthèse est précisément faite par l’Organisation Mondiale de la Santé ou l’UNSCEAR.
Pourquoi préférer la thèse sympathique du complot à la conscience professionnelle de la majorité des médecins ? Pardonnez moi cette comparaison, mais une récente affaire judiciaire (Outreau) a largement montré que le soupçon n’est pas une preuve, et que tout accusé n’est pas nécessairement coupable simplement parce que cela serait sympathique qu’il le soit. L’esprit critique s’exerce aussi envers ceux qui mettent en avant des morts en grande quantité : quelles preuves ont-ils, sachant que vous êtes bien placés pour savoir qu’un article de journal ou une émission de télévision n’ont aucune force probante en matière scientifique ?
Bien entendu, une large partie des remarques et questions ci-dessus sont parfaitement recyclables – en matière d’environnement, c’est de circonstance – dans bien des domaines scientifiques et techniques. J’espère que dans le cas présent elles pourront éviter de persévérer dans l’erreur, parce que, pour revenir au propos introductif, nous n’avons pas – plus – des décennies devant nous pour « corriger le tir » en ce qui concerne l’énergie. Que Tchernobyl ait été un accident grave, personne ne le nie. Que je ne serais pas vraiment ravi d’avoir une répétition de ce genre de plaisanterie dans la rue d’à-côté, c’est une évidence. Mais pourquoi inventer des morts qui ne reposent que sur la conviction des militants opposés au nucléaire ? Est-ce là du journalisme sérieux que de considérer que dès que l’on y comprend rien, alors tous les avis se valent ? Pourquoi faire plus particulièrement confiance aux militants opposés au nucléaire, quand ils vont jusqu’à préférer l’effet de serre au nucléaire ?
Car je tiens à votre disposition le programme des Verts aux présidentielles de 2002, où il était explicitement indiqué que le nucléaire devait être remplacé par du gaz, qui comme chacun sait est inépuisable (les réserves ultimes restantes de gaz sont du même ordre que celles de pétrole), qui comme chacun sait est abondamment présent en France (nous importons 97% de notre gaz, et bien sûr M. Poutine s’est engagé à ne jamais nous réserver de surprise), qui comme chacun sait ne fait pas de CO2 (le gaz naturel engendre 20% des émissions mondiales de CO2), tout en expliquant que l’on va diminuer les émissions de gaz à effet de serre en France (toutes choses égales par ailleurs, remplacer le nucléaire par du gaz augmente les émissions françaises de 25%).
Je ne parle même pas de Sortir du Nucléaire, qui tout en disant « ni nucléaire ni effet de serre », propose explicitement d’augmenter les émissions de notre pays de 25% environ en multipliant par 4 la production électrique française faite au gaz et au charbon (ces propositions figurent page 49 et 50 du document publié par Sortir du Nucléaire et que vous pouvez télécharger en cliquant sur ce lien). Je vous pose la question : des gens qui ont des raisonnements à ce point farfelus doivent-ils être considérés comme des interlocuteurs plus sérieux et crédibles que les dizaines de milliers de médecins qui ont effectué des travaux sur les conséquences sanitaires de la radioactivité ? J’attends avec impatience l’argumentaire journalistique qui m’expliquera que oui !
Et, très accessoirement bien sûr, il faut que vous ayez bien conscience d’une chose : en présentant les conséquences sanitaires de Tchernobyl comme plus graves que ce qu’en disent les médecins, vous ne favorisez que très peu les fabricants des éoliennes et de panneaux solaires ; ce sont essentiellement les charbonniers et les gaziers qui en profitent.
Capacités électriques en construction dans le monde à fin 2007.
On voit que le charbon arrive en tête en ce qui concerne les centrales en cours de construction. Comme l’hydroélectricité concerne pour une large part des barrages qui ne produisent que 1500 ou 2000 heures dans l’année (une année compte 8760 heures), alors que les centrales à charbon tournent « en base », c’est-à-dire 7000 heures ou plus dans l’année, cette première place du charbon est encore plus marquée en ce qui concerne la production future.
Le gaz concerne quant à lui à la fois des moyens de base (dans les pays qui ont beaucoup de gaz) et des moyens de pointe (pour faire des turbines qui serviront quelques centaines d’heures par an pour réguler les réseaux), mais au total la capacité horaire en construction pour le gaz dépasse aussi celle de l’hydroélectricité, qui dépasse elle-même celle de l’éolien d’un facteur 8 !
« faire la peau » du nucléaire en Europe pourrait donc à la rigueur déboucher sur une construction de barrages accrue si nous en avions la possibilité, mais ce n’est pas le cas… et cela débouchera surtout sur une hausse des émissions.
Source : Platt’s World Electric Power Plants Database, in IEA World Energy Outlook 2008.
En croyant défendre l’environnement, on favorise la hausse des émissions de gaz à effet de serre : l’enfer est pavé de bonnes intentions…
Cordialement
Jean Marc Jancovici
Lettre ouverte aux journalistes qui vont évoquer Tchernobyl, et surtout à ceux qui les écoutent
Chers amis journalistes, Comme le titre de cette page ne le laisse absolument pas supposer, il va être question, ici, de l'accident de Tchernobyl, dont le 20è anniversaire a commencé à donner l...
Des recherches récentes ont montré que les grenouilles exposées aux radiations consécutives à la catastrophe de Tchernobyl ne montraient aucun signe de vieillissement accéléré...
38 ans après la catastrophe de Tchernobyl, les scientifiques continuent de s'intéresser à l’impact de l'explosion du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire sur la faune environnante. Ils s’interrogent notamment sur les effets à long terme des radiations sur les animaux, leur état de santé globale et leur espérance de vie.
Une équipe de chercheurs de l'Université d'Oviedo (Espagne) et de la Station biologique Doñana-CSIC dirigée par Germán Orizaola vient de publier les résultats de recherches menées depuis 2016 sur la population animale de Tchernobyl. Cette étude publiée dans le journal Biology Letters montre que les niveaux de radiation subis par les grenouilles vivant à Tchernobyl n'ont pas affecté leur longévité ou leur rythme de vieillissement.
Aucun effet notable de la radioactivité relevé sur les grenouilles
La zone d’exclusion de Tchernobyl est située dans un rayon de 30 km autour de la centrale. Si des dizaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants ont été évacués dans les jours qui ont suivi la catastrophe, laissant leur vie derrière eux pour ne plus jamais revenir, la faune y a repris ses droits et la zone forme aujourd’hui une vaste réserve naturelle.
C’est aux grenouilles vivant au plus près de l’ancienne centrale que les équipes de Germán Orizaola ont décidé de s’intéresser. "Nous étudions ici si les niveaux actuels de radiation à Tchernobyl ont un impact négatif sur l'âge de la rainette orientale Hyla orientalis. Nous étudions également si les radiations induisent des changements dans un marqueur de vieillissement, la longueur des télomères ou la corticostérone, l'hormone du stress", détaille l’étude.
Et les résultats sont sans appel. Les données relevées sur ces grenouilles ne diffèrent pas de celles observées chez des spécimens capturés dans des zones de contrôle sans irradiation. "Les niveaux de radiation auxquels sont actuellement soumises les grenouilles à Tchernobyl ne seraient pas suffisants pour causer des dommages chroniques à ces organismes", souligne Germán Orizaola. Le zoologiste rappelle que ce type d’étude est "essentiel pour évaluer correctement l'impact actuel de l'accident sur la faune" et insiste sur l’importance de considérer et préserver la zone d'exclusion de Tchernobyl comme un refuge pour la faune sauvage.
Moins de 10 % des radiations émises lors de l'accident subsistent
Ces résultats s'expliquent notamment par le faible niveau de radiation subsistant dans la zone. Comme le remarquent les chercheurs, les niveaux de radiation ont considérablement baissé dans les zones touchées par la catastrophe. Ils estiment qu'il reste moins de 10 % des radiations émises lors de l'accident et que l'iode, l'un des isotopes les plus délétères, a disparu après quelques mois seulement.
S'intéresser aux effets des radiations sur l'âge et le rythme de vieillissement de ces grenouilles est essentiel dans la mesure où ces données sont un indicateur fiable de l'accumulation des dommages tout au long de la vie de l'animal. Les chercheurs espèrent aujourd'hui que des travaux futurs permettront de confirmer si ces résultats peuvent être étendus à d'autres espèces.
Les «plongeurs de Tchernobyl», ces héros anonymes qui ont évité le pire en 1986....Contrairement à une rumeur souvent répétée, les trois héros ne sont pas morts d'irradiation aigüe quelques jours après les faits. Deux étaient encore en vie en 2018 pour recevoir l'Ordre «pour le Courage» des mains du président ukrainien Petro Porochenko....
Le nuage de Tchernobyl se serait-il arrêté à la frontière française ? Les autorités ont-elles caché l'arrivée du nuage et menti sur ses conséquences sanitaires ? Si la plupart d'entre nous ont bien déjà entendu parler du "mensonge" à propos du nuage de Tchernobyl, rares sont ceux qui peuvent dire qui exactement a menti, et en disant quoi. Faisons la lumière sur la polémique autour du passage du nuage de Tchernobyl en France.
La tragédie s’explique surtout par la culture soviétique et les réactions à l’explosion du réacteur, moins par la radioactivité qu’elle a émise.
Nous sommes le 26 avril 1986. Des opérateurs de la centrale nucléaire de Tchernobyl démarrent un test défectueux avec le réacteur de l'unité 4. Une fois le processus lancé, les opérateurs vont attendre trop longtemps pour arrêter le réacteur, ce qui déclenche une volatilité extrême. En tentant de la freiner, de la vapeur va se former dans l'eau entourant le combustible nucléaire, pour entraîner un emballement thermique et des niveaux de puissance provoquant l'explosion du réacteur.
Dix jours durant, il va cracher des matières radioactives qui se répandront dans toute l'Europe, exposant des millions de personnes à des risques sanitaires. Selon certaines études, le nombre de décès par cancers dus aux radiations se serait élevé à des centaines de milliers. Ce sont les ouvriers de la centrale qui reçoivent les doses les plus concentrées ; nombre d'entre eux mourront du syndrome d'irradiation aiguë (SIA). Les autorités soviétiques, ukrainiennes et biélorusses évacueront 350 000 personnes pendant plusieurs années et enverront plus de 600 000 ouvriers – des liquidateurs –, pour décontaminer la zone. Pour finir par interdire d'accès une zone de 4 300 kilomètres carrés.
Quelques centaines de morts
La désapprobation générale de l'énergie nucléaire ne va pas tarder à se manifester. Les gouvernements du Danemark, de la Suède ou encore des Philippines promettent d'abandonner l'atome civil. Moins d'un an plus tard, neuf autres pays auront reporté ou abandonné leurs projets de construction de réacteurs. En Europe de l'Est, en 1989, des manifestations contre l'énergie nucléaire éclatent en Lituanie et en Ukraine, à la suite de changements de politique décidés par le Kremlin. Des enquêtes d'opinion révèlent que, depuis Tchernobyl, les deux tiers de l'humanité s'opposent à la poursuite du développement de l'énergie nucléaire.
L'accident de Tchernobyl terrifie, et à raison. Mais certains opposants au nucléaire brandissent la catastrophe comme une preuve du risque profond que représenterait cette énergie nucléaire pour l'humain et la planète. Ils se trompent.
Le nombre de victimes de Tchernobyl est radicalement inférieur à ce qu'affirment les études les plus pessimistes. Les Nations unies ont publié plusieurs rapports rendant compte des décès dus aux radiations en se fondant sur une analyse approfondie de la littérature scientifique existante. Elles en concluent que l'accident n'aurait probablement causé que quelques centaines de morts, au maximum. Toujours selon les Nations unies, seuls 28 des 134 ouvriers et membres des équipes d'urgence atteints de SRA seraient décédés.
De même, en 2008, les Nations unies rapportaient que, d'ici à 2065, 16 000 cas de cancer de la thyroïde allaient pouvoir être imputables à l'accident, sauf que la mortalité de ce type de cancer avoisine les 1 %. En d'autres termes, d'ici à 2065, Tchernobyl pourrait avoir contribué à 160 décès par cancer de la thyroïde. En 2018, l'ONU reverra son estimation à 5 000 cas de cancer de la thyroïde, soit 50 décès attribuables à la catastrophe.
La leucémie est un effet secondaire très redouté des radiations, mais l'ONU n'en a constaté qu'une légère augmentation au sein des équipes de secours. Dans une revue de la littérature scientifique sur le sujet, l'ONU a même déterminé que les études examinant les taux de leucémie chez les liquidateurs n'étaient pas concluantes et souffraient d'« une faible puissance statistique, d'incertitudes dans la reconstitution des doses et d'incohérences internes ».
Pour ses calculs, l'ONU s'est fondée sur les effets sanitaires observés au sein des équipes de secours, ce qui rend également peu probable une augmentation massive des taux de cancer chez les adultes. Chez les enfants, aucune augmentation mesurable de la leucémie n'a été observée, y compris chez ceux ayant été exposés aux radiations in utero. Concernant les autres impacts, il est probable qu'il n'y ait pas d'augmentation mesurable des niveaux de thyroïdite auto-immune, des maladies cardiovasculaires et cérébrovasculaires, ainsi que de l'ensemble des cancers solides.
Pourquoi ? Parce qu'il s'avère que bien des ouvriers chargés du nettoyage, tout comme la majorité des habitants des zones considérées comme « contaminées » ont en réalité reçu des doses similaires à une année de rayonnement naturel. De même, les liquidateurs allaient être étroitement surveillés et déchargés de leur mission après six mois passés sur le terrain.
Un modèle de risque imparfait
D'où viennent donc les estimations de mortalité extrême, ou du moins nettement plus élevées que les chiffres de l'ONU ? En général, d'un modèle de risque imparfait, dit « linéaire sans seuil » (LSS). Selon le modèle LSS, toute exposition aux rayonnements, qu'importe la dose, a des conséquences néfastes sur la santé. Ce qui n'est probablement pas le cas.
Cette hypothèse se voit notamment contredite par des expériences naturelles. Yangjiang, en Chine, a un rayonnement de fond trois fois supérieur à celui d'une ville voisine. Pourtant, une étude rassemblant plus de 100 000 habitants de Yangjiang, mis en regard d'un échantillon équivalent dans la ville voisine, constate que les premiers ne présentent pas de risque significativement plus élevé de cancer.
Une étude similaire a été menée dans la ville iranienne de Ramsar, où les niveaux de rayonnement de fond mesurés sont les plus élevés au monde, soit jusqu'à 200 fois supérieurs à la moyenne mondiale. Les chercheurs y constatent que les résidents de Ramsar présentent des taux de cancer inférieurs à ceux des groupes de contrôle.
Dans une interview, David LeClear, ingénieur nucléaire et spécialiste des rayonnements, explique comment le LSS permet d'obtenir les estimations de mortalité les plus extrêmes. « Vous pouvez partir d'un millirem, qui est une dose infime de rayonnement, l'extrapoler sur plusieurs milliards de personnes et parvenir à des décès. Sauf que c'est un peu comme dire qu'être aspergé d'eau à partir d'un petit flacon pulvérisateur vous mouille davantage que rester des heures sous une pluie battante. »
Ce qui n'empêche pas le LSS d'être soutenu par de nombreux scientifiques. Dans une interview, le Dr Timothy Mousseau, expert en radiations à l'université de Caroline du Sud, le défend en ces termes : « L'Académie nationale des sciences a examiné ce sujet à plusieurs reprises et le consensus parmi la plupart des spécialistes est que, en l'état actuel des choses, le modèle linéaire sans seuil est notre meilleure hypothèse de travail. » Mousseau cite d'ailleurs une étude réputée estimant le nombre de morts de Tchernobyl à près de 18 000.
Soit, en réalité, vraiment pas grand-chose. Même en prenant ce chiffre pour argent comptant, les décès de Tchernobyl ne sont en rien rédhibitoires pour l'énergie nucléaire une fois replacés dans leur contexte. L'humanité doit obligatoirement accélérer le déploiement du nucléaire pour mettre fin à la combustion des combustibles fossiles, qui tue pour sa part des millions de personnes chaque année. À ce jour, en suppléant aux combustibles fossiles, le nucléaire aura déjà sauvé plus de 1,8 million de vies.
La taille de la zone d'exclusion de Tchernobyl et l'ampleur des évacuations n'ont pas reflété la réalité des besoins. Au lieu de délimiter strictement les zones dangereuses, les autorités ont suivi les principaux axes de circulation routière, les frontières et les cours d'eau pour gérer au mieux les populations. De plus, dans une grande partie de la zone, les niveaux de radioactivité ont chuté de façon spectaculaire en quelques années. Selon le Dr Mousseau, « plus de la moitié de la zone n'est plus radioactive et ne l'était restée, en général, que quelques années après les premiers dépôts radioactifs ».
Le gros des évacués n'avaient pas besoin de quitter leur domicile. En 1990, les autorités avaient évacué 220 000 personnes, sauf que les doses de radiation évitées étaient trop faibles pour le justifier, selon une étude publiée en 2017. Selon certaines recherches, bien des évacuations initiales n'auraient jamais dû avoir lieu.
Une zone qui revit
La réhabilitation de la zone touchée a démarré peu après l'accident, à partir de la centrale nucléaire elle-même. Les besoins en électricité pour l'hiver à venir étaient si pressants, et les atteintes à leur réputation si colossales, que les dirigeants soviétiques allaient exiger la remise en service rapide des unités 1, 2 et 3 de la centrale.
Pour ce faire, les liquidateurs allaient pomper les couloirs inondés, arracher le béton, décaper les murs et laver à grandes eaux les systèmes de ventilation. Vêtus de vêtements doublés de plomb, ils allaient pelleter les morceaux du réacteur explosé depuis le toit de l'unité 3 jusqu'aux entrailles de l'unité 4. Pour ces liquidateurs, ce fut comme si leur bouche s'était remplie de métal et leur corps s'était vidé de son sang. Mais ils allaient réussir leur mission. L'unité 1 est entrée en service cinq mois à peine après l'accident, et les unités 2 et 3 lui ont emboîté le pas.
Et malgré le traumatisme de cette expérience, les ouvriers de Tchernobyl ont manifesté en 2000, lorsque le gouvernement ukrainien a décidé la fermeture de l'unité 3. À l'époque, Yevgeny Lobtsov, qui avait commencé à travailler sur le site deux mois après l'accident, déclarait au New YorkTimes : « Je ne sais pas ce qui va être fait pour mes enfants maintenant. »
La zone d'exclusion commence à revivre. En 2010, le gouvernement biélorusse annonçait la réouverture à l'urbanisation et à l'agriculture de certains secteurs de la zone accueillant autrefois 137 000 âmes. L'Ukraine a ouvert la zone au tourisme en 2019.
Ce qui n'enlève rien au fait que Tchernobyl a été une catastrophe atroce. Heureusement, si les normes de sécurité actuelles restent ce qu'elles sont – et il y a peu de raisons de penser qu'elles ne perdurent pas – un autre Tchernobyl n'est tout simplement pas possible.
Avec les modèles existants, il n’est tout simplement pas possible de reproduire ce qui s’est passé à Tchernobyl
Si le réacteur de Tchernobyl, le RBMK-1000 de conception soviétique, a explosé, c'est à cause de défauts structurels qu'on ne retrouve dans aucun des réacteurs actuels. Pour simplifier, la catastrophe a eu lieu parce que la température du réacteur a augmenté d'une manière incontrôlable lorsque de la vapeur s'est formée dans son système de refroidissement. Le cas échéant, les réacteurs aujourd'hui en service se refroidissent. En outre, contrairement au RBMK, les réacteurs contemporains sont enfermés dans des dômes de béton et d'acier conçus pour résister à d'éventuelles explosions de vapeur. Un avion de ligne pourrait s'écraser sur un dôme de confinement sans le perforer.
LeClear estime que les centrales nucléaires actuelles sont immunisées contre une catastrophe de l'ampleur de Tchernobyl. « Avec les modèles existants, il n'est tout simplement pas possible de reproduire ce qui s'est passé à Tchernobyl. Même les vieux RBMK toujours en service ont été modifiés. Nous avons appris et nous nous sommes améliorés, c'est ce que nous faisons dans tout secteur industriel, et en particulier dans le nucléaire ». Aujourd'hui, huit réacteurs RBMK rénovés sont encore en service, dont deux à la centrale nucléaire de Leningrad, à 70 kilomètres à l'ouest de Saint-Pétersbourg.
Les normes de sûreté en vigueur à Tchernobyl et les contraintes propres à la culture soviétique ne sont pas représentatives de ce qui se fait aujourd'hui dans l'industrie nucléaire internationale. Les opérateurs de Tchernobyl ont désobéi aux ordres. Ils ne communiquaient pas entre eux. Et la centrale manquait même de mesures de précaution élémentaires, comme la présence de pompiers à demeure.
Aux États-Unis par exemple, les centrales nucléaires n'ont pas les mêmes problèmes. Westinghouse, l'un des géants du nucléaire américain, a implanté la communication ouverte dans toutes ses opérations. Si un employé voit une clé à molette mal placée, une porte ouverte qui devrait être fermée ou s'il a besoin de poser une question à un superviseur, il le consigne dans un système numérique auquel tout le monde peut accéder et que tout le monde peut voir. Les employés doivent même signaler s'ils trébuchent et tombent.
Selon Mark Nelson, expert en énergie et consultant au Radiant Energy Group, depuis Tchernobyl, « l'industrie nucléaire mondiale a atteint, grâce au principe de contrôle par les pairs, un niveau de performance surpassant même celui de l'industrie aéronautique ».
Quel impact sur la santé mentale ?
Mais quid de la guerre ? L'invasion de l'Ukraine par la Russie fait comprendre comment, même en situation de guerre, le risque d'un nouveau Tchernobyl est inexistant. Les Russes ont stationné des unités d'artillerie autour de la centrale nucléaire de Zaporijia. Certains obus, probablement russes, ont touché des bâtiments de la centrale. Les six réacteurs sont intacts et sont tous aujourd'hui à l'arrêt. Mais même si les réacteurs étaient endommagés ou, sans accès à l'eau de refroidissement, commençaient à fondre, ils ne pourraient pas exploser comme à Tchernobyl.
Si Tchernobyl a été une tragédie, ce n'est pas tant du fait de l'explosion du réacteur en elle-même que des réactions qu'elle aura suscitées. Chez les personnes exposées à des doses inoffensives de radiations, on note une augmentation des taux de dépression, d'anxiété, mais aussi de symptômes physiques médicalement inexpliqués. À cause de l'accident, on a estimé en 1987 que plus de 100 000 grossesses désirées avaient été interrompues en Europe occidentale. Selon les conclusions du Forum Tchernobyl, une organisation qui fait partie des Nations unies : « L'impact de Tchernobyl sur la santé mentale est le plus grand problème de santé publique déclenché par l'accident à ce jour. »
La révolte contre l'énergie nucléaire, fondée sur les peurs suscitées par Tchernobyl, a entraîné des milliers de morts inutiles et une masse d'émissions de carbone évitables. Vu le traumatisme causé par l'accident, cette répulsion est totalement compréhensible. Mais les faits sont désormais connus et révèlent une vérité simple : nous n'aurions jamais dû craindre l'énergie nucléaire.
Lea Booth* pour Quillette** (traduction par Peggy Sastre)
*Lea Booth est un journaliste indépendant vivant à Richmond, en Virginie. Il a été rédacteur sénior pour le think tank Environmental Progress. Vous pouvez le suivre sur Twitter.
** Cet article est paru dans Quillette. Quillette est un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d'idées sur de nombreux sujets, même les plus polémiques. Cette jeune parution, devenue référence, cherche à raviver le débat intellectuel anglo-saxon en donnant une voix à des chercheurs et des penseurs qui peinent à se faire entendre. Quillette aborde des sujets aussi variés que la polarisation politique, la crise du libéralisme, le féminisme ou encore le racisme. Le Point publie chaque semaine la traduction d'un article paru dans Quillette.
https://www.lepoint.fr/debats/il-ne-faut-pas-avoir-peur-du-nucleaire-la-preuve-par-tchernobyl-01-05-2023-2518438_2.php
La série Chernobyl est-elle fidèle à la réalité ? En 2019, la chaîne HBO a produit et diffusé une mini-série de cinq épisodes retraçant l’histoire de l’accident de Tchernobyl survenu le 26 avril 1986 et de sa gestion par les autorités de l’URSS. La série permet de se plonger dans les causes de cet accident et détaille égalemen
La plus grande catastrophe industrielle de tous les temps reste l’accident de Bhopal, qui a fait de l’ordre de 5000 morts, et Tchernobyl arrive très loin derrière, les conséquences avérées de l’effet des radiations consistant en quelques dizaines de morts à bref délai, ainsi que de 2000 cas de cancers à la thyroïde (qui feront de quelques dizaines à quelques centaines de morts selon la qualité des soins).
MORTELLE SCIENCE. Le 26 avril 1986, l’explosion de la centrale nucléaire secouait le monde. Deux ans après la catastrophe, jour pour jour, le scientifique se suicidait.
amedi 26 avril 1986, sous un grand soleil, le réacteur n° 4 de la centrale atomique de Tchernobyl, à 130 kilomètres de Kiev, vient d'exploser. Mais qui se souvient encore du deuxième anniversaire de cet événement, que Valeri Alekseïevitch Legassov va célébrer en se suicidant, dans sa cinquante et unième année ? En Ukraine, dans la centrale atomique de Tchernobyl, Valeri Legassov raconte : « J'appris qu'un incident avait eu lieu à la centrale nucléaire de Tchernobyl, que l'on avait créé une commission gouvernementale et que j'en ferai partie. »
Toutefois, les connaissances de Legassov se focalisent sur les matériaux. Il se rend donc à l'université pour s'assurer de la collaboration d'Aleksandr Kalugine, spécialiste de la technologie des réacteurs RBMK, un type de réacteurs qui demeurera l'apanage de l'Union soviétique. Or, la situation prend rapidement une tournure un peu plus urgente que ne le laissaient paraître les premières informations distillées par les instances officielles. Dans le courant de la nuit précédente, Kalugine avait déjà reçu un signal d'alarme codé qui signifiait que l'« incident » devait comporter au minimum un danger potentiel d'irradiation, d'incendie ou d'explosion… ou des trois à la fois.
« Je rentrai immédiatement à la maison. Ma femme revint précipitamment de son travail, et je lui expliquai que je partais en service commandé, que je ne comprenais rien à la situation, que j'ignorais la durée de mon absence et le but de ce déplacement. Je dois reconnaître maintenant que, à ce moment-là, il ne me vint pas une seule fois à l'esprit que nous allions au-devant d'un événement de portée planétaire. »
Legassov embarque donc à destination de Kiev, dans un avion que le gouvernement a mis à la disposition d'une délégation de scientifiques et d'ingénieurs ; et aussi de quelques responsables politiques, de manière à assurer que l'« incident » ne donne pas lieu à des interprétations contre-révolutionnaires. De Kiev, le voyage se poursuit en voiture.
« Alors que nous approchions de la centrale, à 8-10 kilomètres de distance déjà, on pouvait voir les lueurs cramoisies de l'incendie. » Il est environ 20 heures lorsque la délégation arrive à proximité du lieu de l'« incident ». « On se rend compte d'emblée que les responsables de la centrale et ceux du ministère de l'Énergie, présents aussi sur les lieux, se comportent d'une façon tout à fait contradictoire. Il n'y a aucun plan opérationnel. »
Dans les jours qui suivent, l'ampleur de l'« incident » commence à donner lieu à des évaluations précises, tant de la part des laboratoires civils que des services spécialisés de l'armée. Toutes ces données sont récoltées par la commission gouvernementale spéciale à laquelle appartient Legassov, et sont traduites en décisions aussi appropriées que possible, pour ce qui concerne les travaux à entreprendre sur la centrale ou dans les environs.
En revanche, la question se pose de savoir comment informer les populations des mesures qu'elles doivent respecter. « Il s'avéra que malgré l'existence dans notre pays de maisons d'édition spécialisées dans le secteur médical, il n'y avait aucune publication susceptible d'être distribuée rapidement parmi la population et de fournir des renseignements sur la façon de se comporter dans des zones de danger d'irradiation accrue ; aucune publication donnant des conseils élémentaires sur la consommation de fruits et de légumes, etc. »
Mais le compte rendu de Legassov ne se limite pas à la description des événements ; il comporte également des digressions fort intéressantes sur le délitement progressif de toutes les règles et de tous les principes initialement professés dans la conception et la construction de centrales nucléaires en Union soviétique. La compétition entre les personnes et les instituts, pour gagner une part du mérite à l'édification d'un avenir radieux, conduit à multiplier les centres de compétences, et surtout les centres de décision. En cas de réussite, tout le monde s'en félicite ; en revanche, en cas d'incident, chacun pense sincèrement que c'était quelqu'un d'autre qui s'en occupait.
Legassov s'inquiète de ce qu'il baptise pudiquement une « responsabilité collective », alors que la description qu'il en donne ressemble davantage à une irresponsabilité générale : « J'ai chez moi, dans mon coffre-fort, l'enregistrement des entretiens téléphoniques entre les opérateurs à la veille de l'avarie. Il y a de quoi attraper la chair de poule. Ainsi, un opérateur en appelle un autre et demande : “Dis donc, ici dans ce programme, il est dit comment procéder, et ensuite je vois que d'importants passages ont été biffés ; qu'est-ce que je dois faire ?” Après un instant de réflexion, l'autre lui répond : “Procède selon ce qui est supprimé.” » Toutes les citations transcrites ci-dessus proviennent d'un document, publié dans la Pravda du 20 mai 1988 et diffusé depuis lors dans le monde entier sous le nom de Testament de Legassov.
Testament ? Constatant que ce qui s'était passé à Tchernobyl n'avait rien changé au laxisme qui prévalait dans l'industrie nucléaire russe, Valeri Alekseïevitch Legassov se donna la mort par pendaison à son domicile, par un mardi dont l'histoire ne dit pas s'il fut ensoleillé. C'était le 26 avril 1988, jour du deuxième anniversaire de l'« incident » de Tchernobyl.
Cet article est issu de Morts pour la science. 68 destins scientifiques tragiquement contrariés, éd. Presses polytechniques romandes, juin 2022, 406 pages, 22 euros.
Par Pierre Zweiacker
Le nuage de Tchernobyl qui s’arrête à la frontière : une fable sans cesse réitérée..c'est une affirmation récurrente que l’on utilise pour désigner un supposé silence ou mensonge d’État. La crise sanitaire que nous traversons a été l’occasion d’un large usage de cette métaphore : « Le coronavirus n’est pas le nuage de Tchernobyl »
Dans la zone d'exclusion autour de la centrale nucléaire, des chevaux sauvages originaires des steppes d'Asie prospèrent, avec une population en expansion... nous avons besoin de mieux comprendre les mécanismes qui permettent à la faune de vivre dans des zones de contamination radioactive...
Après l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen, le « mensonge du nuage de Tchernobyl » ressurgit. Pourtant, en 1986, les autorités n'avaient pas menti.
Le mythe d'un mensonge des autorités à propos du nuage de Tchernobyl est sans doute, aujourd'hui, la théorie du complot la plus répandue dans la société française. Il s'est pourtant forgé dans la foulée de l'événement, par un concours de circonstances mêlant une communication désastreuse des pouvoirs publics et les manipulations politiques de partis et de mouvements antinucléaires. Et ce mythe a repris une deuxième – voire troisième – jeunesse avec l'usine Lubrizol, à Rouen.
Lorsque l'accident survient, le 26 avril 1986, l'URSS le cache et l'opacité est totale. L'alerte ne sera donnée que deux jours plus tard, depuis la Suède qui détecte, au matin du 28 avril, un niveau de radioactivité extérieure très supérieur à la normale dans différents points du pays. Des experts sont consultés, ils trouvent du graphite dans les particules radioactives et pensent immédiatement à une centrale soviétique de type RBMK. La Russie, interrogée, nie d'abord… puis confirme l'accident dans la journée du 28 dans une dépêche laconique : elle reconnaît qu'un incident a eu lieu à Tchernobyl, en Ukraine, assure que « toutes les mesures sont prises » pour résoudre le problème… Et c'est tout. Elle ne livre pas le moindre détail. En réalité, les autorités russes, désemparées, ont toutes les peines du monde à gérer l'accident.
La Suède se charge d'alerter l'Europe et, en France, le Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) est prévenu ce même 28 avril. Des avions d'Air France décollent, équipés de filtres pour recueillir les poussières, et des moyens de mesure sont mobilisés sur une trentaine de sites.
Mais, en l'absence d'information officielle venant de la Russie, les rumeurs vont se propager. Une première photo du profil du réacteur qui laisse imaginer l'ampleur de la catastrophe est diffusée. Les Russes, au départ, n'admettent que deux morts. En face, en pleine guerre froide, les médias américains en évoquent 2 000 ! Quelques journaux et télévisions français, qui n'ont aucune information, reprennent ce dernier chiffre. Dans le journal de 13 heures du 29 avril, les Français découvrent celui qui deviendra le visage de l'événement : le professeur Pellerin, patron du SCPRI, qui expose alors les valeurs mesurées en becquerels en Suède (de l'ordre de 10 Bq/m³, c'est-à-dire très proches de la radioactivité naturelle), et rassure logiquement : « C'est une activité notable, mesurable, mais qui ne présente aucun inconvénient sur le plan de la santé publique. (…) Je voudrais bien dire clairement que, même pour les Scandinaves, la santé n'est pas menacée. »
On rappelle dans les éditions suivantes que le fait que le nuage arrive ou non en France dépend de la météo : dans un bulletin devenu célèbre, une présentatrice explique qu'un anticyclone semble alors protéger la France des vents en provenance de l'est jusqu'au 2 mai, ce qui est, au moment où elle parle, parfaitement exact.
Mais, dès le 30 avril, la météo change et les rumeurs s'amplifient. La Russie diffuse toujours des bribes d'information rassurantes quand d'autres évoquent des centaines de morts. À l'étranger aussi, l'angoisse se répand, et des reportages montrent des habitants de Copenhague se ruant sur des pastilles d'iode. Le silence des autorités, par contraste, apparaît inquiétant. En effet, le gouvernement dans l'Hexagone se mure dans le silence, laissant les scientifiques monter seuls au charbon.
Dès le 30 avril, un communiqué du SCPRI envoyé à la presse confirme l'arrivée du nuage radioactif : on signale « une légère hausse de la radioactivité atmosphérique sur certaines stations du Sud-Est, non significative pour la santé publique ». Suivi d'un autre, le lendemain : « Ce jour 1er mai 86, 24 heures, tendance pour l'ensemble des stations du territoire à un alignement de la radioactivité atmosphérique sur le niveau relevé le 30 avril dans le Sud-Est. Il est rappelé que ce niveau est sans aucune incidence sur l'hygiène publique. »
Puis la radioactivité s'accroît dans l'Est. Dans le Nord-Est, région la plus touchée, l'activité atteindra 25 Bq/m3. C'est effectivement rassurant : dans certaines maisons, l'exposition naturelle au radon peut atteindre 1 000 Bq/m3 !
La faute des autorités est qu'elles ne donnent pas ces valeurs, se bornant à transmettre des informations laconiques. En clair : les pouvoirs publics indiquent bien que le nuage radioactif a survolé la France et que les niveaux observés sont parfaitement rassurants, mais le public est prié de se contenter de cela. On s'inquiéterait à moins…
Et, de fait, le public s'inquiète. Car au même moment, en Allemagne, juste de l'autre côté de la frontière (où les retombées ont été plus fortes), des mesures restrictives sont prises pour protéger la population, alors qu'en France le SCPRI communique sur les 500 relevés effectués et répète que « l'exposition aux radiations qu'ont subies les Français est inférieure au dixième de l'exposition naturelle annuelle ». Un journaliste ironise alors : « Tout se passe comme si le nuage s'était arrêté à la frontière... » Le mythe est né.
Un communiqué particulièrement maladroit, publié le 6 mai par le ministère de l'Agriculture, achève d'exaspérer : « Le territoire français, est-il écrit, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l'accident de Tchernobyl. À aucun moment les hausses observées de radioactivité n'ont posé le moindre problème d'hygiène publique. » On notera l'absurdité de la formulation : si des hausses ont bien été observées, pourquoi dire d'abord le contraire ?
Face à cette communication désastreuse du gouvernement, des voix s'élèvent pour exiger plus de transparence. Les opposants au nucléaire, saisissant l'occasion de dénoncer les dangers de cette technologie et d'exiger son arrêt, accusent les autorités. Et, peu à peu, le ton change dans la presse. De nombreux journaux, qui avaient pourtant publié les informations suivant l'évolution du nuage radioactif sur la France, changent totalement de discours une dizaine de jours plus tard. Le 12 mai, le journal Libération titre « Le mensonge nucléaire ». Il ne sera pas le seul.
Le mythe sera perpétué, ensuite, par la Criirad (Commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité), créée dans la foulée de l'accident par une poignée de militants écologistes, emmenés par l'actuelle eurodéputée Michèle Rivasi. Mais Pierre Pellerin, attaqué en 2006 pour « tromperie et tromperie aggravée » par la Criirad et l'Association française des malades de la thyroïde (AFMT), sera totalement blanchi, en 2012, par la Cour de cassation.
On sait aujourd'hui que, malgré la présence de plusieurs éléments radioactifs dans le nuage, seul le césium 137 a conduit à une contamination durable en France et que la contamination de surface n'a pas dépassé 1 000 Bq/m2 sur la majeure partie du territoire. Mais certaines zones ont été beaucoup plus touchées : sur les reliefs au sud des Alpes, en Franche-Comté, en Corse, les pluies ont amené des dépôts dont l'activité a dépassé 20 000, voire très localement 40 000 Bq/m2. Aucun effet sur la santé n'a jamais été mis en évidence, mais les polémiques, nourries par des études contradictoires, n'ont jamais cessé.
Par Géraldine Woessner
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