décryptage d'études

Publié le par ottolilienthal

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La proximité de vignes augmente-t-elle réellement le risque de leucémie chez les enfants ?

Vivre près de vignes n’aurait pas d’incidence, mais la densité des vignobles augmenterait légèrement le risque de certains cancers du sang chez l’enfant, selon une étude de l’Inserm… aux résultats fragiles.

Faut-il éviter d'élever ses enfants près des vignes ? Une étude française, publiée le mercredi 18 octobre dans la revue Environmental Health Perspectives, n'a pas manqué de semer le trouble : ses auteurs assurent que le risque de développer une leucémie lymphoblastique aiguë, maladie rare dont l'incidence annuelle est d'environ 40 cas par million d'enfants de moins de 15 ans, augmente de 5 % quand la densité de vigne augmente de 10 %. Le fait de résider à proximité immédiate de vignes, en revanche, n'aurait aucun effet…

Que comprendre de ces résultats ? Sont-ils solides ? Réponses, en trois points, aux questions que soulève cette nouvelle étude.

Quelle méthodologie ?

Pour établir cette corrélation statistique – qui n'a, il faut le préciser, aucune valeur de preuve –, une équipe de chercheurs du laboratoire Cress, venant de l'Inserm et de l'université Paris Cité, a mis en place un outil statistique nouveau, avec la collaboration de Santé publique France. Souhaitant se pencher sur les leucémies – un cancer du sang dont les causes sont encore inconnues – et étudier leur lien éventuel avec les pratiques viticoles (la vigne étant réputée grande consommatrice de pesticides), les chercheurs ont mis en corrélation l'adresse de résidence des 3 711 enfants de moins de 15 ans atteints, entre 2006 et 2013, par la maladie (selon le Registre national des cancers de l'enfant), et différentes données satellitaires, cartographiques et cadastrales permettant d'estimer les surfaces de vignes. Ils ont ensuite comparé ces résultats à un groupe de 40 196 témoins du même âge, non touchés par la maladie.

Quels résultats ?

Les résultats, publiés le 18 octobre, sont ambivalents. En premier lieu, le fait de résider à moins d'un kilomètre d'une vigne n'aurait aucun impact… Au contraire : selon les résultats, les enfants vivant auprès d'un vignoble auraient 16 % de risque de moins de développer la maladie, comparé à ceux vivant dans une petite agglomération sans agriculture ni viticulture proche. Toujours selon les données publiées, le risque serait même de 34 % inférieur chez les enfants résidant au plus près des vignes, soit à moins de 500 mètres.

En revanche, un risque de développer une leucémie de type lymphoblastique (qui représente 80 % des leucémies aiguës chez l'enfant) serait corrélé à la densité des vignobles. « Un périmètre de 1 000 m2 représente 314 hectares. On a observé en moyenne 48,5 hectares de vignes par périmètre, avec des densités jusqu'à 66,1 hectares en Occitanie », précise Stéphanie Goujon, ingénieure de recherche Inserm au Cress, coauteure de l'étude. Cette densité serait corrélée au risque au niveau national, chaque augmentation de 10 % de la densité augmentant de 5 % le risque de développer cette maladie. En revanche, aucune corrélation n'est établie avec le risque de développer une leucémie de type myéloïde, plus rare – au contraire, on relève même un léger sous-risque, de l'ordre de 5 %.

Autre curiosité : les résultats par région sont très hétérogènes. Selon les auteurs, le surrisque observé est « significatif » dans seulement cinq régions (Pays de la Loire, Grand Est, Centre-Val de Loire, Paca, Occitanie), mais il est insignifiant dans d'autres zones pourtant très viticoles, comme la région Auvergne-Rhône-Alpes (où la densité des vignes semble même protéger de la maladie, les enfants qui résident dans une zone à forte densité ayant 50 % de risque en moins de développer une leucémie), ou en Nouvelle-Aquitaine (où l'incidence est nulle).

Une hétérogénéité que les auteurs s'expliquent d'autant moins qu'en Nouvelle-Aquitaine, « 20 % des témoins (les enfants non malades) résidaient à côté des vignes. […] Il est possible qu'on ait raté certaines parcelles, car nous ne sommes pas allés sur le terrain », avance Sophie Goujon. « De toute façon, notre étude n'était pas faite pour étudier finement le risque par région. »

L'étude fait l'hypothèse d'une linéarité de l'augmentation du risque. « À chaque fois que la part du sol couvert par les vignes dans ce périmètre de 1 000 mètres augmente de 10 %, le risque de leucémie lymphoblastique aiguë augmente de 4 à 8 %, en fonction des bases de données utilisées », indique Sophie Goujon.

Les limites de l'étude

La question reste entière : comment expliquer qu'en Nouvelle-Aquitaine, région fortement viticole, où les indices de fréquence de traitement de la vigne par des pesticides sont légèrement supérieurs à la moyenne nationale (jusqu'à 18 traitements par an près de Cognac ou dans le Bordelais, contre 15,3 en moyenne nationale), aucun lien ne soit établi ? Autre limite importante : aucun produit phytosanitaire n'a été étudié, ni aucun facteur confondant… Les auteurs le reconnaissent, d'ailleurs. « Il n'a pas été possible de prendre en compte les facteurs individuels qui sont fortement suspectés d'être associés positivement » à cette maladie, écrivent-ils, comme « l'utilisation de pesticides pendant la grossesse, l'exposition professionnelle de la mère aux pesticides, le tabagisme prénatal chez le père, l'augmentation de la croissance fœtale… ».

 « Cette étude est mal interprétée », estime l'épidémiologiste et biostatisticienne Catherine Hill, à qui nous en avons soumis la lecture. « Si le risque augmente avec la densité des vignes, et si dans l'ensemble, le risque est plus faible quand les enfants habitent à moins de 1 km des vignes, alors habiter à proximité de quelques vignes est associé à un risque de leucémie encore plus faible. » La présentation des données ne convainc pas non plus l'épidémiologiste. « L'article publié ne donne aucune indication de la répartition des cas et des témoins en fonction de la densité de vigne, et aucune preuve de la linéarité de la relation entre le risque et la densité », remarque Catherine Hill, qui juge l'interprétation que les auteurs font de leurs propres résultats « erronée ».

Un avis que n'est pas loin de partager le biostatisticien Marc Lavielle, directeur de recherche Inria à l'École polytechnique. « Cette équipe est sérieuse et honnête : ils présentent tous les résultats obtenus, y compris quand il n'y a pas de lien. Cela étant dit, les résultats de l'étude restent très fragiles et conclure à une relation de cause à effet est sans doute discutable », juge-t-il. « Le fait que la présence de vignes ne soit absolument pas significative est quand même troublant, tout comme l'hétérogénéité que l'on observe entre les régions ou entre les types de leucémies… Lorsque l'on effectue plusieurs comparaisons (par région, par type de leucémie…), on doit normalement corriger les degrés de signification des tests pour prendre en compte cette multiplicité des comparaisons, ce qui ne semble pas être fait ici. »

 

Reste que le risque de leucémie après exposition à des pesticides est décrit depuis de nombreuses années. Dans un article de 2011, des chercheurs avaient examiné la relation entre les expositions résidentielles pendant les phases critiques de la préconception, la grossesse et l'enfance, et concluaient à « des associations positives observées entre la leucémie infantile et l'exposition résidentielle aux pesticides », tout en recommandant « des travaux supplémentaires pour confirmer les résultats ». L'équipe compte poursuivre ses travaux, notamment en s'intéressant à d'autres parcelles agricoles, et en incluant des données sur les épandages de pesticides.

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