massacres...
Selon les informations dévoilées jeudi 5 février par la presse transalpine, un homme de 80 ans aurait été accusé d’homicide dans le cadre de l’enquête ouverte par le parquet de Milan sur l’affaire dite “des safaris humains à Sarajevo”. Cet ancien routier est suspecté de s’être rendu en Bosnie pendant la guerre pour “s’amuser” à tirer sur des civils.
L’homme en question aurait été surnommé l’“archer”, fait savoir La Repubblica, qui trace le portrait-robot de la première personne accusée dans le cadre de l’affaire dite “des safaris humains” à Sarajevo. “Âgé de 80 ans, passionné d’armes, chasseur et avec de profondes convictions d’extrême droite”, il est le premier Italien officiellement mis en examen par le parquet de Milan dans cette affaire. L’homme est accusé d’avoir tué “des civils sans défense, dont des femmes, des personnes âgées et des enfants, en tirant depuis les collines situées autour de Sarajevo entre 1992 et 1995, alors que la ville était assiégée par les Serbes de Bosnie”, écrit le quotidien romain, qui relaie les accusations de la justice italienne. Mais comment cette personne a-t-elle pu être trouvée plus de trente ans après les faits ?
Comme le rappelle le Corriere della Sera, à l’origine, “c’est un dossier déposé par l’écrivain Ezio Gavazzeni qui a déclenché l’ouverture d’une enquête par le parquet”. L’auteur avait ensuite déposé plainte pour homicide volontaire aggravé contre X. L’existence de cette “pratique meurtrière” perpétuée par des étrangers non concernés par la guerre en Bosnie était discutée depuis des longues années. Elle avait fait notamment l’objet d’un documentaire réalisé en 2022 par le Slovène Miran Zupancic et intitulé Sarajevo Safari.
Fascisme, culte du corps, et passion pour les armes
Or, jusqu’ici, aucune personne n’a jamais été condamnée pour ces faits, notamment à cause de la difficulté de récupérer des preuves. Néanmoins, après les premières révélations sur la plainte d’Ezio Gavazzeni, “le témoignage d’une femme à une télévision locale de Vénétie a mis les enquêteurs sur les traces d’un homme résidant à San Vito al Tagliamento”, un village du nord-est de l’Italie, retrace le média milanais.
L’homme avait l’habitude de se vanter de ses actions en Bosnie. “Routier et ouvrier, adepte du culte du corps, il se déclare fasciste et a la passion des armes, révèle le Corriere della Sera. Tant et si bien que les gendarmes ont retrouvé chez lui lors d’une perquisition deux pistolets, quatre fusils et une carabine.” Désormais, conclut le quotidien centriste, “il devra démontrer que les voyages qu’il effectuait fréquemment pendant les années de la guerre en Yougoslavie étaient seulement pour le travail et non, comme il avait l’habitude de l’affirmer publiquement dans sa commune, qu’il s’y rendait pour tuer dans le cadre des ‘safaris humains’”.
https://www.courrierinternational.com/article/bosnie-safaris-humains-a-sarajevo-trente-ans-apres-un-premier-italien-mis-en-examen_240256
La ville de Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine, a connu de 1992 à 1996 le plus long siège militaire de l’histoire « moderne », quatre années de souffrances infligées par les milices serbes dirigées par le général Ratko Mladic, aujourd’hui en prison.
Un « siège » signifie concrètement que la ville est enfermée, encerclée et bombardée. 300 obus étaient tirés au quotidien sur la capitale, avec pour cible essentielle la population civile.
En plus des bombardements, les milices serbes avaient organisé un sniping des civils, c’est à dire qu’elles avaient confié à des tireurs d’élite (snipers en anglais) de viser les passants pour les tuer. Les snipers s’installaient dans des immeubles détruits de la ligne de front, à plusieurs centaines de mètres de leurs cibles, jusqu’à plus d’un kilomètre parfois, pour tirer sans préavis sur les habitants, avec une priorité pour viser les enfants, leurs mères ou les personnages âgées plus lentes dans leurs déplacements.
Le sniping était d’autant plus redoutable que la ville de Sarajevo est entourée de collines et de montagnes offrant de multiples possibilités de tir sans qu’aucune alerte ne puisse être donnée avant que le coup de feu fatal ne claque, à toute heure de la journée. Les snipers n’étaient probablement pas très nombreux, quelques dizaines actifs en même temps, car la maîtrise d’un tir à longue distance et du camouflage pour ne pas se faire repérer nécessitent un long entraînement et une certaine expérience.
Les milices serbes ont rapidement fait appel à des renforts pour les aider à terroriser la population de Sarajevo. Nous – soldats français déployés à Sarajevo – nous savions, pour en avoir neutralisé quelques uns et par les propos des chefs serbes qui se plaisaient à entretenir de bonnes relations avec les militaires français, que des étrangers participaient à ce sniping. Nous avions observé quelques « volontaires internationaux » illuminés qui voulaient aider les Serbes dans leur délire paranoïaque et surtout des mercenaires recrutés parmi d’anciens tireurs d’élite des armées du pacte de Varsovie en pleine déliquescence.
Les Serbes avaient aussi recruté d’anciens tireurs olympiques qui acceptaient pour quelques milliers de dollars de venir exercer leur art sur ces cibles vivantes… C’était d’autant plus sordide que Sarajevo avait accueilli des Jeux Olympiques dont les infrastructures marquaient encore la ville et ses environs.
La terreur était ainsi assurée pour les Sarajéviens, entre les obus qui « tombaient du ciel » et ces balles qui fendaient l’air et les visaient au quotidien. L’horreur de voir une mère de famille s’effondrer dans la rue et d’hésiter à lui porter secours pour ne pas être ensuite la cible de ce sniper qui avait besoin de quelques secondes pour recharger et qui ne craignait pas d’attendre un peu pour tuer sur le même lieu une autre personne venue simplement aider.
La caractéristique de ce sniping était de ne viser quasiment aucune cible militaire, mais bien au contraire de ne s’en prendre qu’à la population civile la plus fragile. Une politique de terreur que rien ne pouvait atténuer dans cette haine collective que des extrémistes avaient cultivé dans une population serbe qui avait pourtant vécu en toute sérénité en « Yougoslavie » avec ceux-là mêmes qui constituaient désormais leurs cibles.
Après avoir traversé trois génocides (Cambodge, Rwanda, Srebrenica), je pensais avoir vu largement assez de l’horreur que l’inhumanité peut commettre, de corps démembrés, de familles massacrées, de violence déchaînée. Tout cela, je ne l’ai jamais vraiment compris, mais accepté comme une réalité, cependant je n’avais pas imaginé que des « êtres humains » puissent payer pour participer à ces massacres. Cela relevait d’une forme de déni, un « impensé », un peu comme notre société a aujourd’hui tant de mal à accepter de devoir être prête à se battre pour défendre sa paix.
Des journalistes italiens ont révélé que plusieurs personnes avaient en effet déboursé des dizaines de milliers d’euros pour venir à Sarajevo et tuer de ses habitants avec pour seule motivation de laisser libre cours à leurs pulsions morbides. Trente ans après les faits, des journalistes ont pu enfin récupérer des témoignages qui sont désormais aux mains de la justice italienne et qui, je l’espère, déboucheront sur des condamnations.
Lire aussi : Sarajevo Safari », une enquête ouverte en Italie sur des « touristes de guerre » snipers lors de la guerre en Bosnie (Radio France)
Ces premiers éléments de l’enquête montrent que les milices serbes avaient organisé cette offre de « safari » humain, à l’image de ce que proposerait une agence pour aller chasser une gazelle au Kenya, sauf qu’il s’agissait là d’un enfant à Sarajevo… Un réseau structuré bien évidemment, car il était impossible à un apprenti tueur de débarquer dans cette zone de guerre avec sa carabine sur l’épaule pour faire « son carton » et repartir.
« rien d’autre que cette envie de tuer, une pulsion d’inhumanité »
Il fallait à ces psychopathes une organisation capable de les accueillir dans la Bosnie-Herzégovine en guerre, de les accompagner jusqu’à Sarajevo, de les emmener jusqu’à des positions de sniping sans être vus pour exécuter leur tir, pour viser dans leur lunette un enfant qui traversait la rue et pour l’abattre – froidement – sans même avoir de prétexte, une conviction politique ou une somme d’argent, non rien d’autre que cette envie de tuer, une pulsion d’inhumanité.
En face de cette organisation serbe, des réseaux devaient permettre à ces tueurs potentiels et fortunés d’être contactés. Des réseaux structurés d’autant qu’au début des années 1990 aucun darknet n’existait encore, aucun réseau crypté sur internet qui aurait permis de proposer un tel « service » aux amateurs potentiels.
Ces amateurs, j’en ai malheureusement croisé quelques uns : des hommes toujours, fascinés par la violence et par les armes, qu’ils confondaient volontiers. Ils mettaient beaucoup d’énergie à se procurer des fusils de longue portée, interdits sur les marchés officiels d’armes de chasse. Une fois ces armes acquises, ces « heureux propriétaires » voulaient ensuite les essayer, sur des cibles de carton pour s’entraîner avant de passer à des êtres humains. Ce sont des hommes excités par la violence, alimentés par les discours d’extrême-droite qui prônent la haine de l’autre et l’effacement de toute valeur morale par l’envie bestiale de faire mal.
Ces réseaux existent encore, probablement dans toute l’Europe. Et à l’époque de Sarajevo, ces safari-men n’ont pas été seulement deux, ni bien sûr seulement italiens. Il est vraisemblable que nous parlons de dizaines de tueurs qui avaient entre 30 et 60 ans, et qui ont désormais entre 60 et 90 ans. Il faut les poursuivre, sans attendre 20 ans de plus comme pour les génocidaires du Rwanda, les poursuivre avant qu’ils ne puissent se réfugier derrière les affres de la vieillesse pour se protéger et oublier leurs crimes odieux.
En fait, c’est d’une enquête internationale dont nous avons besoin pour pister et débusquer ces « chasseurs » qui ont forcément laisser des traces et rencontré des « pairs » dans leurs expéditions meurtrières. Il faut pouvoir en condamner suffisamment pour faire jurisprudence, pour créer un précédent, pour faire peur à leurs successeurs en leur montrant que la justice viendra un jour frapper à leur porte et qu’ils n’emporteront pas au paradis leur trophée d’inhumanité.
C’est l’occasion aussi de s’interroger sur la faiblesse, le quasi-échec de la lutte contre les snipers et plus encore contre les bombardements qui frappaient Sarajevo, alors que l’ONU avait déployé une force impressionnante, la Force de Protection de l’ONU (FORPRONU) dirigée pour l’essentiel par des officiers français.
Une force paralysée en réalité par une politique décidée par l’Elysée où François Mitterrand agonisant avait décidé que les Serbes devaient rester nos alliés historiques dans une référence aussi désuète que déplacée à la Première Guerre Mondiale. L’Elysée avait décidé que les militaires français ne devaient s’en prendre en aucun cas aux Serbes alors même qu’ils martyrisaient Sarajevo, sous leurs yeux.
En 1995, je dirigeais une équipe de guidage rapproché des frappes aériennes – un TACPi dans notre jargon – intégré dans un bataillon de la Légion étrangère (française) stationné sur l’aéroport de Sarajevo, verrou du siège de la ville. Comme je l’ai raconté dans « Vent glacial sur Sarajevo », nous étions venus pour protéger Sarajevo des canons et des mortiers serbes qui bombardaient quotidiennement la capitale et qui auraient dû être immédiatement détruits par la redoutable force aérienne mise à disposition par l’OTAN, plus de 400 avions de combat contre lesquels les Serbes ne pouvaient pas se défendre.
Mais le résultat fut affligeant, nous devions protéger Sarajevo avec cette armada aérienne avec l’interdiction de nous en prendre aux assiégeants puisqu’ils étaient serbes… ce fut donc une mission d’impuissance dont je ramenais 18 morts dans nos rangs et sans avoir été autorisé une seule fois à détruire ces canons serbes qui tiraient sous nos yeux.
Plus de cent fois nous avions localisé avec mon équipe un canon d’artillerie qui tirait sur Sarajevo, plus de cent fois nous nous en étions dangereusement rapprochés, plus de cent fois une patrouille d’avions de l’OTAN était venue le détruire sur notre « guidage avancé », et plus de cent fois le commandement (français) de l’ONU avait annulé la frappe aérienne, nous exposant aux tirs des Serbes et en livrant la population de Sarajevo à ces bombardements terrorisants.
Le sniping avait été « traité » de la même manière, avec des ripostes sous-dimensionnées qui avaient exposé nos quelques tireurs d’élite et les soldats français d’infanterie qui cherchaient bravement à protéger la population à des pertes inutiles puisque nous ne devions pas nous en prendre à nos « amis » serbes.
A plusieurs reprises, mon équipe de guidage avait proposé de détruire les étages des immeubles abandonnés qui servaient de cache aux snipers serbes et étrangers, plutôt que de chercher vainement ces fantômes qui ne risquaient pas de s’exposer. Ces morceaux d’immeubles étaient assez faciles à détruire avec des frappes aériennes ciblées (pas comme celles menées à Gaza qui relevaient du massacre dans un camp de réfugiés).
Mais de même que pour les canons d’artillerie, ces frappes contre les caches des snipers étaient toujours annulées, au dernier moment, comme pour laisser croire que nous avions l’intention d’agir quand la politique de la France était de laisser les Serbes faire ce qu’ils voulaient.
Lire aussi : Après le Rwanda, il est temps de faire la lumière sur la politique de la France en Bosnie et dans les Balkans (Blog Ne Pas Subir)
Peut-être qu’à cette époque, les services de renseignement français avaient détecté la présence de ces safari-men venus pour tuer dans Sarajevo, mais conformément à la politique de l’Elysée il a dû sembler inopportun de neutraliser ces réseaux qui faisaient les bonnes affaires des Serbes, recevoir de l’argent et des tueurs.
Et dans ces réseaux, si quelques Italiens ont manifestement sévi, il est dès lors évident que des extrémistes français (fortunés) sont aussi allés à Sarajevo pour remporter leur trophée d’inhumanité. Quand allons-nous enfin les rattraper ?
Guillaume Ancel 06 12 25
«safaris de l'horreur»
La justice de Milan enquête sur des «touristes» qui, dans les années 90, auraient payé jusqu’à 100’000 euros pour tirer sur des civils...
Le parquet de Milan a ouvert une enquête sur des «tireurs d’élite du week-end», dont des Italiens, des Français, des Anglais, mais aussi des Suisses qui, lors du siège de Sarajevo au début des années 1990, auraient payé l’armée serbe pour tirer sur des civils, rapportent la presse italienne et l’ex-maire de Sarajevo.
Selon le quotidien «La Repubblica», l’enquête ouverte contre X par le procureur de Milan, Alessandro Gobbis, pour «homicide volontaire aggravé», cherche à identifier les Italiens qui, entre 1993 et 1995, ont payé pour «jouer à la guerre» et tuer des civils sans défense «pour le plaisir». Ces «touristes de guerre», pour la plupart des sympathisants d’extrême droite passionnés d’armes et fortunés, se rassemblaient à Trieste, dans le nord de l’Italie, avant d’être conduits sur les collines entourant Sarajevo, ajoute le journal.
«Safaris» macabres
L’enquête s’annonce difficile en raison des faits vieux de plus de trente ans, mais un témoignage clé d’un pompier américain entendu en 2007 par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pourrait relancer le dossier, relève «Le Temps». Celui-ci affirme avoir vu à Sarajevo des «touristes snipers» étrangers se déplaçant avec des armes de chasse inadaptées à la guerre. S’il ne les a jamais vus tirer, il les a observés se déplacer armés, et décrit la logique atroce de ces attaques: «Viser un enfant ou la plus belle femme d’un groupe pour détruire la famille entière».
Pour pouvoir participer à ces «safaris» macabres, ils payaient jusqu’à l’équivalent de 100'000 euros par jour, indique le quotidien «Il Giornale», qui avait révélé le premier, en juillet, l’ouverture d’une enquête italienne. Cette dernière fait suite au dépôt d’une plainte par le journaliste et écrivain italien, Ezio Gavanezzi, lequel a été contacté en août 2025 par l’ex-maire de Sarajevo, Benjamina Karic, qui avait déjà porté plainte en Bosnie en 2022, après la diffusion du documentaire «Sarajevo Safari» du réalisateur slovène Miran Zupanic.
«Snipers du week-end»
Sollicité par l’AFP, le parquet de Milan n’a pas donné suite. Ezio Gavanezzi, dans une interview à «La Repubblica», estime à «au moins une centaine» ces «snipers du week-end» , tandis qu’«Il Giornale» évoque le chiffre d’au moins 200 Italiens ainsi que la présence d’étrangers d’autres nationalités. Ezio Gavanezzi parle même de citoyens suisses, français ou anglais.
Saluant mardi sur Facebook l’ouverture de l’enquête italienne, Benjamina Karic a publié la plainte qu’elle avait déposée en 2022. «Le contenu du documentaire («Sarajevo Safari»), ainsi que les déclarations des témoins, indiquent qu’il existe un soupçon fondé qu’il y ait eu parmi les membres de l’Armée de la Republika Srpska (NDLR: RS, entité serbe de Bosnie) des individus qui organisaient des ''excursions'' pour de riches étrangers», peut-on y lire.
Plus de 11'000 victimes
Contre une somme d’argent, ces derniers pouvaient «tirer avec des fusils de précision depuis des positions de l’Armée de la Republika Srpska, situées au-dessus de la ville de Sarajevo, tuant et blessant des civils innocents de la ville assiégée, dont des enfants», ajoute le document.
Durant le siège de Sarajevo (1992-1996), le plus long de l’histoire de la guerre moderne, 11'541 hommes, femmes et enfants ont été tués et plus de 50'000 de ses habitants ont été blessés par les forces serbes de Bosnie, selon les chiffres officiels.
https://www.20min.ch/fr/story/siege-de-sarajevo-des-touristes-snipers-accuses-de-cibler-les-plus-belles-femmes-103450754
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Gaza, ce bilan qui donne le vertige !
https://nepassubir.fr/2025/01/25/gaza-ce-bilan-qui-donne-le-vertige/
Gaza, ce bilan qui donne le vertige !....L’offensive de Netanyahou contre Gaza a fait 100 fois plus de victimes que l’attaque terroriste du 7 octobre 2023...Ceci met en lumière le côté (totalement) disproportionné de la riposte déclenchée par Netanyahou tandis que cette guerre lui a permis en premier lieu de se maintenir au pouvoir
Des réservistes israéliens démobilisés après avoir combattu dans l’enclave palestinienne dénoncent l’absence quasi totale de règles d’engagement. Les soldats tirant à leur guise sur tout ce qui bouge, détruisant des immeubles et laissant derrière eux des rues jonchées de cadavres. Et ce, avec l’autorisation implicite de leurs supérieurs, raconte le média israélien “Siha Mekomit”.
Le 12 juin dernier, [la chaîne panarabe] Al-Jazeera diffusait des images d’exécutions sommaires présumées de Palestiniens, apparemment désarmés, par des soldats israéliens sur une plage de la bande de Gaza.
De telles images sont rares, en raison des contraintes strictes imposées par Tsahal [acronyme en hébreu désignant l’armée israélienne] aux journalistes israéliens et étrangers et aussi du danger encouru par la presse dans l’enclave assiégée.
Ces images concordent avec les témoignages de six réservistes israéliens recueillis après leur démobilisation. Corroborant les déclarations de médecins palestiniens indépendants, ces soldats affirment qu’ils étaient autorisés à ouvrir le feu contre des civils palestiniens sans restriction aucune.
Des cadavres livrés aux animaux errants
Ces six témoins, dont un seul n’a pas demandé l’anonymat, racontent comment les soldats israéliens exécutent des civils palestiniens simplement parce que ces derniers entrent dans une zone que l’armée a unilatéralement et sans avertissement suffisant décrétée comme interdite.
Les témoignages brossent, entre autres, le portrait d’un paysage jonché de cadavres exposés à la rapacité d’animaux errants. Tsahal se contente de les dissimuler dès qu’elle sait que des convois humanitaires internationaux vont arriver, “afin que les images de cadavres de Palestiniens à un stade avancé de décomposition ne ressortent pas”.
Deux soldats évoquent également une politique systématique consistant à incendier des immeubles palestiniens après y avoir séjourné.
Les témoignages de ces soldats soulignent par ailleurs que leurs officiers les autorisent à tirer sans aucune retenue et à “se défouler” pour tuer leur ennui. “Les gars veulent vivre l’événement [pleinement]”, souligne S., un réserviste qui a servi dans le nord de la bande de Gaza.
“J’ai moi-même tiré dans tous les sens et sans raison aucune dans la mer, sur des trottoirs, contre des immeubles abandonnés et sur des Palestiniens présents au mauvais moment et au mauvais endroit”.
Dans le jargon de Tsahal, on appelle ça : “Je m’emmerde, alors je tire.”
“Les directives sont quasi inexistantes”
Depuis la fin des années 1980 [au moment de la première Intifada], l’armée israélienne refuse de divulguer ses règles d’engagement, malgré les demandes répétées de la Cour suprême [israélienne].
Selon le sociologue militaire Yagil Levy, depuis la seconde Intifada [2000-2005], “l’armée ne fixe plus aucune règle d’engagement aux soldats”, ce qui laisse une immense latitude aux réservistes et à leurs commandants. En plus d’avoir causé la mort de plus de 38 000 Palestiniens, “la quasi-inexistence de directives est également responsable du nombre élevé de soldats tués par des ‘tirs amis’ depuis le 7 octobre 2023”.
Le soldat B. explique qu’à Gaza, “il est difficile de distinguer les civils des miliciens du Hamas”, ces derniers “se promenant souvent sans leurs armes”. De ce fait :
“Tout homme âgé de 16 à 50 ans est soupçonné d’être un terroriste.”
Même dans les zones moins peuplées et calmes de Gaza, les soldats procèdent à des tirs lourds et intensifs. Dans certains cas, note-t-il, cela répond tout simplement à une autre directive officieuse : “Montrer que nous sommes là, montrer une présence.”
À lire aussi : Infographie. Que risqueraient vos amis si vous viviez à Gaza ?
M., un autre réserviste, confirme que ces ordres viennent directement des commandants de compagnies ou de bataillons sur le terrain. “Lorsqu’il n’y a pas [d’autres] forces que Tsahal [dans la zone]… les tirs se font sans aucune restriction, c’est complètement dingue. Tout y passe : les armes légères, évidemment, mais aussi les mitrailleuses, les tirs de mortiers et les obus de chars.”
Et M., de poursuivre : “En l’absence d’ordres formels, de nombreux soldats sur le terrain se vengent [du 7 octobre] et se font ‘justice’ eux-mêmes, sans que l’échelon supérieur de l’armée ne juge bon d’intervenir.”
“Comme un jeu vidéo”
Un seul des soldats interrogés dans le cadre de cette enquête a accepté d’être identifié nommément : Yuval Green, un réserviste de 26 ans originaire de Jérusalem, qui a servi dans la 55e brigade de parachutistes en novembre et décembre 2023 et a récemment signé une lettre de 41 réservistes déclarant leur refus de continuer à servir à Gaza, à la suite de l’invasion de Rafah par l’armée. “Il n’y avait aucune restriction sur les munitions”, s’étrangle Yuval Green :
“Les soldats tiraient juste pour ne plus s’emmerder.”
Pour Green, l’absence de règles d’engagement officielles démontre également une profonde indifférence à l’égard du sort des otages. “Ils m’ont parlé d’une pratique consistant à faire sauter des tunnels et je me suis dit que s’il y avait des otages [à l’intérieur], cela les tuerait, ce qui m’a valu plusieurs rappels à l’ordre.” Après que, pensant qu’il s’agissait de Palestiniens, des soldats basés à Shujaiya [un quartier de la ville de Gaza] ont abattu [en décembre 2023] trois otages israéliens brandissant des drapeaux blancs, Green a exprimé sa colère, mais on lui a répondu : “C’est comme ça, on n’y peut rien.”
A. explique que “tirer sur des hôpitaux, des dispensaires, des écoles, des institutions religieuses et des bâtiments d’organisations internationales suppose a priori une autorisation de l’état-major. Mais, dans les faits, je peux compter sur les doigts d’une seule main les cas où on nous a demandé de ne pas ouvrir le feu.” Et A. de poursuivre : “L’état d’esprit se résume par ‘d’abord tirer, ensuite penser’. Le consensus implicite est que personne ne versera une larme si nous rasons, même sans raison aucune, tout un immeuble palestinien.”
A. continue en affirmant avoir vu des images capturées par des drones israéliens. “De temps en temps, un bâtiment s’effondre, mais on n’entend rien, c’est juste une image. Le sentiment est ‘wow, c’est dingue, quel pied !’ Même moi, qui suis plutôt situé à gauche, j’ai très vite oublié qu’il s’agissait de vrais immeubles avec de vrais habitants à l’intérieur. C’était comme un jeu vidéo. Il m’a fallu deux grosses semaines avant d’admettre que c’étaient de vrais bâtiments qui s’effondraient et ensevelissaient de vrais civils.”
Les civils, cibles régulières
Plusieurs soldats témoignent de ce que la politique de tir permissive induite par les commandants autorise de facto les unités israéliennes à tuer des civils palestiniens même lorsqu’ils sont identifiés comme tels.
D., un autre réserviste, explique que sa brigade était stationnée à côté de deux couloirs dits “humanitaires”, l’un pour les organisations humanitaires et l’autre pour les civils fuyant le nord vers le sud de la bande de Gaza. Dans la zone d’opération de sa brigade, ils ont institué une politique de “ligne rouge, ligne verte”, délimitant les zones où il était interdit aux civils d’entrer.
Selon D., les organisations humanitaires sont autorisées à se rendre dans ces zones avec une coordination préalable. Mais pour les Palestiniens, c’est différent. “Quiconque pénètre dans une zone rouge devient une cible”, explique-t-il, certifiant que ces zones, censément signalées aux civils, ne le sont en fait absolument pas. “S’ils franchissent la ligne rouge, on le signale par radio même si, dans les faits, nous savons que l’autorisation de Tsahal va tomber de soi : ‘Vous pouvez tirer.’”
À lire aussi : Entretien. “À Gaza, l’IA Lavender a désigné 37 000 cibles humaines”
D. explique que tout le monde [au sein de Tsahal] sait que des civils [palestiniens] viennent souvent dans les zones de transit des convois humanitaires pour ramasser des produits alimentaires tombés des camions. Néanmoins, la politique officieuse de Tsahal reste de tirer sur tout ce qui bouge et sur quiconque essaie de franchir des lignes dont le tracé est connu des seuls soldats israéliens. “Ces civils sont clairement des réfugiés, ils sont désespérés, ils n’ont plus rien.” Pourtant, depuis les premiers mois de la guerre, “chaque jour, il y a deux ou trois incidents avec des personnes innocentes ou [des personnes] soupçonnées d’être envoyées par le Hamas comme observateurs” et que les soldats de son bataillon abattent sans sourciller.
“Tout pue la mort”
Les soldats interviewés assurent que, dans toute la bande de Gaza, les cadavres de civils palestiniens restent éparpillés le long des routes et dans les champs. Le soldat S. raconte :
“Tous ces endroits sont jonchés de cadavres que nous laissons à la merci de chiens errants, de veaux abandonnés et de chevaux désemparés. Nous ne voulons pas que ces animaux s’approchent de nous. Mais, du coup, nous voyons souvent des chiens errants se promener avec des morceaux de viande arrachés aux cadavres putréfiés de Palestiniens que nous avons laissés derrière nous après notre passage. Tout pue la mort.”
Mais, avant chaque arrivée de convois humanitaires, continue S., les corps sont évacués. “Un D9 [bulldozer blindé Caterpillar] accompagné d’un char, vient ramasser les cadavres et les enterre sous les décombres, pour que les humanitaires ne les voient pas et pour qu’il n’y ait aucune image de cadavres palestiniens à un stade avancé de décomposition, des cadavres qui sont majoritairement ceux de civils [palestiniens] : des femmes et des enfants, voire des familles entières. Dans mon secteur, chaque jour, au moins un ou deux civils étaient abattus à bout portant parce qu’ils circulaient dans une zone interdite dont on ne les avait pas informés. Je ne sais pas qui était terroriste et qui ne l’était pas, mais la plupart d’entre eux ne portaient pas d’armes.”
Lire aussi : Enquête. En Israël, le tabou du suicide des soldats
“Les soldats israéliens ne s’occupent pas des corps, confirme B. Si ces cadavres gênent, on les met de côté ou on prétend que nos soldats ont marché dessus par erreur.”
Le mois dernier, Guy Zaken, un soldat qui conduisait un bulldozer D9 à Gaza, a déclaré devant une commission parlementaire de la Knesset que lui et son unité avaient, littéralement, “aplati des centaines de terroristes supposés, morts ou vivants”. Aucun député n’a bronché. Mais un soldat de son unité de bulldozers s’est suicidé par la suite.
La routine des immeubles pillés, brûlés et détruits
Deux des soldats interrogés décrivent également comment incendier des immeubles palestiniens est devenu une routine. Green a personnellement été témoin de deux cas de ce type : le premier, une initiative indépendante d’un soldat, et le second, un ordre d’un commandant. C’est, entre autres, une des raisons qui l’a amené à déserter.
Lorsque les soldats occupent des immeubles civils, témoigne Yuval Green, la politique est la suivante : “Après y avoir séjourné, vous avez l’ordre d’incendier l’immeuble.” Pourtant, pour Green, cela n’a aucun sens : “Nous occupons ces immeubles non pas parce qu’ils appartiennent à des membres du Hamas, mais parce qu’ils nous servent sur un plan purement opérationnel. Détruire gratuitement un immeuble abritant trois ou quatre familles signifie qu’elles se retrouveront sans abri.”
“J’ai interrogé le commandant de ma compagnie, lequel m’a répondu qu’aucun équipement militaire ne pouvait être laissé sur place et qu’il ne fallait pas que l’ennemi découvre nos règles d’engagement”, poursuit Green. “Cet argument ne tenant absolument pas la route, mon commandant s’est ensuite ‘démasqué’ en se déplaçant sur le terrain de la pure vengeance et en affirmant que l’état-major [de Tsahal] avait décidé de lâcher la bride à nos soldats.”
À lire aussi : Conflit. Pillages et vandalisme à Gaza : les soldats israéliens rappelés à l’ordre
Yuval Green explique que les destructions causées par l’armée [israélienne] à Gaza sont “inimaginables”. Au début des combats, raconte-t-il, les soldats avançaient entre des immeubles distants de 50 mètres les uns des autres et de nombreux soldats “traitaient ces bâtiments [comme] des boutiques de souvenirs”, taguant tous les murs d’insultes salaces en hébreu et pillant tout ce que les propriétaires [palestiniens] n’avaient pas eu le temps d’emporter avec eux : des vêtements et, surtout, des photos de famille. Green conclut :
“Nous avons anéanti tout ce qu’il était possible d’anéantir.”
“Pas par simple nécessité de nous défendre, mais par un pur désir de vengeance et une indifférence totale envers tout ce qui est palestinien. Je n’oublierai jamais à quelle vitesse des quartiers entiers, pleins de vie et presque bucoliques peuvent être réduits en amas de sable.”
Oren Ziv
Source de l’article
Siha Mekomit (Tel-Aviv)
En hébreu, «Siha Mekomit» signifie «appel local», au sens téléphonique.
Lancé en 2010, ce site israélo-palestinien a été fondé par l’Israélien Noam Sheizaf, qui fut contributeur régulier à Foreign Affairs et Foreign Policy.

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