Déni....

Publié le par ottolilienthal

Le maréchal Foch tint un jour ce propos : « Ne me dites pas que ce problème est difficile. S’il n’était pas difficile, ce ne serait pas un problème ». Est-il donc nécessaire de clamer haut et fort l’ampleur d’un problème ? À cette question, une étude récente en psychologie sociale offre une réponse sans nuance : plus un problème est annoncé comme touchant de nombreuses personnes, moins nous le percevons comme dangereux. Résultat de leur recherche, des chercheuses de la Kellogg School of Management et de l’Université de Chicago ont donné un nom à ce biais cognitif : « le paradoxe du grand problème ».

À travers quinze études menées auprès de 2 636 participants, l’équipe a démontré que la simple mention de la prévalence d’un problème – en citant des millions de cas – conduit systématiquement à en minimiser les dangers individuels. Lorsqu’on informe un individu qu’un problème est très répandu, il en déduit inconsciemment qu’il est moins grave. Notre cerveau opère un raccourci surprenant : « Si tant de gens vivent avec ce problème, c’est qu’il ne doit pas être si dangereux, ou que la société a trouvé un moyen de le gérer ».

Ce biais s’enracine dans une  vision optimiste du monde. Nous partons du principe que si un problème persiste massivement, c'est qu’il a été étudié et encadré, et que ses effets ont été atténués. Face à l’omniprésence de contaminants dans l’eau du robinet, nous en déduisons, par exemple, que les autorités les ont jugés acceptables.

Comment ce biais peut-il se traduire sur le lieu de travail ? Probablement par une forme d’anesthésie de notre capacité d’action face à l’ampleur de tel ou tel problème. Si le burn-out touche 30% des salariés et 59% des salariés de moins de 30 ans, pourquoi s’en inquiéter individuellement ? Combien de campagnes de sensibilisation ou de transformations d’entreprise échouent parce qu’elles insistent trop sur l’ampleur du problème ? En répétant aux collaborateurs qu’une difficulté est systémique ou généralisée, on risque fort d’émousser leur volonté d’agir.

Pour les dirigeants, managers ou communicants, la leçon est claire : mieux vaut personnaliser, raconter des histoires individuelles plutôt que de noyer les consciences sous les statistiques. Pour engager l’action, il ne faut pas diluer la gravité du problème dans la multitude. Il faut, au contraire, réintroduire le danger perçu et l’urgence individuelle. Pour convaincre, oubliez les millions ; parlez du risque réel et immédiat pour une personne.

Car paradoxalement, plus le problème est grand, plus il nous paraît petit.

 
Anne Laure Donati Boncouri

Publié le jeudi 04 décembre 2025

https://www.xerficanal.com/strategie-management/emission/Anne-Laure-Donati-Boncori-Le-paradoxe-du-grand-probleme-plus-il-est-important-moins-ca-nous-inquiete

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L'hypothèse cimmérienne...

. Les civilisations – c'est-à-dire les sociétés humaines qui concentrent le pouvoir, la richesse et la population dans des centres urbains – suivent une trajectoire historique d'ascension et de déclin qui leur est propre, contrairement aux sociétés dépourvues de centres urbains. De nombreuses raisons expliquent ce phénomène, allant des coûts écologiques de l'urbanisation à l'accumulation des coûts d'entretien qui conduit à un effondrement catabolique, mais il existe également une dimension cognitive.

Si l'on examine l'histoire des civilisations déchues, on constate que, bien souvent, ces sociétés ne sont pas entraînées dans leur déclin. Au contraire, elles s'y précipitent, convaincues que la voie de la ruine les mènera inévitablement au paradis sur terre. Arnold Toynbee, dont l'étude monumentale sur l'essor et le déclin des civilisations est l'une des principales sources de ce blog depuis sa création, a longuement écrit sur la façon dont les élites des civilisations en déclin perdent la capacité d'apporter des réponses nouvelles aux situations inédites, voire même de tirer les leçons de leurs erreurs ; elles persistent donc à appliquer les mêmes politiques vouées à l'échec jusqu'à l'effondrement total du système. C'est un facteur important, sans aucun doute, mais ce ne sont pas seulement les élites qui semblent perdre le contact avec la réalité tandis que les civilisations glissent vers les oubliettes de l'histoire, c'est aussi le cas des masses.

Mes lecteurs qui souhaitent un exemple flagrant de cet aveuglement face à l'évidence n'ont qu'à consulter les gros titres de l'actualité. D'ici une dizaine d'années, par exemple, toute la moitié sud de la Floride deviendra inhabitable en raison de la montée des eaux, elle-même provoquée par nos émissions de gaz à effet de serre dans une atmosphère déjà saturée. Les quartiers bas de Miami sont déjà inondés par l'eau de mer à chaque marée haute combinée à un fort vent de terre ; une élévation supplémentaire du niveau de la mer de 30 centimètres suffirait à submerger les dernières sources d'eau douce, transformant le sud de la Floride en un immense marécage saumâtre et forçant l'évacuation de la plupart des millions d'habitants.

Ce n'est là que la plus dramatique d'une série de catastrophes climatiques qui menacent déjà une grande partie des États-Unis. À l'ouest, les forêts pluviales de l'ouest de l'État de Washington brûlent après des années de sécheresse de plus en plus intense, les vastes terres agricoles de Californie se désertifient et la ville entière de Las Vegas sera probablement privée d'eau potable d'ici moins de dix ans – au point qu'ouvrir le robinet ne laissera couler que de la poussière. Alors que des cascades dévalent les faces maritimes des glaciers de l'Antarctique et du Groenland, que des fuites de méthane creusent des cratères dans le pergélisol sibérien et que le niveau de la mer monte à un rythme bien plus rapide que les scénarios les plus pessimistes envisagés par les scientifiques il y a quelques années, ces menaces sont loin d'être abstraites. Aux États-Unis, quelqu'un les prend-il suffisamment au sérieux pour, par exemple, prendre des mesures concrètes afin de cesser de transformer l'atmosphère en dépotoir, en commençant par son propre comportement ? Vous plaisantez !

Non, les Républicains continuent de clamer haut et fort que toute découverte scientifique menaçant les profits de leurs amis fortunés est forcément frauduleuse ; les Démocrates continuent de clamer avec la même véhémence qu'il doit bien exister un moyen de lutter contre le changement climatique d'origine humaine sans y laisser leurs miles de fidélité ; et presque tous ceux qui ne font pas partie du monde politique tiennent les propos qui leur permettent de continuer à adopter ces modes de vie qui entraînent précisément la catastrophe planétaire.

Chaque prétexte invoqué pour nier l'ampleur du phénomène actuel est immédiatement exploité comme une justification supplémentaire de l'inertie. L'affirmation, largement relayée par les médias, selon laquelle le Soleil pourrait connaître un léger refroidissement dans les décennies à venir en est le dernier exemple. (Précisons que même en cas de grand minimum solaire, ses effets seront rapidement annulés par l'impact de la pollution atmosphérique persistante.)

Le statu quo est quasiment la seule option que l'on accepte d'évoquer, alors même que les catastrophes climatiques annoncées depuis longtemps se produisent déjà et que les jours du statu quo, sous quelque forme que ce soit, sont manifestement comptés. L'alternative qui trouve sa place dans les médias, bien sûr, est le fantasme populaire d'une extinction planétaire instantanée, qui bénéficie d'une grande visibilité car elle constitue une excuse tout aussi efficace pour l'inaction que la foi dans le statu quo. Ce dont presque personne ne veut parler, c'est de l'avenir qui se profile, exactement comme prévu : un avenir où les régions côtières basses du pays et du monde entier devront être abandonnées à la montée des eaux, tandis que le Sud-Ouest et de vastes portions de l'Ouest montagneux deviendront plus inhospitaliers que le Sahara oriental ou le Rub al-Khali.

Si la fonte des glaces continue de s'accélérer au rythme actuel, il ne nous reste peut-être que quelques décennies avant que ce soit au tour de Manhattan d'être abandonnée, car tout ce qui se trouve sous le niveau du sol est inondé en permanence par l'eau de mer et chaque tempête hivernale envoie des vagues déferler sur l'île et projette des troncs d'arbres flottés contre les fenêtres des étages supérieurs. Dans quelques décennies encore, les vagues submergeront les quartiers bas de Houston, Boston, Seattle et Washington D.C., tandis que les ruines de La Nouvelle-Orléans émergeront des eaux stagnantes d'un estuaire saumâtre et que celles de Las Vegas seront à moitié enfouies sous le sable. Imaginons un instant les conséquences économiques d'une telle perte d'infrastructures, d'une telle destruction du patrimoine bâti, de tant de personnes qu'il faudra évacuer et reloger, et songeons au coup dur que cela portera à une société industrielle déjà fragilisée par d'autres raisons.

Rien de tout cela n'aurait dû arriver. Il y a un demi-siècle, les décideurs politiques et le grand public avaient déjà reçu un aperçu assez clair de ce qui nous attendait si nous persistions dans cette voie, et ces mêmes avertissements ont été répétés avec une force croissante année après année, à mesure que les preuves s'accumulaient implacablement. Et pourtant, nous avons presque tous acquiescé, souri et continué comme si de rien n'était. Rien n'a changé à ce sujet, car les catastrophes annoncées depuis longtemps se sont concrétisées comme prévu. Bien au contraire : face à une spirale infernale de crises majeures, les populations du monde industrialisé, avec une constance stupéfiante, font exactement ce qui ne fait qu'aggraver ces crises.

Dès lors, la question qui se pose, et à laquelle il faut si possible répondre, est la suivante : pourquoi les civilisations – ces sociétés humaines qui concentrent population, pouvoir et richesse dans les centres urbains – perdent-elles si systématiquement la capacité de tirer les leçons de leurs erreurs et de reconnaître l'échec d'une politique ? Il est également pertinent de se demander pourquoi ce phénomène se produit si systématiquement dans un laps de temps fini et prévisible : les civilisations durent en moyenne un millénaire avant de sombrer dans un âge sombre, tandis que les sociétés non civilisées perdurent généralement bien plus longtemps.

Je soupçonne qu'il existe un facteur purement neurologique à l'œuvre dans tout cela. Le cerveau humain, bien plus volumineux par rapport au poids du corps que celui de la plupart de nos cousins ​​primates, a évolué car un cerveau plus gros conférait un avantage de survie aux hominidés qui en étaient dotés, face à ceux qui ne l'étaient pas.

On peut raisonnablement supposer que le traitement des informations provenant du monde naturel a joué un rôle prépondérant dans ces avantages, ce qui impliquerait que le cerveau humain est principalement adapté à la perception des environnements naturels, et non, par exemple, à la construction de villes, à la création de technologies et à la fabrication des autres produits courants de la civilisation...

July 23, 2015

https://www.resilience.org/stories/2015-07-23/the-cimmerian-hypothesis-part-two-a-landscape-of-hallucinations/

 

Valérie Masson-Delmotte : « Il y a un déni des risques climatiques, un déni de responsabilité »...

Canicules, sécheresses et incendies. Après cet été brûlant, la climatologue Valérie Masson-Delmotte déplore que le gouvernement se cantonne à de la gestion de crise. « On n’a aucun cap au-delà de 2030 », résume-t-elle.

Il a démarré par une canicule exceptionnellement longue et précoce et s’est terminé par des cumuls inédits de pluie dans le sud-est du pays. Entre les deux, une seconde canicule, des incendies dévastateurs et un déficit de précipitations entraînant 45 départements en crise sécheresse.

Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, membre du Haut Conseil pour le climat et ancienne coprésidente du groupe 1 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), prévient : cet été nous donne un avant-goût de ce que sera le climat dans quelques décennies.

Reporterre — Quel regard portez-vous sur l’été que nous venons de vivre ?

Valérie Masson-Delmotte — Au-delà de la succession de canicules, sécheresses, incendies et pluies diluviennes, je retiens surtout une grande inquiétude. Lors de mes vacances en Lozère et en Bretagne, j’ai échangé avec des personnes au hasard, dont des éleveurs touchés par la sécheresse. Lorsque je leur disais que j’étais climatologue, ils me demandaient à quoi ressembleront nos étés dans vingt-cinq ans. Dans une France à +2,7 °C par rapport à l’ère préindustrielle, scénario vers lequel nous nous dirigeons en 2050, des records de chaleur jusqu’à 50 °C seront possibles, l’été que nous venons de vivre sera la norme. D’ici 2100 dans une France à +4 °C, le nombre de jours de vagues de chaleur serait multiplié par dix, entre mi-mai et fin septembre.

À chaque fois, je voyais la gravité dans les yeux de mes interlocuteurs et ils me posaient la même question : comment fera-t-on ? C’est là tout le problème, j’ai été frappée par le décalage entre cette grande inquiétude et l’absence de cap politique pour y répondre.

Les gouvernants ne sont pas à la hauteur de l’urgence...

L’été 2025 nous montre à quel point nous ne sommes pas prêts pour faire face au dérèglement climatique. On n’est pas assez dans l’adaptation : la publication de la programmation pluriannuelle de l’énergie a été encore repoussée, on ne sait pas quand sortira la stratégie nationale bas carbone et le plan national d’adaptation au changement climatique n’est pas accompagné de financements suffisants.

On reste dans la gestion de crise, sortant d’une crise avant de passer à la suivante avec des dégâts humains et matériels toujours plus importants. C’était pourtant l’un des messages clés du rapport du Haut Conseil pour le climat publié début juillet, il rappelait que le coût de l’inaction climatique est nettement supérieur aux investissements nécessaires pour atteindre la neutralité carbone.

Parallèlement, le rythme de baisse des émissions a fortement ralenti depuis 2023. Les dernières estimations du Carbon Monitor suggèrent une hausse des émissions en France sur le premier semestre 2025 par rapport à la même période l’an dernier. C’est lamentable compte tenu de notre responsabilité historique, de notre niveau de richesse et donc de notre capacité à agir.

Entre l’instabilité politique avec la chute annoncée du gouvernement Bayrou et la rigueur budgétaire, le pilotage de la transition écologique ne semble pas être la priorité du moment…

C’est extrêmement préoccupant, un gouvernement sur la sellette ne peut pas proposer un cap clair sur le sujet. Depuis la dissolution, le manque de stabilité des différents gouvernements ne permet pas d’avoir une réponse politique à la hauteur des enjeux. On se retrouve avec des politiques publiques qui changent tous les trois mois, il y a sans cesse des tergiversations. L’instabilité des dispositifs comme MaPrimRénov’ envoient un signal flou aux ménages qui ont besoin de lisibilité. Dix ans après l’Accord de Paris sur le climat, on n’a aucun cap au-delà de 2030. À cause de ce manque de constance, on se retrouve dans une situation budgétaire complexe qui n’arrange rien.

« Il y a un déni des risques climatiques, un déni de responsabilité »

Ces difficultés pour dégager un cap clair et financer les investissements nécessaires nourrissent un sentiment d’impuissance. Il y a un déni des risques climatiques, un déni de responsabilité, un déni de capacité à agir.
 

Comment sortir de ce déni ?

Je suis climatologue, pas spécialiste en sciences politiques, mais ce que je peux dire, c’est que la délibération est un levier essentiel. Je crois qu’il est encore possible d’obtenir des consensus sur des sujets d’intérêt général. Si le personnel politique n’arrive pas à se mettre d’accord, on a vu que cela pouvait fonctionner avec des citoyens. La Convention citoyenne pour le climat a montré que des citoyens d’horizons différents peuvent s’accorder sur des points d’intérêts communs. C’est essentiel d’avoir ce genre de délibérations pour avoir une adaptation juste socialement, en tenant compte des vulnérabilités de chacun, puisque les conséquences du dérèglement climatique ne touchent pas tout le monde de la même manière.

Les difficultés démocratiques que connaissent notre pays en ce moment et les difficultés à agir face au changement climatique sont évidemment liées.
 

Vous observez une montée du déni climatique ?

On n’est pas dans la même situation qu’aux États-Unis avec un déni climatique brutal et assumé, en France, c’est plus insidieux. On assiste tout de même à une montée en puissance de groupes qui font en sorte de saper toute action climatique. Cela passe d’abord par la désinformation, celle-ci ne s’exprime pas uniquement sur les réseaux sociaux ou des chaînes télévisées de groupes privés, on a vu des exemples lors de débats parlementaires.

En février, lors d’un débat sur la loi Duplomb [qui prévoyait notamment de réautoriser des pesticides interdits], des sénateurs avaient proposé de reconnaître dans la loi le besoin de mobiliser les compétences scientifiques pour réduire l’empreinte carbone du monde agricole, pas seulement pour l’adapter aux conséquences du dérèglement climatique. Cela a été rejeté sous prétexte que cela stigmatisait le monde agricole. C’est pourtant le deuxième secteur le plus émetteur derrière les transports. Ce refus illustre une forme de déni face au rôle de l’agriculture dans la crise climatique.

À côté de la désinformation, certains groupes font tout pour paralyser la vie démocratique en polarisant le débat : pour ou contre le nucléaire ? Pour ou contre la climatisation ? Pour ou contre les éoliennes ? Cette stratégie, en n’apportant que des réponses simplistes, empêche tout débat de fond.
 

Malgré le sombre tableau que vous venez de dresser, croyez-vous encore au sursaut ?

Oui, la situation est grave, tant sur le plan climatique que démocratique. La seule chose positive que je retiens de cet été est l’avis rendu par la Cour internationale de justice. Les juges ont estimé que le changement climatique est « une menace urgente et existentielle » et que tous les États ont l’obligation de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre pour garantir les droits fondamentaux, comme le droit à la santé, à l’eau et à l’alimentation. C’est historique, j’espère que cela va renforcer le cadre juridique de l’action pour le climat.

Pour ce qui est de la France, j’espère aussi que les élections municipales de mars 2026 seront l’occasion d’avoir de véritables échanges et réflexions sur les sujets d’adaptation. Qu’il s’agisse des bâtiments, des mobilités, de la gestion de l’eau... ces questions sont très importantes à l’échelle des villes.

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Allemagne : "On se dit que ça peut arriver à tout moment, on ne peut pas rester ici", un an après les crues dévastatrices, les habitants ne s'en relèvent pas

Les 14 et 15 juillet 2021, des inondations dans l’ouest de l’Allemagne faisaient 135 morts. Au sud de Bonn, dans la vallée de l'Ahr, cette crue a emporté des voitures, des ponts et de nombreuses maisons. Les stigmates des inondations sont visibles partout. Un an plus tard, les sinistrés ne s'en relèvent toujours pas.

"Mon village me manque, mon école, tout me manque", glisse Yozina, âgée de 15 ans. Cette adolescente aux cheveux blonds habite dans la vallée de l'Arh, à quelques kilomètres de Bonn, dans la ville de Bad-Neuenahr (Rhénanie-Palatinat). Il y a un an, dans la nuit du 14 au 15 juillet 2021, des pluies diluviennes se sont abattues sur cette vallée faisant 185 morts.

Depuis, Yozina essaye de reprendre une vie normale. Et ce, malgré le choc, toujours présent, de la catastrophe. "Là, c'est devenu normal. On a classe. On a un bus pour aller a l’école. Mon ancienne école me manque. Mais c’est comme cela. Et je ne peux pas changer les choses". Ce n'est qu'en janvier 2022 qu'elle a pu reprendre sa scolarité : son ancienne école, placée au pied de la rivière, a été complètement inondée.

L'établissement a été reconstruit sur les hauteurs : 300 conteneurs vert pâle accueillent désormais le collège-lycée. Des conteneurs qui rassemblent des salles de cours, une bibliothèque et même une cafétéria. C'est le symbole du provisoire qui s'installe. Embert Schiler en est le directeur. "On arrive a donner aux élèves la même éducation qu’avant, mais c’est le contexte qui est diffèrent. Et je pense que, maintenant, nos étudiants peuvent apprendre plus qu’avant. Cette catastrophe a changé leur façon de voir les choses", indique-t-il.

Avoir un futur dans cette vallée

Le centre de Bad-Neuenahr est l’autre indicateur de cette difficulté à reconstruire. Dans cette ville de 27 500 âmes, où l’eau est montée de 7 mètres en moins d’une heure, se dégage une impression que le cœur de la cité reste abandonné. L'eau a tout inondé ici. Quelques commerces ont rouvert il y a seulement deux mois, en avril 2022. "Non, ce n'est pas abandonné. Il y a seulement quelques personnes qui sont vraiment parties. Mais la vérité, c'est que ça prend du temps", tempère Hoss Gassen. Ce guide touristique pointe le "manque de main d'œuvre pour les réparations", avant de glisser que " tout le monde n'a pas les moyens de payer".

Dans la vallée, les dégâts restent impressionnants. Beaucoup de choses ont été rayées de la carte. L'inondation a brisé des ponts, emporté des maisons, détruit tous les réseaux. La petite vallée touristique, fière de son pinot noir, risque de se vider. Werner Lanzerath est maire-adjoint d'Altenahr, une municipalité de 1 900 habitants, située entre deux méandres de l'Ahr. Il a dû reloger le quart des habitants. "C'est très important de faire revenir les gens ici. C'est très important sur le plan économique que les gens restent ici, qu'on ait un développement, qu'on ait un futur dans cette vallée", observe le maire-adjoint.  Selon lui, "la plupart des gens ont besoin de visibilité, d'un agenda, de pouvoir dire, ok, le planning est sur un ou deux ans, et après, on sera dans la phase de travaux". Avec, en ligne de mire, un bassin de rétention pour la prévention. 

Améliorer le système d'alerte

Ici, l’adaptation se fait par petites touches. Dans la caserne des pompiers volontaires de Ahrbruck, le chef Florian Ulrich, explique que depuis la catastrophe, un drone a été acheté, des sirènes ont été installées. "On ne peut rien faire face a une catastrophe pareille. Vraiment, on ne peut pas intervenir. Même si on avait un meilleur matériel, ou plus de monde", se résigne Florian Ulrich. "La seule chose qui soit utile, poursuit-il, qui pourrait nous aider si on avait a faire face a un autre désastre similaire, ce serait un système d’évacuation anticipé. Si on avait un évènement similaire, je pense que la clef, ce serait de prévenir la population plus tôt. Il n’y a que cela qui puisse servir devant une telle catastrophe" assure-t-il. 

Devant sa maison, encore couverte de boue jusqu'au deuxième étage, Tino Rossi s'est fait sa religion. Cet architecte de 71 ans ne reviendra pas dans la vallée :"On part parce qu'il y a trop d'incertitudes, et parce que l'on a été victime de quelque chose de tellement hors-norme". Les travaux de prévention, avec notamment la construction de bassins de rétention n'ont toujours pas commencé : "Il faut qu'on parte, d'autant qu'il n'y a pas encore eu de mesures prises pour s'attaquer aux causes du problème", regrette l'architecte retraité.

"On se dit maintenant que ça peut arriver à tout moment. Peut-être tous les ans, et peut-être encore plus violent. On ne peut pas rester ici"

Tino Rossi, sinistré d'Ahrbruck

franceinfo

Les prix des matériaux de construction flambent

Les constructions se font au compte-goutte. Mais la vallée souffre d’une double peine : les destructions on eut lieu au moment où la crise des matières premières s’est installée. Ce qui complique la prise en charge des assurances. "Les compagnies d'assurance ont quelqu'un pour valider les devis. Le problème est que cette personne fixe un prix maximum. Et souvent, ce n'est pas suffisant pour couvrir la reconstruction", constate Mark Kreutzerg. Selon ce charpentier, "le prix des matériaux de construction ont augmenté de 40%, voire parfois de 50% en un an".

Dans la vallée de l'Arh, de nouveaux quartiers apparaissent par endroit. Ce sont des minuscules maisons de bois, louées 200 euros par mois. Un an après la catastrophe, les habitants rencontrés se sentent "abandonnés" par le gouvernement. Personne, ici, ne s’était préparé à une catastrophe d’une telle ampleur.   

Radio France
 
Publié

 

https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/allemagne/reportage-allemagne-on-se-dit-que-ca-peut-arriver-a-tout-moment-on-ne-peut-pas-rester-ici-un-an-apres-les-crues-devastatrices-les-habitants-ne-s-en-relevent-pas_5254531.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20220715-[lestitres-coldroite/titre7]

viticulteur, monitrice de ski, médecin… Comment la crise climatique bouleverse leur métier

Leur activité les place aux avant-postes du réchauffement climatique : cinq professionnels racontent à franceinfo comment ils s'adaptent à la multiplication des phénomènes météo extrêmes.

"Le problème, c'est que nous n'acceptons la réalité du changement climatique que lorsqu'elle est là, et non pas lorsque la communauté scientifique l'anticipe", confiait le climatologue Jean Jouzel, interrogé cet été par franceinfo

Des récoltes qui demandent de plus en plus de travail et d'adaptation face aux aléas de la météo, des hivers trop doux pour assurer l'enneigement en moyenne montagne, des catastrophes qui se répètent et viennent siphonner la trésorerie d'une entreprise… De nombreux Français observent, voire subissent déjà les effets du réchauffement climatique au quotidien, à travers leur activité professionnelle. Franceinfo leur a donné la parole.

"Le réchauffement fragilise nos coquillages"

Jean-François, 64 ans, mytiliculteur à Saint-Pierre-d'Oléron (Charente-Maritime). "Depuis 2007, nous avons 30 à 60% de mortalité des moules chaque année, parce que le milieu se dégrade de plus en plus. L'acidification et le réchauffement de l'océan fragilisent nos coquillages. Le byssus, cette petite touffe de poils qui permet à la moule de s'accrocher, est affaibli et nous sommes obligés de mettre des filets autour des bouchots pour qu'elles ne se décrochent pas. L'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer) a montré que c'était lié au réchauffement climatique.

Nous avons également un problème avec les arrivées erratiques de l'eau douce. Nous passons par des périodes de sécheresse l'été et de fortes pluies l'hiver, cela fait augmenter ou baisser la salinité de l'eau de mer. Nos coquillages peuvent supporter des variations, mais pas brusquement. On voit également apparaître des espèces de poissons qui n'étaient pas chez nous il y a 30 ans et qui remontent vers le nord avec le réchauffement de l'eau. C'est le cas du baliste, un prédateur de la moule. La montée des eaux est aussi un problème. Il y a des parcs dans lesquels nous travaillions les pieds au sec. Aujourd'hui, il nous faut un masque et un tuba.

Il est de plus en plus difficile de s'adapter. Depuis une vingtaine d'années, la conchyliculture (la culture des coquillages) se décale vers le large pour s'éloigner des zones de pollution et atténuer les variations de température et de salinité. Des conflits d'usage avec les plaisanciers et les pêcheurs apparaissent. Et ce n'est pas la même chose de travailler à pied ou en bateau en pleine mer. Il faut adapter les outils de travail et faire des investissements lourds, dont on n'avait pas besoin avant. C'est pour cela que j'ai porté plainte contre l'Etat et rejoint "l'Affaire du siècle". Il faut essayer tous les leviers possibles pour que l'humain se réveille."

"Je ne peux plus dire que je vis du ski"

Fanny, 45 ans, monitrice de ski de fond à Chapelle-des-Bois (Doubs). "Je me suis rendu compte qu'il y avait un problème avec le réchauffement climatique ces dix dernières années. Habituellement, la neige arrivait le 11 novembre. Maintenant, on ne sait plus quand elle arrive et quand elle repart. Il y en a plus en mars et beaucoup moins en janvier. Il n'y a plus de logique, on ne sait pas à quelle sauce on va être mangé. Il y a six ans, on avait encore des semaines avec des températures à -30, -20 °C, aujourd'hui, cela ne dure que 24 à 48 heures. Or pour nous, ce froid sec offre de meilleures conditions. Aujourd'hui, nous avons des mois de février très chauds, qui nous contraignent à faire cours à l'ombre. Avant, on avait un mauvais hiver tous les cinq-dix ans, et de bons hivers le reste du temps. Désormais, c'est l'inverse.

Toute une partie de la clientèle ne vient plus skier. Et ceux qui viennent se décident au dernier moment, s'il y a de la neige. Pendant les vacances de Noël, on est passés de dix moniteurs à deux. Pour le mois de janvier, on navigue à vue. La question se pose de faire un métier complémentaire qui permettrait de se libérer quand il y a de la demande pour des cours de ski. Moi, je me dirige vers les cours de méditation, de yoga.

Mes revenus ont diminué depuis 2015. Avant, je pouvais payer mon appartement, aller deux fois par an au Népal. On bossait trois mois à fond et on vivait cinq-six mois sur ces revenus-là, sans problème. Ensuite, on faisait la saison d'été (de l'accompagnement en montagne) et on enchaînait. Maintenant, je ne peux plus dire que je vis du ski. On ne peut plus économiser. Je n'ai plus la liberté financière que j'avais. Le ski, c'est ma passion, mais on va devoir s'adapter, on n'aura pas le choix."

"Dès qu'il y a une alerte inondation, on évacue tout le restaurant"

Edouard, 56 ans, restaurateur à Roquebrune-sur-Argens (Var). "Nous tenons cet établissement depuis 2009. C'est un restaurant traditionnel au bord du lac de l'Aréna avec des activités nautiques – pédalos, jeux aquatiques, etc. En 2010, on a vécu notre première crue. Il y avait 2,70 mètres d'eau dans le restaurant. En 2011, ça a été un peu moins fort, on a eu 1,45 mètre. Puis 2014, deux autres inondations, un peu moins élevées, et la dernière en 2019, où il y a eu 2,20 mètres d'eau. A chaque fois, on doit fermer pour tout nettoyer, racheter du matériel, tout réinstaller, reconstruire. Ça dure deux ou trois mois, et on redémarre.

Ça fait partie de notre économie maintenant. Les fermetures qui durent nous pénalisent financièrement. Une grosse inondation nous coûte 200 000 euros de matériel, en plus de la perte d'exploitation. Les assurances nous remboursent, mais elles sont de plus en plus frileuses et je les comprends. Alors on leur montre toutes les mesures de précaution qu'on prend aujourd'hui.

Vigicrues nous tient au courant des risques d'inondations. Dès qu'il y a une alerte, on ne fait pas l'autruche, on évacue tout vers un endroit sécurisé. On a investi dans des conteneurs et des camions. Je mets environ cinq heures pour débarrasser le restaurant. Et on s'adapte : j'ai installé un îlot-bar en plus, qui flotte. La dernière fois, il est monté à 7 mètres. Zéro dégât. Il faudra peut-être se tourner vers ce genre de choses dans le futur, imaginer des structures adaptées.

Tout cela reste inquiétant, quand on voit ce qui s'est passé en septembre dans le Gard ou dans les Alpes-Maritimes l'an dernier. C'est impressionnant ! Quand on a pris le restaurant, on savait que c'était une zone inondable, mais il n'y avait pas de crues si importantes, aussi régulièrement. Le dérèglement climatique est un gros problème et on est directement touchés. Il faut faire avec, sinon, on ne fait plus rien."

"Vigneron, j'expérimente des cépages plus résistants aux conditions extrêmes"

Denis, 47 ans, vigneron à Sainte-Cécile-les-Vignes (Vaucluse). "Depuis quelques années, on a des problèmes liés à la hausse des températures pendant la période estivale et à la baisse de la pluviométrie. Il y a de plus en plus de phénomènes météo extrêmes. Il fait plus chaud et sec, et quand il pleut, il pleut beaucoup. Cette année, il est tombé 150 mm pendant les vendanges, ce qui n'arrive jamais ou presque. Chaque année a un peu sa particularité, mais 2021, comme 2018 avant elle, a été compliquée. On a connu un démarrage de vigne retardé par un épisode de gel très important, avec des décalages de maturité des raisins, etc.

Je suis vigneron depuis 1998. En tant que paysans, on a toujours été obligés de s'adapter aux conditions, au marché, etc. Mais les choses évoluent tellement vite que cela nécessite une capacité d'adaptation très importante. On peut combattre la hausse des températures avec l'irrigation, donc on cherche à savoir comment irriguer en fonction du terroir et en fonction des objectifs qu'on se fixe, afin d'utiliser de façon la plus efficiente possible la ressource en eau.

On peut aussi mettre en place des cépages plus résistants aux conditions extrêmes. Pendant longtemps, c'était une évidence d'utiliser du grenache, du syrah, du carignan, du mourvèdre. Désormais, on expérimente avec les cépages pour voir s'ils sont adaptés aux nouvelles conditions climatiques en faisant des essais sur une très petite partie de notre exploitation. Ici, dans le Vaucluse, nous avons la chance d'avoir des cépages historiques, la counoise notamment, qui peuvent donner des choses intéressantes.

On travaille avec l'Institut rhodanien sur des sélections de levures qui produisent moins d'alcool pour pallier l'augmentation du taux de sucre, due à la chaleur. On étudie aussi ce que pourrait apporter l'agroforesterie dans le vignoble. En plantant d'autres espèces, on crée des zones de microclimat qui permettent d'apporter un peu d'ombre et de fraîcheur [au vignoble]."

"Les motifs de consultation changent pendant les périodes de canicule"

Alicia, 37 ans, médecin généraliste à Heyrieux (Isère). "Je me suis intéressée aux questions environnementales d'un point de vue scientifique et, bien sûr, en tant que professionnelle de santé. Je me dis que, si on parvenait à enrayer le réchauffement climatique, on éviterait beaucoup de situations difficiles. En période de canicule, prendre en charge une personne âgée qui se déshydrate, dont l'état général se dégrade fortement, n'est pas simple. C'est dur de voir des personnes en souffrance pendant des événements que l'on a déjà vécus, que l'on vit et dont on sait qu'ils vont se répéter et s'aggraver si les politiques n'agissent pas.

On observe pourtant déjà les effets du réchauffement climatique, notamment pendant les périodes de canicule, où les motifs de consultation changent : on voit des aggravations soudaines de maladies chroniques, en particulier les insuffisances cardiaques ou respiratoires ; les personnes diabétiques décompensent aussi avec parfois des hospitalisations ou des ajustements de traitement. Certaines personnes âgées voient leur état général s'altérer : elles s'alimentent moins, sont très fatiguées, restent allongées ; le risque de chute ou de déshydratation augmente. Alors, on anticipe. Quand on sait qu'une canicule arrive, on peut alléger [les dosages de] certains médicaments. Dans la population générale, on voit beaucoup de grosses insomnies et de troubles anxieux. Enfin, chez toutes les personnes particulièrement exposées, qui travaillent en extérieur, il y a un risque de malaise.

Avec la pollution de l'air, les allergies explosent. Or, pollution de l'air et réchauffement climatique sont imbriqués, puisqu'il y a des pics de pollution aux particules fines en période de forte chaleur. C'est là que l'on voit le plus de problèmes respiratoires, l'asthme notamment, en particulier chez les enfants. Depuis deux ou trois ans, les jeunes, eux, sont de plus en plus nombreux à présenter des signes d'écoanxiété. Mes confrères et consœurs plus âgés nous le disent : cela n'existait pas avant, ou alors vraiment à la marge."

 
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