Qui veut la paix prépare le futur...
Experts, scientifiques, romanciers et militaires ont imaginé les périls qui menacent l’équilibre du monde. L’objectif ? Les anticiper pour mieux s’adapter...
« À quoi pourrait ressembler un soldat cyborg ? Comment faire pour qu'un essaim de drones de 1 millimètre joue le même rôle qu'une nuée de sauterelles dans la Bible et détruise tout sur son passage ? Comment implanter de faux souvenirs dans la tête de ses ennemis pour gagner une guerre ? »
C'est un document étrange qui recense les scénarios les plus fous des guerres de demain. Menaces 2035. Qui veut la paix prépare le futur, publié par Robert Laffont et dont Le Point publie plusieurs extraits en exclusivité, est un drôle d'objet.
À l'initiative du ministère des Armées, un groupe de travail rassemblant des auteurs de science-fiction, des scientifiques, des militaires, des industriels, des médecins ou encore des scénaristes de séries ont donné corps aux menaces plausibles de la décennie à venir.
Pas pour se faire plaisir ou contribuer à l'industrie du divertissement, mais pour aider les militaires à penser hors du cadre, à distinguer les signaux faibles, à se préparer aux nouveaux risques dans un monde toujours plus chaotique.
Perspectives scientifiques solides
Ce projet, qui existe depuis quelques années (il s'appelait autrefois Red Team et a été rebaptisé Radar), n'est pas un concours Lépine de l'imagination : les scénarios s'appuient sur des perspectives scientifiques solides.
Le document donne aussi la parole à plusieurs grands témoins, comme Nicolas Lerner, le patron de la DGSE, ou bien à des experts reconnus dans les secteurs de l'industrie, de la santé ou de l'IA, qui évoquent les risques d'ores et déjà identifiés et la façon dont ils préparent la riposte.
Les exemples de ces nouveaux risques sont légion : un synthétiseur d'ADN capable de créer des pathogènes mortels coûte moins de 20 000 dollars. Autre exemple : la Chine vient de concevoir un micro-drone de 1,3 centimètre de longueur (0,3 gramme), la taille d'un moustique, capable de voler en essaim grâce à l'IA. Aux États-Unis, un laboratoire, dépendant du Pentagone, a fondé une « usine de globules rouges » permettant d'augmenter la résistance du combattant.
Le Point a sélectionné plusieurs scénarios imaginés par les auteurs de l'ouvrage Menaces 2035. Ce sont évidemment des fictions.
L'industrie européenne privée de lithium
Nous sommes en 2030. « Géant du lithium mondial, la Chine décide de couper le robinet aux pays importateurs. Pékin garde désormais jalousement le précieux métal pour son industrie du véhicule électrique. Les Chinois ont également verrouillé le Brésil, autre grand pays producteur et exportateur, par un traité de libre-échange bétonné, s'appropriant ainsi une large part de la production brésilienne. Quelques semaines plus tard, le Chili et la Bolivie nationalisent leurs mines et bloquent les exportations.
Pris de court, les constructeurs automobiles européens basculent leur production vers la voiture électrique et s'approvisionnent en batteries auprès de producteurs locaux. Mais la dépendance au lithium brut reste entière : la crise ne fait que commencer […]. Le président américain a ratifié un décret explosif mettant fin aux exportations de lithium vers l'Europe.
Depuis la signature du traité de la “triade du lithium” avec l'Argentine et l'Australie, les États-Unis ont la mainmise sur près de la moitié des réserves mondiales. L'étau se resserre autour de l'Europe. Les dernières usines de batteries européennes encore en activité annoncent qu'elles n'ont plus que trois semaines de stock. »
Une guerre entre la Chine et l'Inde avec des « soldats augmentés »
Nous sommes en 2037. « Les sécheresses successives des années 2035-2036 et la construction par la Chine d'une station de recherche climatique sur l'Aksai Chin, territoire revendiqué par l'Inde, rendent la situation explosive […]. L'armée chinoise mène une guerre éclair. Dans cette région où les températures sont exclusivement négatives et où les sommets dépassent souvent les 6 000 mètres, les forces indiennes sont écrasées en seulement trois jours par des soldats chinois qui ne semblent souffrir ni du froid ni du manque d'oxygène […].
Après la diffusion virale d'une vidéo montrant une unité de l'empire du Milieu aux capacités surhumaines, le Conseil de l'Atlantique Nord de l'Otan se réunit en urgence. Des documents classifiés chinois, obtenus par les renseignements français et britanniques, révèlent un important programme d'augmentation, baptisé “Nuwa”, pour Neuro-Upgraded Warfighters (“combattants neuro-améliorés”). Des soldats d'élite dopés aux neurotechnologies, génétiquement modifiés pour résister aux environnements extrêmes et dotés d'implants cérébraux décuplant leurs capacités.
La communauté internationale est sous le choc : l'existence des super-soldats chinois marque une rupture brutale dans la grammaire des conflits […]. Malgré une mobilisation planétaire massive durant l'été, au sein des opinions publiques nationales, des divisions se créent entre ceux qui condamnent l'augmentation et ceux qui considèrent que les règles du jeu ont irrémédiablement changé : il faut désormais combattre à armes égales.
Fin 2037, les discussions entre les 193 États membres de l'ONU échouent à parvenir à un accord pour encadrer la pratique. Officiellement, les puissances occidentales se sont prononcées en bloc contre l'augmentation des soldats, mais, en coulisses, le doute plane sur ceux qui décideront de se lancer, discrètement, dans la course à l'innovation afin de ne pas perdre l'avantage opérationnel […]. Au début de l'année 2040, les affrontements reprennent sur les hautes terres glacées désertiques de Siachen. Les capacités des combattants indiens égalent désormais celles de leurs homologues chinois… »
Une épidémie baptisée épiplastie fait disparaitre le plastique
Nous sommes en 2034. « Tout a commencé dans le secret des laboratoires de recherche dans les années 2000, alors que l'on tentait de comprendre les interactions possibles entre le monde bactérien et nos chers matériaux. Les bactéries Alcanivorax – qui s'épanouissent dans le pétrole – furent les premières à être mises à profit pour lutter contre les effets des marées noires ou anéantir les réserves d'hydrocarbures ennemies […].
On avait estimé que les plus gros dommages viendraient de la corrosion microbienne, alors que la “guerre des rouilles” faisait rage entre les armées chinoise et américaine. Mais, à l'aube de l'année 2034, c'est Ideonella sakaiensis qui est passée à une bien triste postérité […]. Découverte en 2016 par des chercheurs japonais, elle est d'abord promise au nettoyage des océans et de la pollution plastique. Mise sur le marché prématurément fin 2032 pour des raisons économiques, et contre l'avis de la communauté scientifique, qui la juge instable, elle se révèle bien plus gourmande que prévu et s'attaque rapidement à toutes les formes de plastique. Aucune quarantaine ne parvient à épargner nos câbles sous-marins, poches à perfusion, pneus ou emballages alimentaires.
Face à la Peste plastique – qui laisse derrière elle des économies à l'arrêt et des populations partagées entre errance et colère –, les réactions sont diverses. La Chine se referme sur elle-même tout en monopolisant le marché des bactéricides. D'autres nations, comme le Burkina Faso, peuvent remercier ISak d'avoir dépollué leurs rues et cours d'eau. Partout, scientifiques et industriels s'échinent à mettre au point un substitut miracle à l'incontournable plastique. »
La ville de Limoges rachetée par une multinationale
« L'été 2042 est caniculaire, comme tous les étés depuis plus de deux décennies. Pierre, 7 ans, est le premier à être né chez les Bakounines, depuis leur sécession définitive en 2034 pour constituer une dizaine de fermes autosuffisantes, un centre communautaire avec un seul ordinateur et un seul portable. Pierre n'a donc connu que ce monde-là, de pierres, d'eau, d'oiseaux, de fleurs.
Pierre entend parfois des Amis dire qu'il sera l'homme nouveau : il saura ce qui est vraiment utile dans le monde d'après. Lire, nager, écrire de la poésie […]. Qu'il échappera à la tyrannie des écrans, aux villes en proie à des émeutes endémiques réprimées par les milices privées et les escadrons de la mort de la Tech […].
Depuis Limoges, au centre de commandement Gentech, qui a racheté la ville il y a deux ans pour la mettre sous la juridiction Marvin-Stone, le pilote du drone voit le petit Pierre revenir vers sa communauté […]. Le drone scanne la plupart des habitants. Tous les organes sont sains. Le pilote soupire de soulagement : la récolte sera bonne. »
« Marseille, novembre 2035. La COP 40 vient d'échouer, une nouvelle fois. […] Les pays de l'OPVD (Organisation des pays en voie de disparition) – nations insulaires du Pacifique, de l'océan Indien et des Caraïbes – expriment leur colère sur le parvis du parc Chanot, accusant les pays du Nord de “sacrifier leurs peuples sur l'autel de leur avarice”. […]
Une jeune Tongienne, interrogée en marge d'une manifestation à Auckland, appelle à une “grande guérilla climatique au nom des générations futures”. Son message enflamme les réseaux sociaux. Deux jours plus tard, des affiches “Climate Guerilla Now” à son effigie apparaissent à Dakar, São Paulo et Londres.
La première action ne se fait pas attendre : trois semaines après l'appel, un ballon montant vers la stratosphère est repéré […] à l'est de Taïwan. La revendication suit : la guérilla va disperser des particules de soufre partout dans l'atmosphère pour faire baisser les températures. Les commentateurs sont abasourdis : comment ont-ils eu accès à ces technologies ? Qui finance ce mouvement ? »
https://www.lepoint.fr/monde/menaces-2035-ce-projet-qui-recense-les-catastrophes-a-venir-13-11-2025-2603065_24.php
Les guerres du futur : énergie, ADN… et si tout dérapait ?
Les auteurs de SF et de BD réunis dans la « Red Team » pour imaginer les guerres de demain racontent un combat sans énergie dans un monde rationné en joule post-2050 ou un Tchernobyl vert provoqué par la libéralisation des manipulations génétiques. Imaginer l'avenir est l'un des exercices militaires les plus difficiles.
Et si l'armée devait intervenir dans des « Tchernobyl verts » et décontaminer les forêts pour sauver les hommes…
Par Anne Bauer
Amateurs de science-fiction, ne passez pas votre chemin. La saison 2 de la « Red Team » a été dévoilée jeudi soir. Quelles pourraient être les guerres de demain ? A quoi doivent se préparer les armées à l'horizon 2060 ?
La question peut paraître saugrenue à l'heure où l'artillerie lourde la plus classique pilonne les villes du Donbass. Pourtant la guerre en Ukraine montre déjà un certain manque d'anticipation de la part de l'armée française, sur les drones, l'utilisation des réseaux sociaux, la décentralisation du commandement, la gestion des flux et des stocks, l'accessibilité à des communications sécurisées.
La saison 2 de la « Red Team » voit, elle, beaucoup plus loin. Sous l'impulsion de l'Agence de l'innovation de défense (AID), l'équipe des Rouges, celle des « méchants », a été constituée avec une douzaine d'auteurs de science-fiction, de dessinateurs et de scénaristes. A charge pour ces hommes et ces femmes éloignés des milieux militaires d'imaginer les conflits d'un futur proche, afin de défier les stratèges de l'armée.
Les premiers scénarios mettant en difficulté les armées françaises ont été publiés en janvier dans un livre intitulé « Red Team, ces guerres qui nous attendent 2030-2060 ». A la surprise générale, il s'en est vendu 25.000 exemplaires !
Des mondes imaginaires… mais des menaces réelles
La méthode est pour le moins originale. Les auteurs sont réunis sous la houlette de l'université Paris Sciences et lettres (qui regroupe les Mines, Normale sup, le CNRS, l'Inria, etc.), qui met à leur disposition les meilleurs chercheurs, pour bien évaluer de possibles points de rupture technologiques.
Les scénarios se mettent par écrit mais aussi en image et vidéos. In fine, le but est bien de susciter dans les états-majors, à la direction générale de l'armement et chez les industriels une réflexion, qui bouscule les paradigmes.
A quoi bon construire un char si demain l'énergie est rationnée ou manquante ? A quoi sert le porte-avions face à la menace hypervéloce ? « L'idée est d'imaginer des conflits à partir de menaces qu'on perçoit déjà, explique Emmanuel Chiva, patron de l'AID. L'exercice reste ancré, il ne s'agit pas non plus d'aller sur des terrains totalement imaginaires comme la télédéportation ou le voyage dans le temps. »
Empêcher les militaires de dormir
Décloisonner les genres, faire appel à l'imaginaire du monde des arts et des lettres, tout en s'appuyant sur des fondements scientifiques solides, « nos scénarios doivent juste empêcher les militaires de dormir », confirme l'écrivain Laurent Genefort.
Red Team Défense
Dans la première édition, la « Red Team » avait par exemple exploré la dislocation de la société à l'ère numérique, imaginant un monde où chaque citoyen choisit son champ perceptif aux dépens du réel, une balkanisation des perceptions qui mettait en danger la cohésion des armées. Quelques semaines la réalité a rejoint la fiction : le patron de Facebook, Mark Zuckerberg lançait le métavers !
Alerté, le ministère des Armées a depuis lancé le projet Myriade pour étudier les guerres cognitives et résister aux techniques de manipulation des cerveaux et émotions.
Dans certains scénarios, il n'y a ni chars, ni avions
Dans cette seconde édition, pénurie d'énergie et manipulation du vivant sont au coeur des scénarios. « Basse énergie, après la nuit carbonique » s'interroge sur le combat militaire dans un univers où l'énergie serait strictement rationnée, tandis qu'« une guerre écosystémique » imagine que les manipulations génétiques sont à la portée d'un très grand nombre de citoyens, engendrent des biohackers et conduisent à des écocides. Dans ces deux scénarios, ni les chars ni les avions de chasse ne servent à grand-chose.
Imaginez : en 2035, conformément aux avertissements du GIEC sur le changement climatique, une profusion de feux plonge le monde dans la nuit carbonique. Une catastrophe telle qu'en 2038, tous les Etats signent enfin un traité de décarbonation, qui cette fois limite drastiquement l'usage de l'énergie, contraignant l'armée à respecter des seuils d'unités de joules. Comment mener une guerre bas carbone ? Surtout en cas d'asymétrie énergétique, face à un adversaire qui ne respecterait pas le rationnement international ?
« Après la nuit carbonique »
Cette guerre écosystémique remet en cause le rôle traditionnel de l'armée, car il s'agit d'une guerre sans cause, où il faut protéger des territoires pour remédier à des écocides.
Virginie Touray, chercheuse et auteur.
Des soldats doivent mener une opération d'exfiltration dans un pays voisin attaqué. Ils sont équipés d'une combinaison Enskin, qui se recharge grâce à l'énergie cinétique du mouvement et l'énergie thermique du corps. Mais l'adversaire a, lui, développé des « wenzy », des nuées de drones moustiques chargés de sucer l'énergie du combattant. Les soldats progressent. Trop lentement, leurs stocks d'énergie s'épuisent…
Quand les DNA printers prennent le pouvoir
Imaginez encore : la cinquième révolution industrielle, tirée de la biotech, a conduit à une libéralisation du vivant. Les citoyens peuvent s'offrir des imprimantes à ADN pour améliorer leur santé. Mais très vite, des biohackers arrivent et la libéralisation des manipulations génétiques induit un Tchernobyl vert ! « Cette guerre écosystémique remet en cause le rôle traditionnel de l'armée, car il s'agit d'une guerre sans cause, où il faut protéger des territoires pour remédier à des écocides », explique Virginie Touray, chercheuse et auteure.
Le scénario met en scène des bioguérilleros qui développent des « Pétrichnikov » (la kalachnikov boîte de pétrie) pour manipuler le vivant à distance ainsi qu'un système de communication par le mycélium des forêts pour détecter la présence des ennemis. « Là, j'ai vraiment fait des cauchemars », confie Emmanuel Chiva.
« Guerre écosystémique »
Pour la préparation militaire, imaginer les surprises stratégiques est capital. Mais une tâche quasi-impossible. Rappelons qu'en dépit des forces massées par les Russes aux portes de l'Ukraine, l'armée française ne croyait toujours pas à l'invasion à la veille du 24 février.
(publié par Cyrus Farhangi)
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