après une crise, de nouveaux leaderships émergent...

Publié le par ottolilienthal

"Dans les années 90, les ingénieurs et les anciens résistants ont disparu des élites dirigeantes. C'est là qu'on s'est retrouvé dans la situation actuelle"

Christian Saint Etienne

« Les temps difficiles créent des hommes forts, les hommes forts créent dès temps prospères, les temps prospères créent des hommes faibles, les hommes faibles créent dès temps difficiles »

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Ce que de Gaulle nous dit de la crise politique...

L’historien Jean-Luc Barré publie le deuxième tome de « De Gaulle, une vie », sa biographie du Général. Un livre qui résonne étrangement dans le marasme actuel...

Apprendre humblement de l'Histoire, cette valeur refuge lorsque les repères manquent et que les « guides » se fourvoient… Le présent macronien tâtonne, quand l'Histoire gaullienne affirme. C'est de ce côté qu'il faut regarder. On sort de la lecture du De Gaulle, une vie (t. II), de l'historien Jean-Luc Barré, avec le sentiment que la réponse aux maux de l'époque est dans ces pages.

Il ne s'agit pas d'une ordonnance, encore moins de céder à l'anachronisme, seulement de s'inspirer de quelques préceptes immuables, qui se sont appliqués en des temps autrement dévastateurs : l'expression d'une vision, l'intransigeance, le rapport de force, la hauteur, l'indépendance, le bien commun et, peut-être plus que tout, l'honneur. Déjà auteur d'un premier tome remarqué (Renaudot de l'essai 2023) qui couvre la guerre, l'historien raconte avec minutie cette drôle de période de l'après-guerre et de la reconstruction, interrompant sa chronologie à l'année 1958.

Fin du conflit. Le pays est en lambeaux. Paris est livré aux coups de feu et aux milices. Le désordre règne. Tout est à reprendre : la sécurité, les institutions, la politique coloniale, la justice, les alliances extérieures… Folie mystique ou génie politique, le général de Gaulle entend conférer au pays le statut qu'il mérite, n'en déplaise aux maîtres du jeu, Staline, Churchill et Roosevelt.

« Au club des grands, nous trouvions, assis aux bonnes places, autant d'égoïsmes sacrés que de membres inscrits », déplore-t-il tout en appliquant, pour s'imposer, la stratégie du « faire comme si ». Comme si la France, en ruine et divisée, avait les moyens de ses grandes ambitions.

Les Alliés, par ruse, montrent quelque égard à notre vieille nation, mais de Gaulle, clairvoyant, ne fait confiance à personne. Entre crainte de la relégation française, occupation américaine, résurgence de la menace allemande, il veut assurer durablement la stabilité et la sécurité du pays. « Grâce à Dieu, grâce à vous aussi, un peu grâce à nous-mêmes, nous ne mourrons pas, mais c'est peut-être la dernière fois, la dernière chance », dit-il à Churchill.

« L'Histoire et l'instinct » pour guides

À Moscou, il retrouve Staline pour signer un pacte franco-russe et discuter des frontières. De Gaulle, dans un échange que l'on croirait avec Vladimir Poutine, plaide en vain pour l'indépendance de la Pologne. « Cela sera fait, l'Armée rouge s'en occupera, répond ironiquement Staline. La Pologne est un élément de notre sécurité. » Visionnaire, de Gaulle considère l'atome comme le meilleur des « boucliers ». Dès octobre 1945, il place sous son autorité directe le nouveau Commissariat à l'énergie atomique, qui mène les recherches sur l'utilisation du nucléaire civil et militaire.

« L'Histoire et l'instinct » guident la politique du Général, entre « conscience d'un héritage séculaire et connaissance intime de l'âme de son peuple », écrit Barré. Une vision qui transcende les idéologies pour ne retenir que les intérêts de la France. Or le front n'est pas qu'extérieur. Au sein du pays, il faut à l'homme du 18 Juin imposer son autorité et redonner de la fierté aux Français. C'est le début de ce que d'aucuns appellent le « mythe de la victoire ». Pour de Gaulle, qui rejette la vendetta sociale, l'épuration est l'affaire de l'État.

S'il refuse la grâce de l'écrivain Robert Brasillach, c'est au motif que les intellectuels sont « plus responsables » que les autres. Avec le témoignage des rescapés des camps de la mort, il découvre l'ampleur de la machine génocidaire mise en place par les nazis. Le dossier des acteurs de Vichy s'alourdit. Pétain est jugé et déchu. Cette condamnation incarne la fin de cette « parenthèse » qui, pour le Général, n'était pas la France. Vite refonder l'unité nationale, telle est l'urgence. Un mot d'ordre pour les gaullistes : « prendre les devants » et mener une « guérilla de l'autorité ».

Très vite, pour asseoir sa légitimité, le chef de la France libre engage une épreuve de force décisive avec les organisations résistantes et le Parti communiste français. Dans Le Figaro du 25 août 1944, François Mauriac lance cet appel : « Ce sang des communistes, des nationaux, des chrétiens, des juifs, nous a tous baptisés du même baptême dont le général de Gaulle demeure au milieu de nous le Symbole vivant. » Les communistes mis au pas, les milices patriotiques démantelées et les chefs de la résistance intérieure ralliés, le Général déclare : « Il n'y a qu'un révolutionnaire en France, c'est moi. »

Dénonciation des « concentrations d'intérêts »

La situation économique est désastreuse. S'il promet devant l'Assemblée consultative des « mesures rigoureuses », il privilégie finalement une approche « souple et pragmatique », refusant d'imposer des restrictions supplémentaires à un peuple déjà épuisé. À Lille, de Gaulle dénonce les « concentrations d'intérêts que l'on appelle les trusts », jugées aussi inadaptées que les « féodalités militaires » d'antan. Il s'engage à ce que « chacun puisse avoir une vie meilleure dans une plus grande dignité ». Cette vision sociale, héritée de sa formation catholique et de son expérience auprès des « gens du peuple », guide ses premiers choix économiques.

Mais comment le pays, libéré de l'occupation, peut-il désormais maintenir sa domination sur d'autres peuples ? De Gaulle voit la question coloniale comme une malédiction politique qui pèse sur sa destinée. Très tôt convaincu de la fragilité de l'empire, il cherche non à renoncer, mais à refonder le lien entre la métropole et les territoires.

Le 8 mai 1945, les manifestations de Sétif, Guelma et Bougie tournent à l'émeute et au massacre de 120 Européens. « Veuillez prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer tous les agissements anti-français de la minorité d'agitateurs », écrit le Général au gouverneur d'Alger. L'armée et des milices mènent une répression d'ampleur, avec des milliers de victimes algériennes. Répression qui entachera l'image de la France de Moscou à Washington.

À l'intérieur, de Gaulle tente d'installer un régime de démocratie plébiscitaire pour préserver son lien direct au peuple contre la « République des partis ». S'il gagne des batailles, il perd la guerre institutionnelle. Entre hostilité des partis, tensions sociales et dossiers coloniaux, il juge le cadre ingouvernable et se prépare à partir pour mieux, de l'extérieur, refonder les institutions.

Au socialiste Jules Moch, il confie – ce qui prend une teinte actuelle : « Il m'est impossible de gouverner avec les partis […]. Je ne me sens pas fait pour ce genre de combats. Je ne veux pas être attaqué, critiqué, contesté chaque jour par des hommes qui n'ont d'autre titre que d'avoir su se faire élire dans un tout petit coin de la France […]. Puisque je ne puis gouverner comme je le veux, c'est-à-dire pleinement, plutôt que de me laisser ligoter, plutôt que de voir démembrer mon pouvoir, JE M'EN VAIS ! »

L'arbitre appelé « par tous »

Au lendemain de sa démission en janvier 1946, il croit à une brève parenthèse : « À très bientôt… » lance-til à Louis Joxe, secrétaire général du gouvernement. À Colombey, l'homme oscille entre mélancolie et résolution. « Le maître de la Providence », comme le surnomme Barré, prend la plume et se lance dans « l'édification d'une œuvre littéraire à part entière […]. Une entreprise digne du mythe qu'il incarne et de ses prédécesseurs les plus illustres : César, Richelieu, Louis XIV, Napoléon. » Tout en écrivant ses Mémoires, il reste aux aguets : Indochine, Europe, empire (« Je souffre […] de voir la France dans cette situation »). Cette période est marquée par deux deuils : la mort du général Leclerc en novembre 1947 et la disparition d'Anne, sa fille trisomique.

Durant cette traversée du désert, de Gaulle entretient la pression sur l'exécutif tout en ménageant la façade légale. Il veut apparaître non comme l'homme d'un coup d'État, mais comme l'arbitre appelé « par tous ». Pour justifier sa démission, en mai 1958, Pierre Pflimlin, président du Conseil, déclare devant ses ministres : « Il n'y a pas d'autre alternative que de Gaulle ou la guerre civile. » Face aux périls qui pèsent sur la France, René Coty, président de la République, en appelle lui aussi au « plus illustre des Français ». Le Général revient avec les « pleins pouvoirs » et le projet d'une nouvelle Constitution.

« Les Français ne savent pas que la renaissance de la France tient du miracle, confie le Général à Michel Debré. Ils pensent qu'il y a toujours un homme qui sauvera la France. Ils croient donc qu'ils peuvent agir à leur fantaisie et se quereller. Ce n'est pas vrai. Il n'y aura pas toujours un miracle pour sortir d'affaire les Français ni la France. » Comme un message qui nous vient d'outre-tombe.

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