la chronique de Serge Zaka

Publié le par ottolilienthal

« L’été le moins chaud du reste de notre vie »..... Telle est la formule qui ressort pour qualifier l’été 2026 et ses vagues caniculaires, notamment celle de fin juin 2026 où la majeure partie de la France connaissait des températures au-dessus des 40°C. De quoi générer une catastrophe agricole selon l’ingénieur-agronome et climatologue Serge Zaka, qui appelle à coupler plusieurs solutions – irrigation, restructuration des filières agricoles, biodiversité du sol, modification du paysage, incitations auprès du consommateur -, pour adapter au mieux l’agriculture française de manière durable face au réchauffement climatique.

Interview.

Comment expliquez-vous la longueur et l’intensité des vagues caniculaires de cet été 2026 en France, doublées d’une sécheresse historique du sol et des nappes phréatiques ?

 

La majeure partie de l’explication se situe dans l’évolution climatique, qui fait que la probabilité de l’occurrence et de l’intensité de ces vagues de chaleur augmente. C’est un processus continu mais l’été 2026 se distingue avec trois canicules, avec une intensité similaire à celle de 2003, une canicule isolée qui a traumatisé les Français. Là, on a eu trois fois la même chose dans le même été. On a battu à la fois la journée la plus chaude jamais observée. On a battu des centaines de records absolus de chaleur. On a eu la vague de chaleur la plus longue jamais observée, celle de juillet à août, la plus intense également. On a tout eu.

La principale raison, qui est pour l’instant connue, c’est la sécheresse des sols. On a eu une vague de chaleur précoce en mai, qui a complètement desséché nos sols avant même l’été. On a eu une deuxième canicule très précoce en juin, qui a continué de dessécher nos sols. Or, un sol qui est sec est un sol qui va se réchauffer plus vite. Ce qui a accentué l’intensité des canicules de juin, juillet et août.

Une deuxième raison, qui est discuté parmi les climatologues, c’est qu’on a eu une dépression qui s’est positionnée au large du Portugal une bonne partie de l’été. C’est ce qu’on appelle une récurrence météorologique qui a été observée aussi en 2022. Et à l’avant de cette dépression, on a un vent chaud et un vent sec qui s’installe. Mes collègues climatologues travaillent dessus actuellement pour savoir si cette configuration météorologique est accentuée par le changement climatique. Sur les premières estimations, il apparaît avec beaucoup d’incertitude que le changement climatique peut favoriser ce genre de situation. Voilà ce qui expliquerait pourquoi l’été 2026 est chaud.

En outre, avant l’été 2026, beaucoup de scientifiques, j’en faisais partie, parlaient des 50 degrés comme un potentiel, mais tellement étonnant qu’on n’arrivait pas forcément à y croire. Là, avec l’été 2026, maintenant on est plus sur une éventualité. On est maintenant quasi sûr qu’à un moment dans le siècle, on dépassera les 50 degrés en France, puisque là on a quand même réussi à avoir 42 à 45 degrés pendant trois à quatre jours en juin, c’est quand même incroyable !

Cet été 2026 va être un challenge pour les scientifiques derrière, d’expliquer pourquoi, de vérifier toutes les hypothèses sur pourquoi il a été plus chaud que les autres, et aussi est-ce qu’on arrive bien à simuler ces extrêmes climatiques et leurs conséquences sur les forêts et l’environnement.

Quels effets cet été 2026 peut avoir sur l’agriculture française, y compris sur le long terme ?

Déjà, on va parler du court terme cette année. On est sur la plus grosse catastrophe agricole nationale de l’agriculture moderne. La deuxième étant celle de 2021, avec le gel d’avril 2021 qui aussi était du au changement climatique en raison de la floraison précoce des végétaux, et qui, avec le gel derrière, ont fait des dégâts qui n’auraient pas été aussi importants s’ils n’avait pas fait doux au printemps 2021, et que les végétaux n’auraient pas été autant en avance. On est en challenge avec 2021 sur quelle est la plus grosse catastrophe agricole nationale. Là, on observe des pertes de rendement. Pour la pomme de terre, on est en dessous des -35%. Pour le maïs non irrigué, c’est -30%, avec dans le Sud-ouest de la France, des localités qui sont à -70% en non irrigué. Du côté du maïs irrigué, on est autour des -15%. Ce qui montre, et on le reverra tout à l’heure sur le long terme, que l’irrigation n’est plus la seule solution, qu’il faut aller beaucoup plus loin en termes d’adaptation. Pour la betterave, on se situe autour des -20%, comme le tournesol. Le sorgho, on est à -24%.

On est sur des pertes de rendement qui sont incroyables. Il faut dire que quand on est à -30%, c’est énorme au niveau national, parce qu’il y a aussi des disparités locales qui font qu’on peut descendre beaucoup plus bas. Pour le maïs, le rendement retourne dans les années 90, malgré l’évolution génétique et des techniques agricoles ces 40 dernières années. On n’a jamais eu des rendements aussi bas au XXIe siècle ! Cela met en difficulté une très bonne partie des agriculteurs en France. Économiquement parlant, d’après les chiffres du ministère de l’Agriculture, 35.000 exploitations agricoles, soit 10% des exploitations agricoles nationales seraient en faillite s’il n’y a pas d’aide de l’État à ce sujet. C’est énorme, dans un pays développé, d’avoir 10% des fermes qui font faillite à cause d’un événement climatique en une année.

En tant qu’ingénieur-agronome, quelles solutions préconiseriez-vous ou soutiendriez-vous pour que les agriculteurs puissent vivre de leur travail en s’adaptant, ou en contrecarrant les effets du réchauffement climatique ?

S’adapter, c’est peut-être par exemple, tous les ans, financer les agriculteurs pour éviter cette perte de rendement, une enveloppe de plusieurs milliards d’euros distribués aux agriculteurs pour les remettre à flot, par solidarité nationale, pour éviter qu’ils fassent tous faillite. Sinon, on ne peut plus manger en France. C’est une adaptation de court terme. C’est une preuve que le modèle agricole français n’est plus du tout adapté au climat proposé actuellement par le changement climatique et encore plus dans les années à venir. C’est tout ce qu’il ne faut pas faire, puisqu’en réalité, l’adaptation au changement climatique doit se faire sur le long terme. Il faut travailler en profondeur sur les modèles agricoles.

L’irrigation une solution de pansement à court terme. On a bien vu que le maïs irrigué a eu -15% cet été. L’irrigation ne résout pas tout le problème. Il y a quand même ce qu’on appelle des stress thermiques, dus à la température et pas à l’eau qui peuvent affecter le maïs. Typiquement, au-dessus de 35 degrés, le maïs a des problèmes de reproduction et il y a moins de grains sur l’épi. S’il fait au-dessus de 40 degrés, le maïs va brûler et c’est de la matière sèche en moins. L’irrigation doit être couplée à d’autres solutions. Et c’est là où ça fait rentrer dans le système agricole en lui-même, le cœur agricole en lui-même.

La première solution, c’est les filières agricoles. On réduit les parts de maïs dans le Sud-ouest de la France, mais on peut les augmenter au nord de Beauvais. On peut réduire par exemple la part de pommes dans le Sud-ouest de la France et augmenter la part d’abricots, voire même de pistaches ou d’oliviers. Est-ce qu’il ne faut pas dans certains coins de la Beauce travailler sur du tournesol ou du sorgho ou du mil ou du millet à la place par exemple du maïs ? C’est une adaptation en profondeur du système agricole, une adaptation industrielle, technique, qui est très coûteuse à court terme. Ça veut dire que pour planter une culture, il faut à la fois en améliorer sa génétique, en développer les débouchés, les consommateurs, les recettes de territoire, la formation, le stockage, le transport, la machinerie agricole. Par contre, à long terme, c’est très bénéfique parce qu’on adapte de façon durable notre système agricole. Si je prends l’exemple du maïs, au lieu de mettre de l’irrigation pour irriguer du maïs, on peut mettre de l’irrigation pour irriguer du tournesol, du sorgho, une plante plus adaptée aux fortes chaleurs et qui consomme moins d’eau. En parallèle on en stocke plus parce qu’on irrigue, mais on consomme moins d’eau et c’est un combo gagnant-gagnant.

Le deuxième point, c’est le sol. C’est là où se situe votre stock d’eau. Si vous avez un sol qui est exposé au soleil, à la canicule, c’est un sol qui progressivement perd sa vie, son carbone, sa fertilité et perd son potentiel de stock d’eau, parce qu’exposé au soleil, tout ça s’évapore du sol. Ce qu’il faut, c’est que ce soit un sol qui soit plus couvert, moins labouré, où on travaille plus sur la biodiversité du sol en utilisant l’agriculture de conservation des sols. Et là, on a un taux de matière organique qui remonte, une biodiversité du sol qui réapparaît, qui est plus complexe. Et quand il pleut beaucoup, voire en excès, le sol a la capacité de retenir cette eau et d’éviter l’érosion. Quand il ne pleut pas assez, vu que son stock d’eau à l’intérieur du sol est plus grand, il peut plus restituer de l’eau aux végétaux.

Le troisième point, c’est le paysage. Quand vous avez un paysage complètement nu, exposé au vent, qui est un facteur desséchant car il augmente l’évaporation et la transpiration, il dessèche les sols et les plantes. Dès qu’un orage passe, l’eau coule rapidement sur ce paysage, il n’y a pas d’éléments végétaux ou urbains qui retiennent mieux cette eau sur le paysage pour lui laisser le temps de s’infiltrer. Si vous avez une pente sans arbres, l’eau va couler plus vite que si vous avez la même pente avec une haie au milieu. Elle va retenir cette eau au milieu de la pente pour qu’elle ait le temps de s’infiltrer. Ce sont les techniques d’hydrologie régénérative. Dans ces paysages, l’objectif, c’est de ralentir l’écoulement de l’eau et ne pas lui laisser le temps d’aller à la mer, de la retenir plutôt sur le continent. Bien sûr, une partie devra aller à la mer parce qu’il faut la continuité écologique des cours d’eau. Le but n’est pas de retenir toute l’eau.

Si on veut s’adapter au changement climatique, ce n’est pas l’irrigation toute seule, le sol tout seul et le paysage tout seul. C’est le couplage de toutes ces mesures. C’est complémentaire. On ne peut pas travailler que sur une solution. Une adaptation au changement climatique, c’est ces trois points ensemble, en plus du quatrième et dernier point, qui est le consommateur.

Si le consommateur n’achète pas de la grenade, de la pistache, ne sait pas cuisiner du sorgho, ne travaille pas sur de la patate douce, etc, tout ça fait que les agriculteurs vont s’essouffler à adapter leur filière au changement climatique, mais il n’y aura pas de consommateurs. Les cantines scolaires sont encore plus importantes parce que quand on propose un kaki, de l’huile d’olive ou des olives, des pistaches, des grenades, du millet, du sorgho, du niébé – un haricot africain qui consomme au moins 20% de moins d’eau que les haricots tempérés -, cela donne des couleurs, des goûts, des textures différentes, et que si le consommateur n’est pas habitué dès son plus jeune âge à la cantine scolaire, il n’achètera jamais ces produits-là. On restera sur de la pomme, de la poire, du blé, du colza, du tournesol, du maïs. Il faut que le consommateur aussi évolue dans sa façon de faire, et pour ça, c’est les cantines scolaires, ce sont les régions, les liens avec les producteurs locaux.

Vous avez des projets qui sont extrêmement intéressants sur ce sujet-là. Par exemple, le projet Fileg en Occitanie, qui est un projet qui travaille sur la filière légumineuse. Il ne travaillent pas juste avec les agriculteurs à implanter des légumineuses dans les champs. Poids, lentilles, poids chiche, poids protéagineux, féverole, tout ce qui est légumes secs. Ils travaillent aussi sur le consommateur avec la semaine de la légumineuse dans les cantines, des chefs des cuisines qui utilisent presque tout le temps du pois chiche, de la lentille de la région pour favoriser cette production-là, cette consommation chez les jeunes pour qu’ils le mangent à l’avenir. Enfin, ça fait manger de la protéine végétale à nos enfants et c’est bon pour l’avenir parce que la protéine végétale est moins polluante que la protéine animale.

C’est un puzzle, l’adaptation. Toutes les pièces se collent, toutes les pièces se tiennent pour faire un puzzle complet. C’est ce qu’on a oublié avec la politique. Il ne s’agit pas de solution miracle mais de solutions complexes. Or, pour des élections présidentielles, si on propose des solutions complexes à long terme et demandant des moyens, c’est tout ce que l’électeur ne va pas voter pour.

En quoi les effets cumulés des canicules successives et de la sécheresse peuvent relancer les remises en cause de projets de mégabassines comme celle de Sainte-Soline ?

Ce n’est pas suffisant. Il suffit de regarder les images satellites connectées à des bassins de rétention en eau. J’ai fait un post sur les réseaux sociaux à ce sujet, qui a été repris par la ministre de l’Agriculture, d’ailleurs. Le 12 juillet, j’ai pris des champs irrigués de maïs et je les ai comparés au 11 juillet 2025 et j’ai pris le 11 juillet 2026. J’ai comparé ces 11 juillets avec la même parcelle, le même sol, la même variété, le même maïs et la même rétention en eau. Le seul truc qui variait c’était le climat, parce que l’été 2025 était moins chaud en Poitou-Charentes. Ce qu’on voit c’est que dans le champ de 2026, malgré l’irrigation, il est beaucoup plus jaune, il y a même des trous dans la parcelle. Ce qui montre qu’en réalité, cette rétention d’eau n’a pas été suffisante pour s’adapter au changement climatique. 

Je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas avoir de réserve en eau. Bien au contraire. Mais ce que je dénonce, c’est ce qu’on fait de cette eau derrière. Or, avec les réserves en eau qui se construisent dans le centre-ouest de la France, cette solution est décrite comme une solution miracle qui nous permet de nous adapter à long terme. J’ai peur qu’en fait la chute sera violente quand on découvrira au fil des années qu’on a placé tous nos moyens d’adaptation dans une seule solution insuffisante face au changement climatique.

Dans quelle mesure ces vagues caniculaires de 2026 peuvent accorder un meilleur crédit aux analyses et alertes scientifiques lancées depuis plusieurs années, mais contrebalancées par une rhétorique climato-sceptique, voire climato-négationniste, dans les cercles de pouvoir ?

N’oublions pas que le grand public a subi dans sa chair, cette canicule. On a même eu un taux de mortalité de plusieurs milliers de personnes qui n’a jamais été observé depuis 2003. En réalité, le grand public a été convaincu parce qu’il a souffert, parce qu’il a été concerné, parce que les prix de l’alimentation augmentent, voire même des manques dans certains magasins parce qu’on n’a pas pu les produire à cause de cela.

J’aimerais bien que certains agriculteurs comprennent que les pertes de rendement qu’ils ont eues cette année, ce n’est pas l’écologie qui est punitive, c’est le changement climatique qui est punitif en réalité. C’est le changement climatique en lui-même qui nous a enfermés dans nos maisons tous les après-midi de juillet-août parce qu’il faisait trop chaud dehors pour sortir en famille, pour faire des randonnées ou pour aller à la plage. Donc ça a plombé notre PIB et notre croissance. Certains politiques se sont dédouanés en accusant les canicules d’avoir généré un manque de croissance. Or c’est à cause de l’impréparation politique à ces canicules ! On a l’impression que le climat va être central, que c’est des choses qui sont importantes, mais dès que l’hiver va arriver, qu’il va faire un peu plus frais, un peu plus de pluie, je peux vous dire que certains politiques vont dire, bon, ben vous voyez, il fait plus froid, il y a de la pluie, la sécheresse est terminée.

C’est ça qui est dangereux : c’est que l’élection présidentielle n’est pas en été, elle est à la sortie de l’hiver. C’est le pire moment. Par contre, si l’élection présidentielle se faisait au mois de juin, alors qu’il fait 40 degrés, en vigilance rouge, comme on a eu en juin 2026, je peux vous dire que dans le débat et dans le choix politique, l’écologie aurait été plus importante. Mais on va nous faire une amnésie climatique très rapidement, nous mettre des débats qui semblent plus importants sur d’autres aspects de la société et nous faire oublier rapidement cet été.

C’est à nous, climatologues, agro-climatologues, personnes qui travaillent dans l’écologie, dans les forêts, de forcer pour que cette question reste dans les débats malgré la fin de l’été et malgré l’hiver arrivant avant l’élection présidentielle.

Estimez-vous que la situation actuelle correspond aux pires scénarios émis par le Giec sur le réchauffement climatique ou est-ce encore pire que cela ? Comment y remédier, notamment dans le cas de la gestion de l’eau ?

Sur les scénarios médians, on est dans cette moyenne haute. Néanmoins, depuis quelques mois, plusieurs climatologues ont émis l’hypothèse que le scénario du changement climatique s’accélère depuis 2017. Mais il n’y a pas encore un consensus mondial à ce sujet. On le verra lors du prochain rapport du GIEC par rapport à l’évolution de ces connaissances. Par contre, une chose est probable, c’est que on a eu une sous-estimation des extrêmes caniculaires en eux-mêmes en Europe. 2022 et 2026 qui nous ont montré que les 45-46 degrés ont été atteints et pas de façon ponctuelle.

Sur les précipitations, on a beaucoup plus d’incertitudes. On sait que sur le Nord-est de la France, on a une bonne probabilité pour recevoir plus d’eau à l’année, avec des hivers plus humides. Dans le sud de la France, on a une probabilité qu’on reçoive moins d’eau à l’année. Et sur, on va dire, 80% du territoire, on a de très fortes incertitudes sur l’évolution de l’eau. On sait qu’on aura moins d’eau en été. Par contre, on ne sait pas si en hiver on aura plus d’eau pour pouvoir stocker pour nous adapter à des étés plus secs. Cette incertitude sur une bonne partie du territoire fait que les solutions de réserve en eau peuvent être incertaines dans certaines parties du territoire.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin 24 09 26

https://stup.media/serge-zaka-il-faut-travailler-en-profondeur-sur-les-modeles-agricoles/

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 "Je pense que l’on peut désormais affirmer que la France traverse la plus grandes catastrophe agricole nationale depuis 1945. Sans aide publique, 30 000 à 35 000 exploitations pourraient se retrouver en situation de faillite, soit près de 10 % des exploitations agricoles françaises.
 
C’est monstrueux.
 
Les conditions climatiques exceptionnelles que nous connaissons aujourd’hui se rapprochent de ce qui deviendra beaucoup plus fréquent, voire ordinaire, dans les prochaines décennies. 2026 sera dans la moyenne de 2050. Nous connaîtrons encore des années plus chaudes et plus extrêmes que 2026.
 
Le constat devient donc difficile à éviter : notre modèle agricole n’est pas suffisamment préparé au changement climatique qui arrive. C’est aussi le résultat d’un échec politique collectif : les gouvernements successifs n’ont pas suffisamment pris la mesure de l’ampleur des bouleversements que le changement climatique impose déjà, et imposera demain, à notre agriculture.
 
Il ne s’agit plus seulement de réparer les dégâts après chaque sécheresse, canicule ou mauvaise récolte. Il faut désormais engager une transformation structurelle de notre agriculture.
 
Voici sur ce graphique les pertes de rendement les plus fiables que j'ai pu trouver par rapport à la moyenne de 5 dernières années (uniquement pour les cultures de printemps et d'été).
 
Sur la production agricole et son adaptation au changement climatique, domaine sur lequel je travaille, je propose trois grands axes. Je laisse volontairement de côté les sujets que je maîtrise moins : évolution nécessaire de notre consommation (réduction des importations de viande au profit notamment d’une viande française issue de systèmes pâturants, augmentation de la consommation de protéines végétales), rémunération des agriculteurs, rôle des institutions européennes (comme la PAC) ou encore pesticides.
 
Axe 1 : Un plan national de restructuration de la biogéographie des filières agricoles
 
Nous devons progressivement adapter la géographie de nos productions agricoles aux climats futurs.
Cela peut signifier, par exemple, réduire certaines surfaces de maïs dans les territoires où cette culture devient trop vulnérable, développer davantage l’olivier dans certaines régions du Sud-Est, accompagner la progression vers le nord du pois chiche, de la pêche, de la patate douce ou d’autres productions adaptées à des climats plus chauds (ce ne sont que des exemples parmi des centaines).
Lorsque les rendements d’une culture diminuent durablement malgré les adaptations techniques, cela signifie aussi qu’une production historiquement adaptée à un territoire peut progressivement ne plus l’être au nouveau climat.
 
Mais une telle transformation ne pourra jamais reposer uniquement sur les agriculteurs. C’est toute la filière qui doit se déplacer et se restructurer avec eux : sélection variétale, semences, producteurs, coopératives, transformateurs, distributeurs, consommateurs, restauration collective et pouvoirs publics.
 
Et surtout, le risque économique de cette transition doit être partagé. On ne peut pas demander à un agriculteur de transformer seul une exploitation construite parfois sur plusieurs générations et de supporter seul le risque d'échec. L’adaptation agricole doit devenir un projet collectif de filière et de territoire.
 
Axe 2 : Un plan national autour du duo irrigation–sol
 
L’irrigation est et restera un outil majeur d’adaptation dans de nombreux territoires. Mais apporter davantage d’eau ne peut pas être notre seule réponse au manque d’eau. L’irrigation doit s’accompagner d’une évolution des pratiques permettant aux sols de mieux capter, stocker et restituer cette eau : réduction du travail du sol lorsque les conditions le permettent, couverts végétaux, augmentation de la matière organique, diversification des rotations, intégration des légumineuses, etc.
Cela implique aussi d’agir sur les débouchés. On ne peut pas demander aux agriculteurs d’introduire davantage de légumineuses dans leurs rotations si nous ne construisons pas simultanément les filières économiques et la consommation permettant de les valoriser.
 
Il n’existera évidemment pas une recette nationale applicable partout. La diversité des sols, des climats, des ressources en eau et des systèmes agricoles impose des stratégies territoriales voire "terroir".
 
Axe 3 : Un plan national autour du trio paysage–écoulement de l’eau–microclimat.
 
Nous devons également repenser le paysage agricole lui-même comme un outil d’adaptation climatique (i.e. hydrologie régénérative).
 
Il faut notamment réimplanter durablement l’arbre et les haies dans les territoires agricoles. Nous pourrions pour cela nous inspirer de dispositifs de rémunération des services écosystémiques (appliqué depuis peu en Suisse avec un grand succès !) afin que les agriculteurs qui entretiennent ces infrastructures bénéficient d’une rémunération stable et de long terme.
 
Haies, arbres, bandes végétalisées, talus, fossés, murets et autres éléments du paysage doivent également être intégrés dans une réflexion globale sur les écoulements de l’eau à l’échelle des bassins versants.
 
Pendant des décennies, nous avons souvent cherché à évacuer l’eau le plus rapidement possible. Il faut désormais, lorsque le contexte le permet, ralentir la course de l’eau dans nos territoires. Plus nous ralentissons son écoulement, plus nous lui laissons le temps de s’infiltrer dans les sols et de recharger les réserves utiles aux cultures et aux écosystèmes. Cela inclut notamment les réserves d'eau d'écoulement (retenues collinaires entre autres) en accompagnant l'irrigation avec des sols plus vivants 
 
Ces paysages plus complexes permettent également d’agir sur les microclimats : ombrage, réduction du vent, limitation de certaines pertes par évaporation et création de refuges face aux chaleurs extrêmes.
 
Pas d'adaptation éternelle sans atténuation
 
Pour terminer, sachez que l'adaptation agricole n'est pas illimitée : elle ne fonctionnera pas sans limitation du changement climatique (diminution des gaz à effet de serre à l'échelle mondiale).
 
Chaque plante possède des seuils thermiques. Lorsque certaines températures sont dépassées, la photosynthèse diminue, la floraison ou la fécondation peuvent être perturbées, les tissus peuvent être endommagés et, au-delà de certains seuils, la plante peut mourir.
 
C'est ce qu'il s'est passé le 28 juin 2019 avec un effet sèche cheveux massif dans le Languedoc accompagné de 46°C. Les végétaux ont perdu toute leur feuille en une seule après-midi.
 
(publié par Cyrus Farhangi)
 
 
https://www.facebook.com/jeanmarc.jancovici/posts/pfbid037fn1JQy1XkvGHj19A8mrhPmxUi4icKt5UDbNTXeG9KsJ9fuQPGNXHCvXW1XifinFl?ref=embed_page
Analyse complète de la sécheresse de 2026 en France...

5 jours de travail et des millions de données analysées. Je peux enfin répondre à deux questions :

1) Comment qualifier la sécheresse de 2026 ?

2) Et surtout, comment les sécheresses évoluent elles en France ?

Pour commencer, comparons l'intensité des sécheresses de 1976, 2003, 2022 et 2026. L'intensité correspond au minimum de teneur en eau, compris entre 0 (sol totalement sec) & 1 (sol saturé). En 2026, une bande allant du Poitou à la Bourgogne se distingue nettement.

Cette cartographie résume la situation. En juillet, les records mensuels des sols les plus secs s'étendent sur une vaste zone du S-O au N-E. 1976 reste toutefois la référence dans le Nord-Ouest… mais l'année 2026 est loin d'être terminée !

À l'échelle nationale, la sécheresse de 1976 était plus intense en juin. Mais dès juillet, celle de 2026 l'a dépassée. À ce jour, il s'agit de la sécheresse de juillet la plus intense jamais observée, et elle se rapproche dangereusement du record absolu national.

Dans certains départements et villes, 2026 a déjà pulvérisé tous les records. Prenons l'exemple des Deux-Sèvres (graphique 1) puis d'une commune du département (graphique 2). Après des records dès le début de l'année, 2026 est la sécheresse la + important jamais observée.

La sévérité des sécheresses (intensité × durée) augmente fortement sur une grande partie de la France surtout en Méditerranée. 3 facteurs :

1) des étés plus secs,

2) Une évapotranspiration plus forte liée au réchauffement

3) Des pluies plus intenses qui s'infiltrent moins dans les sols

À l'échelle nationale, le signal est sans équivoque : la sévérité des sécheresses (intensité × durée) augmente avec le changement climatique. Et 2026 n'est pas encore prise en compte, puisque l'année est loin d'être terminée… bien au contraire.

Au niveau régional, les tendances sont même alarmantes autour de la Méditerranée (graphique 1 et 2) en lien avec des sécheresses records ces dernières années (carte 3). Mais beaucoup moins prononcées en Bretagne (graphique 4), région qui s'en sort mieux (pour le moment).

Les sols secs chauffent + vite que les sols humides. Leur assèchement explique donc en partie l'intensification des vagues de chaleur depuis 20ans. En 2026, nous avons déjà connu 3vagues de chaleur (4canicules) et le risque d'une nouvelle est loin d'être écarté pour août.

Merci de m'avoir lu et n'hésitez pas à partager pour le coup de pouce ! Ces graphiques étant générés par code d'analyse de data (merci à Météo-France pour l'Open-Data au passage), ils seront mis à jour tout au long de l'année pour voir la progression de la sécheresse 2026 en France. J'ai généré des dizaines de graphiques chaque 8km² du pays !

Serge Zaka 30 07 26

https://www.linkedin.com/pulse/analyse-compl%C3%A8te-de-la-s%C3%A9cheresse-2026-en-france-serge-zaka-wkzwe/

un commentaire :

Très intéressant évidement. Je suis sur le plateau lorrain. Nous avions 800 à 900 mm de pluie par an avant la fin du 20ème siècle avec des moyennes mensuelles aux alentours de 70/80 mm et une faible variation entre les saisons. Je mesure les précipitations sur ma terrasse au milieu de la forêt. 630 mm l'an dernier, essentiellement en automne et hiver. Cette année c'est bien pire. Il est tombé 93 mm en 4 mois (de début avril à fin juillet), et 25 mm depuis mi mai... Les sols sont secs comme jamais (j'ai 58 ans de vie en forêt, 40 ans de gestion forestière), les feuilles tombent comme en automne mais vertes, les houppiers rougissent, ils crament. Les dégâts se verront l'an prochain. Je suis dans le grand-est, le poumon forestier de la France, le puits de carbone de l'hexagone, la région qui approvisionne la filière

... C'est la cata ! Je suis EXTRÊMEMENT pessimiste, j'ai peur de perdre notre forêt familiale (148 ans de gestion raisonnée).

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Je vais être direct : la situation m’inquiète... Après 42j consécutifs au-dessus des normales saisonnières, les prévisions indiquent encore au moins 2 semaines de douceur remarquable, avec des températures pouvant atteindre 20-25 °C, y compris dans le nord de la France en plein mois de février...

Les végétaux avaient bien entamé leur dormance après la période froide observée entre Noël et le 7 janvier. Mais depuis, ils sont exposés à des conditions anormalement douces (et sans un seul jour d'interruption !). Ca y est , pour eux, c'est le printemps depuis plusieurs semaines !

Les sols, largement pourvus en eau, constituent un facteur supplémentaire favorable à une reprise végétative rapide. Tous les ingrédients d’un « faux printemps » sont réunis en cette fin février 2026.

Dans ce contexte, des records de précocité de floraison à l’échelle nationale sont plausibles cette année. Et c'est extrêmement dangereux si un gel survient encore fin mars ou en avril...

https://bsky.app/profile/sergezaka.bsky.social/post/3mfhcae6lok2s

Crues et inondations : « Dans certains champs, il faudra des années pour retrouver la même fertilité »...

Alors que plusieurs départements font face à des crues exceptionnelles, Serge Zaka, agroclimatologue, se penche pour « 20 Minutes » sur les conséquences à craindre sur les cultures agricoles

Les habitations, les infrastructures… mais aussi les champs agricoles se retrouvent sous l’eau dans plusieurs départements de France (Gironde, Charente-Maritime, Lot-et-Garonne, Maine-et-Loire), classés en vigilance rouge pour les crues.

Quelles peuvent être les conséquences pour les cultures, dont les sols ont été lessivés voire noyés par ces précipitations exceptionnelles ? Eléments de réponse avec Serge Zaka, agroclimatologue.

Que peut-on dire de l’état des sols actuellement ?

Il n’y a pas un seul coin des régions Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Languedoc et Auvergne où le sol n’est pas saturé, avec en plus des ruissellements d’eau en excès. C’est une situation plutôt rare. On est sur les tranches les plus élevés et dans certaines localités, l’indice hydrique des sols bat des records inégalés depuis 1959, l’année du début des mesures.

Avec ces épisodes d’inondations, la terre peut subir de l’érosion et de la perte de nutriments (moins de bactéries, d’insectes, de vers de terre…). Il faudra parfois plusieurs mois voire années (si les champs ont été sous l’eau pendant plusieurs semaines) pour retrouver la même fertilité.

On sait aussi qu’il y aura un impact économique à moyen terme. Quand l’eau se sera retirée, toutes les spores de champignons qui ont été transportés par l’eau vont se déposer sur la parcelle, vecteurs de potentielles maladies au printemps. Les terres agricoles inondées peuvent aussi être polluées par les voitures, les batteries, même si cela reste minoritaire.

Le seul point bénéfique, c’est que les nappes et les sols ont été rechargés en eau jusqu’à au moins le début de l’été, même s’il ne pleut plus d’ici là.

A ce stade, certains dégâts sur les cultures sont-ils irréversibles ?

Oui, il y aura des pertes de culture. Surtout pour le maraîchage : par exemple sur les poireaux, les salades et les choux-fleurs, qui sont en champ à cette période de l’année. Pour l’agriculteur qui a investi sur les semences mais aussi en temps de travail, c’est une perte sèche totale. On peut s’attendre aussi à des retards de croissance sur les fraises et les kiwis. Mais il faudra attendre le réveil du végétal, cela se chiffrera plus tard. Les vignes sont plus résistantes et peuvent passer quelques jours sous l’eau. Mais là aussi, il faudra attendre le printemps pour mesurer les dégâts.

Les grandes cultures, principalement le colza, le blé, et l’orge, qui sont en champ en ce moment, sont un peu plus résistantes aux excès d’eau. Mais au bout de plusieurs jours sous l’eau, cela peut provoquer une asphyxie des racines, l’anoxie racinale.

Il y a beaucoup de vergers autour de la Garonne. Les noisetiers et abricotiers, par exemple, sont très sensibles aux excès d’eau. Sans qu’ils soient forcément complètement sous l’eau, leurs racines peuvent être victimes de ce phénomène d’anoxie. Ces arbres peuvent résister un ou deux jours mais au-delà, il y a un risque qu’ils meurent.

Que sait-on du lien avec le dérèglement climatique ? Et comment adapter les cultures ?

Des articles récents montrent que les dépressions et la rivière atmosphérique qui concernent depuis des semaines le Portugal, le Maroc, l’Espagne et l’ouest de la France ont été accentués par le changement climatique. Au moins 10 % des précipitations sont à mettre en relation avec ce dérèglement, à cause d’une mer et d’un air trop chauds.

 
 

Depuis hier (sur Facebook et Twitter/X), c’est le festival des excuses les plus absurdes pour ne pas assumer le changement climatique d’origine humaine. Une sorte de défilé de plaintifs professionnels venues se confesser pour se dédouaner.

J’ai eu droit à tout :

« c’est les aurores boréales »

« c’est les chemtrails »

« c’est normal, c’est l’été de la Saint-Martin »

« en 1965 on a eu pareil »

« c’est juste le foehn, on a ça tous les ans »

« tu confonds météo et climat »

« tu ne parles que du chaud ».

Franchement, merci pour la barre de rire.

En réalité, 14 records mensuels ont été battus aujourd’hui, des Pyrénées à l’Alsace. Ce n’est donc pas « juste le foehn », mais le foehn + une masse d’air anormalement chaude amplifiée par le changement climatique. Nous venons de vivre le jour le plus chaud jamais observé aussi tard dans l’année depuis au moins 1900.

La répétition de ces événements « exceptionnels » montre précisément que la météo finit par faire le climat.

Ces 14 records s’ajoutent aux 650 records de chaleur mensuels déjà battus en 2025, contre… 15 de froid.

Il est donc parfaitement normal de parler 45 fois plus des records de chaleur que de froid : je ne « cache » rien, c’est juste que les records de froid n’existent presque plus.

Et oui, pour finir, il a bien fait encore 29.0°C dans le sud-ouest de la France aujourd'hui, mi-novembre. ET non, je n'ai pas mis le thermomètre sur l'asphalte, ni encore moins dans mon c*l.

Désolé pour la vulgarité mais j’en ai entendu des vertes et des pas mûres. Votre Crocodile Dundee préféré vous le répète : les chiffres, les faits, ça ne ment pas :) ! Bisou

Serge Zaka 15 11 25

https://fr.linkedin.com/posts/sergezaka_depuis-hier-sur-facebook-et-twitterx-activity-7394804689466200066-f8UM

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« Jusqu’à +3°C d’ici 2100, nous pourrons nous adapter, pas au-delà, c’est impossible »...

L’agroclimatologue Serge Zaka réagit au rapport sur le climat de Météo-France, annonçant +4°C d’ici 2100...

Si le réchauffement climatique se poursuit au rythme actuel, conformément aux prédictions du Giec, il faudra « se préparer à un réchauffement de + 4 °C sur la France hexagonale en fin de siècle ». Ce sont les conclusions du rapport commandé par le gouvernement à Météo-France, .

Les niveaux de réchauffement se traduiraient en France hexagonale et en Corse par une hausse des températures moyennes de +2 °C en 2030, +2,7 °C en 2050, +4 °C en 2100. Dans une France à +4 °C, la température moyenne annuelle s'élèvera à 14,2 °C (contre 10,9 °C sur la période 1976-2005), pouvant atteindre des pointes à 15 °C sur l'agglomération parisienne, soit le climat actuel de la région de Montpellier, et grimper au-delà de 18 °C sur la moitié sud, la rapprochant de l'Andalousie.

Selon le rapport, « les dérèglements seront généralisés, avec des phénomènes plus extrêmes » : sécheresses fréquentes en été et se poursuivant en automne, avec des événements pouvant même s'étaler sur plusieurs années consécutives, étés caniculaires de vingt-cinq jours au lieu de deux, et des pics de chaleur à 50 degrés.

Sont également décrits des pluies de plus fortes intensités, des feux de forêts généralisés et multipliés en région méditerranéenne, et moins de deux mois d'enneigement en moyenne montagne. « Ce rapport, destiné aux acteurs de l'adaptation, souligne l'importance de nous préparer dès maintenant à un climat différent avec des extrêmes plus sévères », concluent les spécialistes de Météo-France.

Pour l'ingénieur agronome et agroclimatologue Serge Zaka, envisager des stratégies d'adaptation à +4°C d'ici soixante-quinze ans est tout simplement aberrant, et irréalisable.

Le Point : Pourquoi vous alarmez-vous de ce rapport ?

Serge Zaka : Une France à +4° d'ici la fin du siècle, ça ne semble pas alarmer grand monde, or il le faudrait. En agriculture, à +2,7°C, on peut encore envisager des stratégies d'adaptation, mais à +4°C, c'est une impasse. Aucune culture française ne survivra aux températures annoncées. Avec des températures supérieures à 45 degrés, biologiquement parlant, nos champs de maïs et de tournesols brûlent. Ces trois dernières années, on a vu les melons cuire sur pied, et il ne faisait que 42°C. Les fleurs de tomates sont sèches à 35°C, le maïs ne peut pas non plus se reproduire au-delà de cette température. Les vaches laitières souffrent à 40 degrés, et à 45 c'est la mort assurée. Alors oui, on pourra cultiver plus de légumes en hiver, des salades, des poireaux ou des aubergines, avec un accès à davantage d'eau, à condition qu'elle soit bien gérée. L'Europe du Nord et la Russie pourraient devenir le grenier du continent. Mais en été, que fera-t-on ? On se retrouvera avec un trou.

Les pistes d'adaptation de l'agriculture déjà en cours ne suffiront-elles pas à assurer notre souveraineté alimentaire ?

Non, car toutes les mesures déjà engagées par certains agriculteurs et certaines filières ne supporteront pas de telles situations extrêmes. La pistache de cavaillon, comme les clémentines du Languedoc-Roussillon, ne tiendront pas à 45°C. Même si l'on envisage de remplacer le maïs par la culture de l'olive et du sorgho, ce ne sont des solutions viables que jusqu'à 41°C. On pourrait envisager de la figue de barbarie à Perpignan, le niébé (un haricot africain) ou la cacahuète dans le Sud-Ouest, mais cela demanderait des centaines de milliards d'euros d'investissements.

La résilience des sols et des nappes, comme dans les départements de l'Hérault et l'Aude, pourrait-elle faire espérer que des épisodes de fortes pluies puissent compenser les périodes de sécheresse ?

C'est illusoire car elles ne compensent pas. Dans le Sud, les excès de pluie vont intervenir dans les épisodes cévenols, comme on commence à le voir ces dernières années, donc avec des inondations plutôt que des eaux bénéfiques aux réserves souterraines. Dans le Nord, comme le montre déjà le rapport Explore2, on verra un agrandissement des nappes. Mais attention, parce que biologiquement parlant, un stress hydrique et thermique sont différents. Le 28 juin 2019, date à laquelle on a enregistré le pic de 46° sur la commune de Vérargues, le stress était thermique, et non pas hydrique : il y avait de l'eau dans les sols pendant que les feuilles de vignes brûlaient. Alors même si on irrigue des tomates cultivées dans le nord de la France, elles vont cuire. On ne peut pas dépasser la réalité des limites de l'ADN et de la biologie. Au Canada, le 29 juin 2021, 49,7 °C ont été enregistrés, le summum de l'inimaginable. En un jour, le pays a connu une perte de 70 % de production de moutarde… Et ce n'est pas un aliment essentiel à notre survie.

Doit-on tirer des leçons des pays du Maghreb, déjà confrontés à ces phénomènes climatiques extrêmes ?

Ils sont déjà en voie de désertification, les systèmes agricoles sont arrivés à terme, et leurs gouvernements se demandent déjà comment ils vont nourrir leurs populations. En France, si l'on s'en tient à ces prédictions, les parties sud et semi-continentale seront problématiques. Mais la Bretagne, la Normandie, ou le Pas-de-Calais pourront produire. Une concentration de l'activité agricole sur ces parcelles limitées aurait de terribles impacts environnementaux.

Que faites-vous des innovations en matière d'agronomie pour envisager ce futur ?

Des salades sous étagères climatisées, c'est bien pour Singapour ou les Émirats arabes unis. Est-ce que notre avenir sera une fuite en avant vers des innovations dans des containers climatisés ? On achètera plutôt nos salades à la Finlande.

Vous travaillez également sur l'impact du changement climatique sur les forêts. Quel serait-il à de telles températures ?

La situation sera complètement insoutenable pour nos forêts, subissant à la fois un stress hydrique et thermique. On a déjà un dépérissement des forêts, car les écosystèmes s'effondrent face à l'accélération et la diversité des événements qui s'enchaînent. La vitesse de mortalité des arbres est plus rapide que la vitesse de reprise, et que la vitesse de remontée des espèces par le sud. Comme en agriculture, il faudrait un plan marshall pour préparer ces arbres et trouver les mains pour les planter… Alors même que le budget de la recherche à ce sujet diminue.

Cela signifie-t-il que les projets comme l'agroforesterie, l'agrivoltaïque, la recherche sur les variétés résistantes sont vaines ?

Même avec de l'ombrage, des panneaux photovoltaïques, il fera quand même 50°C sous les panneaux. Et même les OGM ne survivront pas. Sans parler de l'impact dans les villes : tous les arbres que l'on envisage de planter dans nos métropoles pour lutter contre les îlots de chaleur vont crever. Je ne suis pas du genre pessimiste, mais ce rapport me laisse désemparé. La seule solution, c'est de ne pas atteindre ces +4°C ! À +3°, nous pourrons nous adapter, à condition de s'y mettre immédiatement, -et nous sommes déjà en retard, et que les États européens déboursent des centaines de milliards d'€. Mais à +4°C, on entre dans l'inconnu.

"Les restrictions seront inévitables" : chaleur précoce, réserves d’eau sous tension… pourquoi faut-il craindre la sécheresse cette année...

Malgré des nappes phréatiques mieux remplies qu’en 2023, la menace de sécheresse reste bien présente. Avec une hausse des chaleurs précoces et des réserves déjà sous tension dans certaines régions, l’été s’annonce incertain. Serge Zaka, climatologue, décrypte pour La Dépêche du Midi, l’état des nappes phréatiques en France et ce à quoi il faut s’attendre pour cet été.

Après plusieurs étés marqués par des épisodes de sécheresse parfois sévères, la question de l’eau revient au centre des préoccupations. Si les nappes phréatiques affichent, dans de nombreuses régions, des niveaux plus rassurants que l’an passé à la même période, rien n’est encore joué pour les mois à venir.

La Dépêche du Midi : Quelle est la situation des nappes phréatiques en ce début d’été ?

Globalement, la situation est bien meilleure qu’il y a un an. Les deux derniers hivers ont été favorables au rechargement des nappes phréatiques, et c’est une bonne nouvelle. On constate qu’il y a de nombreuses régions qui affichent des niveaux supérieurs aux normales de saison. C’est le cas du bassin parisien, aquitain et même une partie de l’arrière-pays méditerranéen, qui sont des zones stratégiques pour l’agriculture, notamment céréalière.

Peut-on dire que le risque de sécheresse est écarté ?

Pas du tout. La quantité d’eau présente dans les nappes aujourd’hui ne garantit en rien que l’irrigation pourra être assurée tout au long de l’été. En réalité, tout va dépendre des conditions météo de juillet et d’août. Si ces mois sont pluvieux, les besoins en irrigation resteront limités. Mais si la tendance chaude et sèche actuelle se poursuit, les cultures auront besoin de beaucoup plus d’eau et le risque est réel.

C’est-à-dire ?

Nous nous dirigeons vers une probable canicule qui sera durable dans le temps. Ce type d’événement fait exploser la demande hydrique des végétaux. Cela mettra sous tension les réserves en eau que ça soit dans le sol ou dans les nappes, de façon précoce et ce dès le mois de juin. Cette pression risque d’arriver plus tôt que les années précédentes.

Quelles sont les régions les plus vulnérables cette année ?

Les Pyrénées-Orientales restent la zone la plus préoccupante. Les nappes y sont en déficit chronique depuis trois ans. Le début de cette saison a été un peu meilleur que l’an passé, mais il reste très insuffisant pour couvrir l’ensemble des besoins estivaux. Donc les restrictions en eau seront inévitables. Mais en dehors de ce cas extrême, d’autres régions sont à surveiller : la Bretagne, le nord et l’est de la France présentent également des niveaux inférieurs ou justes aux normales. Ces territoires pourraient rapidement entrer en tension en cas de forte chaleur prolongée.

À quoi faut-il s’attendre dans les semaines à venir ?

Le mois de juin s’annonce décisif pour la gestion de la ressource en eau sur l’ensemble du territoire. Chaque année, les nappes commencent à baisser avec la montée des températures, l’évaporation et l’augmentation des besoins des plantes. Mais cette fois, le réchauffement climatique risque d’en accentuer l’ampleur. Des périodes de fortes chaleurs, voire une canicule durable, pourraient précipiter la chute des réserves. Si les pluies ne sont pas au rendez-vous et que la chaleur persiste, la situation hydrique pourrait se dégrader bien plus vite que prévu. Les bons niveaux actuels ne suffiront pas si la sécheresse s’installe

Publié le
 
https://www.ladepeche.fr/2025/06/18/entretien-les-restrictions-seront-inevitables-chaleur-precoce-reserves-deau-sous-tension-pourquoi-faut-il-craindre-la-secheresse-cette-annee-12767613.php
« Jusqu’en 2050, il sera possible de s’adapter, après, c’est une autre histoire… »...

Les évolutions climatiques ne seront pas les mêmes selon les régions de France en 2050, explique Serge Zaka, avec une moitié sud plus impactée que le nord. Mais dans tous les cas, les agriculteurs doivent les anticiper dès maintenant, en changeant leurs pratiques ou en se diversifiant dans de nouvelles cultures plus adaptées.

« Il ne faut pas s’attendre à une désertification de la France, ni à une fin de l’agriculture à horizon 2050. La France a largement les moyens de faire face aux nouveaux éléments climatiques au moins jusqu’en 2050 », c’est le message rassurant que délivre d’emblée Serge Zaka, agroclimatologue, lorsqu’on l’interroge sur l’avenir de l’agriculture française face au climat futur. A condition d’agir maintenant.

Les projections sont préoccupantes. La Trajectoire de réchauffement de référence pour s’adapter au changement climatique (Traac) adoptée par la France table sur une hausse des températures moyennes de + 2,7°C en 2050 par rapport à l’ère préindustrielle (avant 1900).

Les évolutions climatiques ne seront pas les mêmes selon les régions de France. Dans le nord, au-dessus d’une ligne Bordeaux-Lyon, « il y aura des sécheresses estivales, moins marquées que dans le sud, mais bien présentes, et des excès d’eau lors des périodes froides. Finalement, on aura les deux extrêmes : excès d’eau et déficit sur les périodes chaudes », explique l’agroclimatologue.

« Dans le sud, en revanche, il y aura beaucoup plus de sécheresse que d’excès d’eau. » C’est déjà le cas avec une évolution plus marquée de la sécheresse et du nombre de jours supérieurs à 35°C. Le sud va devenir un « hotspot climatique », une zone où le réchauffement sera plus marqué et où le climat va très fortement évoluer par rapport à ce qu’on connaissait avant, pour devenir plus méditerranéen, voire avec une « ambiance steppe-savane » près de la grande bleue.

https://www.terre-net.fr/changement-climatique/article/880868/serge-zaka-jusqu-en-2050-il-sera-possible-de-s-adapter-apres-c-est-une-autre-his

« Le changement climatique : une bénédiction pour les pays qui savent en profiter »...

« Le changement climatique peut être une bénédiction pour ceux qui savent en profiter », explique Serge Zaka dans son dernier livre Orages sur le climat. Et en premier lieu les pays de l’Est comme la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie. Avec la hausse des températures et du taux de CO2 dans l’air, les terres noires de ces régions seront encore plus fertiles et de nouvelles terres, actuellement inexploitées, pourront l’être. Ces nouvelles conditions climatiques vont permettre à ces pays d’être de plus en plus performants.

Serge Zaka prend l’exemple du blé. « Dans les années 2000, la Russie était un importateur net, et dans les années 2020, elle est devenue le premier exportateur mondial. » C’est l’augmentation du C02 dans l’air qui accélère la photosynthèse du blé et a permis d’accroître les rendements. Et le régime de Vladimir Poutine a su s’adapter rapidement à la nouvelle donne climatique de son pays.

La Russie fait désormais la pluie et le beau temps sur le marché mondial du blé, et fournit de nombreux pays notamment africains.

Dans les années à venir, le climat sera de plus en plus favorable aux pays d’Europe de l’est et à la Russie, qui pourront aussi se diversifier sur de nouvelles cultures. « Ce seront nos nouveaux concurrents sur le maïs entre autres, les pommes de terre et les betteraves », explique Serge Zaka. Mais une question se pose, « veut-on vraiment mettre les approvisionnements alimentaires européens à la merci de Poutine ? », interroge l’agroclimatologue.

Pour éviter cela, il faudrait anticiper dès maintenant le changement climatique à venir, cela passe par une modification des techniques culturales et par l’implantation de nouvelles cultures correspondant à l’évolution du climat.

La France, leader en fruits et légumes en 2050 ?

En France, comme dans d’autres pays de l’Union européenne, les gouvernements successifs n’anticipent pas suffisamment les évènements climatiques, estime Serge Zaka. Ils se contentent d’intervenir une fois les dégâts constatés, par une politique de dédommagement, comme lors d’épisodes de gels ou de sécheresse – ce que Serge Zaka nomme « la politique du pansement » – sans prendre des mesures de long terme pour adapter notre agriculture à la nouvelle donne climatique.

Avec la hausse des températures, la France est amenée à produire davantage de fruits et légumes, et pourrait devenir un concurrent pour les pays du sud, comme l’Espagne et le Maroc. « Après 2050, il est même possible que notre pays fournisse le reste de l’Europe en fruits et légumes à condition de bien gérer les évolutions de filière » et de « prendre les décisions politiques et économiques qui s’imposent », alerte Serge Zaka. « Tous les pays qui ont une puissance alimentaire sont des pays puissants. La denrée agricole est une force de négociation : si on n’en a pas, on disparaît de la scène mondiale. »

Serge Zaka : « Il va falloir abandonner certaines cultures agricoles »...

INTERVIEW. L’agroclimatologue, invité de Futurapolis Planète, l’événement consacré à l’innovation et à la transition écologique, du 5 au 7 décembre à Toulouse, dessine la future carte agricole française.

L'agroclimatologie, science ancienne mais encore méconnue du grand public il y a trois ans, fait désormais figure d'outil essentiel pour anticiper les bouleversements agricoles liés au changement climatique. Serge Zaka, qui est son visage médiatique en France, explique comment les cultures vont devoir migrer vers le nord de l'Europe, nécessitant une réorganisation complète des filières agricoles et un accompagnement des pouvoirs publics.

Le Point : Nous avons connu, la semaine dernière, une situation météorologique assez folle, avec, à Paris, un début d'hiver neigeux suivi de températures de 17 °C le week-end. L'agriculture est-elle chamboulée par ce type d'événements ?

Serge Zaka : En novembre, les événements climatiques n'ont pas énormément d'impact sur l'agriculture. Mais ce type d'alternance illustre bien les défis auxquels nous sommes confrontés. 2022 a été la deuxième année la plus sèche en France, suivie de l'année la plus humide en 2024. Or, pour avoir des rendements stables d'année en année, il faut un climat de la moyenne, pas un climat de l'écart-type. Le changement climatique entraîne une multiplication des événements extrêmes, notamment hydriques. S'y adapter est, pour les agriculteurs, extrêmement complexe.

Certains ont investi, après la sécheresse de 2022, dans du matériel d'irrigation qui n'a pas encore servi puisqu'un véritable déluge a suivi. D'autres se demandent s'ils ne doivent pas prévoir à la fois du matériel de drainage et d'irrigation. Leurs plantations sont soumises à tellement d'événements climatiques qu'ils n'arrivent plus à produire sereinement. Pour les plantes aussi, c'est difficile : elles ne savent plus si elles doivent s'adapter à la sécheresse ou à l'excès d'eau.

Ces préoccupations semblent nouvelles dans le débat public, or ce sont des données que la science connaît depuis longtemps.

Oui, c'est incroyable, la première fois qu'un ministre de l'Agriculture en France a entendu parler de l'agroclimatologie, c'était en 2021, après un épisode de gel tardif particulièrement destructeur. Les réflexions que nous avons maintenant auraient dû avoir lieu sous l'ère Chirac, cela montre à quel point nous sommes en retard. L'olivier ou la vigne sont des cultures à exploitation longue. Si nous avions commencé à nous adapter il y a trente ans, nous aurions aujourd'hui des essais sur le terrain, des améliorations génétiques et des arbres matures déjà en production.

Les caractéristiques méditerranéennes remontent vers le Bassin parisien, mais les cultures ne suivent pas automatiquement. Les variétés qui ont été parfaitement adaptées au climat aquitain ne le sont plus quand ce climat devient méditerranéen. Il va falloir réapprendre. Par exemple, plus on avancera dans le siècle, plus il sera coûteux de produire du maïs dans le sud-ouest de la France. Il faudra déployer de plus en plus de stratégies pour qu'il reste rentable sous un climat qui lui sera de moins en moins favorable.

Les précipitations ne sont pas homogènes : le Sud aura moins de pluie, le Nord parfois plus.

Il faudra progressivement abandonner certaines cultures au profit d'autres plus adaptées. Dans le Sud-Ouest, le maïs pourrait être remplacé par de la tomate, de l'olive, du sorgho, du millet, parfois de l'arboriculture ou de l'aubergine. Et ce maïs, on peut le déplacer vers Nancy, dans les plaines de l'Aisne… C'est un décalage de filière. L'important est d'abord de bien placer les cultures au bon endroit, dans un climat qui leur est favorable, avant même de réfléchir à l'irrigation ou à l'amélioration des pratiques.

Est-ce aussi simple, de déplacer les cultures vers le nord ?

Non, ce n'est pas une simple translation. Les précipitations ne sont pas homogènes : le Sud aura moins de pluie, le Nord parfois plus. Si vous faites remonter des abricots trop au nord, ils vont se heurter à des printemps très pluvieux qui nuiront à leur floraison. C'est un champ d'études scientifiques très complexe. Il y a aussi l'effet CO2, par exemple, qui est favorable pour le blé. Le blé va être de plus en plus présent dans le nord de l'Europe, mais surtout, il va pousser de plus en plus. Cela a des implications géopolitiques importantes. La Russie pourrait en bénéficier.

Quelles nouvelles cultures pourraient arriver en France ?

La figue, la figue de Barbarie, le kaki et tous les agrumes sont de nouvelles filières qui arrivent dans le sud de la France. Parfois, il faut savoir pivoter : à Agen, par exemple, l'avenir n'est peut-être plus dans le pruneau, qui a besoin de froid en hiver, mais dans l'abricot sec ! Économiquement, cela pourrait être pertinent, étant donné que la région dispose déjà des structures de séchage et que la forme de l'abricot ressemble à celle du pruneau. Il faut trouver une culture qui permette de conserver les usines de pruneaux – ce que ne permettrait pas, par exemple, la culture des agrumes ou des noix.

Il ne suffira pas d'écouter les climatologues pour résoudre les défis de l'agriculture. Spécialistes du climat, agronomes, agromodélisateurs, économistes, industriels, pouvoirs publics, même les chefs étoilés et le monde de la gastronomie, tous doivent travailler ensemble. Il est essentiel d'avoir une pensée systémique.

On ne peut pas créer de nouvelles filières, faire des vignobles à Londres ou de l'huile d'olive à Poitiers si on ne travaille pas sur l'éducation alimentaire et l'aspect économique de l'agroalimentaire. Il faut des investissements pour le marketing, la consommation locale, la création de nouvelles AOC et IGP, l'intégration dans les chaînes agroalimentaires. Si le consommateur, en bout de chaîne, ne sait pas comment cuisiner la farine de sorgho et n'y est pas habitué, il n'en achètera pas – et les importations remplaceront les productions locales.

Les agriculteurs ne peuvent pas porter seuls cette transition. Ils ont déjà suffisamment de problématiques sur le terrain et de problèmes de revenus. L'État doit intervenir pour fédérer ces nouvelles filières plutôt que de laisser se multiplier des initiatives dispersées.

Les besoins en eau vont augmenter avec l'évapotranspiration et les températures plus élevées, tandis que les précipitations baisseront en été. Sans une nouvelle vision de la gestion de l'eau, nous n'arriverons pas à produire. Je ne parle pas que du maïs, mais aussi des courgettes, des tomates, des autres fruits et légumes – des aliments essentiels pour la santé. D'autant plus dans une société qui souhaite manger moins de viande.

Mais ce n'est pas noir ou blanc : en changeant de culture, on peut réduire la pression sur l'eau. Un abricotier a besoin de plus d'eau qu'un pistachier. De plus en plus de producteurs de maïs abandonnent cette culture au profit de l'olive, par exemple. L'agriculture de demain devra être pensée globalement : choix des cultures adaptées au territoire, amélioration des sols, installation de haies pour couper le vent, développement du maraîchage sous arbres, améliorations génétiques… La solution n'est pas unique, elle est multiple.

Propos recueillis par

https://www.lepoint.fr/sciences-nature/serge-zaka-il-va-falloir-abandonner-certaines-cultures-agricoles-04-12-2024-2577101_1924.php

« La Normandie : futur enfant gâté du réchauffement climatique ? » Une question provocante mais pas aussi saugrenue à l’écoute des propos de Serge Zaka, adhérent puis administrateur d’Infoclimat dès l’âge de 14 ans, ingénieur agronome à Agrosup’Dijon à 22 ans, docteur en agroclimatologie à l’Inrae de Lusignan à 26 ans et, depuis, chercheur-modélisateur scientifique dans le même domaine.

« L’agriculture normande doit faire face au changement climatique mais ce sera l’une des régions les plus productives de France ». Serge Zaka ne tiens pas un discours « catastrophe » sur le réchauffement climatique mais un discours « factuel basé sur des résultats scientifiques les plus propres possible ». A contrario, au sud d’une ligne Bordeaux/Lyon, les effets négatifs seront bien plus impactants.

À quel moment de votre vie avez-vous pris conscience du changement climatique ?

« Je travaille dans la météorologie depuis que je suis très jeune, ma prise de conscience a donc été précoce. En revanche, ma prise de conscience de l’impact du réchauffement climatique sur l’agriculture est plus tardive. Elle date du 28 juin 2019. Ce jour la, il a fait 46 °C avec 40 km/h de vent. Dans mon village, tous les végétaux dont la vigne, les oliviers, le laurier (…) ont brûlé. J’ai réalisé alors que le réchauffement climatique, ce n’était pas seulement quelques pertes de rendements ici ou là mais qu’il pouvait se traduire par des pertes très importantes en quelques heures. Autre date clé, les 6, 7 et 8 avril 2021 avec 2 milliards d’euros en raison d’un gel tardif sur floraison. »

C’est la première fois dans l’histoire de notre planète que l’homme est responsable d’un tel changement ?

« Il y a toujours eu des changements climatiques sur la planète pour causes naturelles : volcans, astéroïdes, déplacement des continents, paramètres astronomiques comme l’inclinaison de la Terre ou bien encore la distance par rapport au soleil… La grande différence par rapport à ce que nous vivons aujourd’hui, c’est la vitesse de ce changement. Historiquement, les écarts de températures se sont étalés sur des milliers d’années, laissant le temps aux écosystème de s’adapter. Alors, oui, c’est la première fois que l’Homme pèse sur le climat. Les explications sont multifactorielles : gaz à effet de serre, modification des paysages, destruction des forêts, attribution différentes des terres agricoles avec notamment des pâtures qui disparaissent… »

Dispose-t-on encore d’une marge de manœuvre pour inverser la tendance ?

« Oui pour l’instant et jusqu’en 2050. Les marges de manœuvres existent mais plus on attend, plus elles vont se restreindre. Attention aussi aux boucles rétroactives positives. Je m’explique, attention aux aggravations naturelles. Si une forêt dépérit, certains arbres vont mourir. Si certains arbres meurent, le soleil va encore plus pénétrer dans la forêt et réchauffer encore plus le sol. Il faut donc limiter ces boucles de rétroactivité positive pour éviter un emballement climatique. Ce n’est pas encore le cas mais le risque est réel. »

Nous ne sommes pas égaux face à ce changement. Certaines régions du monde ont-elles plus à perdre que d’autres ?

« Si l’on regarde les choses sous un angle purement agricole, il y a du positif. Toutes les régions canadiennes, russes, biélorusses, ukrainiennes, suédoises, norvégiennes, écossaises (…) vont profiter de la hausse des températures grâce à une augmentation des saisons des cycles culturaux. Le blé pourra être semé plus tôt. Certaines cultures comme le maïs, le sorgho, le pois chiche vont arriver par le sud. Il y aussi le CO2 qui va favoriser la photosynthèse. A contrario, en ce qui concerne le pourtour méditerranéen et la partie centrale de l’Europe, les effets seront négatifs avec des sécheresses plus longues, des canicules plus intenses. L’agriculture va en faire les frais. Le changement climatique, ce n’est pas la disparition de l’agriculture mais un décalage vers le nord. Avec des limites cependant car ce décalage risque d’être très rapide. Il n’est pas certains que les agriculteurs et les filières agricoles disposent de suffisamment de temps pour s’adapter. On est toujours un peu à la traine. »

Et la Normandie ?

« Elle se situe au milieu de tout ça. On peut s’attendre à des rendements en blé à la hausse grâce au CO2, de même en colza et tournesol, une stabilité en maïs… À condition cependant de bien maîtriser l’irrigation et la vie du sol pour mieux garder l’eau. En résumé, des effets plutôt positifs en cultures d’hiver, neutres en culture de printemps et plutôt négatifs pour l’herbe avec une grosse pousse de printemps mais une perte de rendement en été. Autre effet positif pour la Normandie, l’émergence de nouvelles filières comme l’arrivée de la pêche d’ici 2040 à la place de la pomme ? In fine, en France, les régions les plus défavorisées sont celles au sud d’une ligne Bordeaux/Paris. »

L’agriculteur normand de demain a-t-il plus à craindre des canicules, de la douceur hivernale suivie de coups de gel tardif, du vent et des cyclones, de l’excès d’humidité à certaines périodes de l’année ?

« Il faudra être vigilant aux canicules et aux sécheresse estivales d’autant plus qu’il a moins l’habitude que son collègue du sud de gérer l’eau. Il pourrait aussi privilégier des techniques comme l’agriculture de conservation pour préserver l’humidité des sols. Tenir compte des paysages et des haies qui coupent le vent et limitent l’évapotranspiration. Tout cela s’inscrit dans la maîtrise du microclimat au niveau de la parcelle sans oublier l’hydrologie régénérative… Autre paramètre à considérer, le gel tardif puisque la floraison va être de plus en plus précoce. Par ailleurs, s’il ne faut pas forcément s’attendre à plus de vent, de grêle ou d’orage, on aura un peu plus de précipitations avec des excès d’humidité à l’automne et en hiver et un déficit estival. La répartition intra annuelle des précipitations sera différente. C’est gérable par une bonne maîtrise de l’eau et des retenues-réserves qui pourraient arriver en 2030 et devenir plus importantes d’ici 2040. »

Peut-on espérer en la science et les nouvelles technologies pour nous apporter des solutions durables ?

« Oui et c’est déjà le cas avec la génétique variétale qui a apporté des améliorations conséquentes. Le progrès technique, technologique, chimique (…) a multiplié par sept le rendement en blé en Normandie depuis 1945. Face aux nouvelles problématiques environnementales et climatiques, la sélection génétique variétale constitue toujours une réponse. On pourrait par exemple travailler sur un système racinaire du blé capable d’aller plus en profondeur pour chercher l’humidité. Je pense aussi au numérique, à la modélisation, à la satellisation… Il existe énormément de solutions pour l’agriculture mais elles doivent être adossées à des réponses agronomiques de terrain. Des réponses avec du bon sens paysan : évolution des dates de semis, évolution des pratiques culturales, évolution des filières… Chacune d’elles peut apporter son petit pourcentage d’amélioration. L’une n’est pas meilleure que l’autre, elles sont complémentaires. »•

26 janvier 2024 - Par

Thierry Guillemot

 

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