Comment l’homme perd progressivement son lien avec la nature

Publié le par ottolilienthal

Le lien humain avec la biosphère a diminué de 60 % en 200 ans, selon une étude. Un risque « d’extinction de l’expérience » dans le monde naturel...

Il suffit parfois d'un seul chant d'oiseau pour rappeler à quel point l'oreille des citadins s'est accoutumée au vrombissement des voitures. Un merle siffle dans la cour bétonnée : les enfants lèvent à peine les yeux de leurs écrans, le père hausse les épaules – « un merle, quoi » – et la vie continue, parfaitement indifférente à ce signal venu d'un vieux monde enfoui sous l'asphalte. C'est exactement ce type de scène que Miles Richardson, psychologue à l'université de Derby, a tenté de quantifier.

Son arme : un agent-based model, c'est-à-dire une simulation d'une population sur 220 ans qui mesure d'année en année leur nature connectedness – leur connexion au vivant. En nourrissant cette armée virtuelle de données historiques sur l'urbanisation et la dégradation des écosystèmes, Richardson reconstitue deux siècles de cohabitation entre Homo sapiens et la biosphère. Le verdict, publié cet été dans la revue Earth : nous avons perdu plus de 60 % de notre lien intime avec la nature depuis l'an 1800. Pire : même en repeignant nos villes en vert fluo, le décrochage risque de se poursuivre encore un quart de siècle.

Bienvenue dans l'« extinction de l'expérience », expression imaginée par l'entomologiste (branche de la zoologie qui étudie les insectes) Robert Pyle et devenue un concept clé des psychologues environnementaux. Le principe : moins on voit d'arbres, moins on a envie d'en voir, et plus on bétonne. Un cercle vicieux. Miles Richardson franchit un pas supplémentaire : il démontre que ce cycle se transmet de génération en génération, comme une sorte d'hérédité culturelle.

Autopsie d'une déconnexion annoncée

Faute de disposer d'enquêtes détaillées débutant sous Napoléon, l'auteur a notamment traqué la fréquence de vingt-huit mots qui appartiennent au lexique de la nature dans des dizaines de millions de livres numérisés par Google. Rivière, floraison, mousse, bosquet : ces vocables, simples comme un carnet de botaniste, ont servi de sismographes culturels. Or le signal s'effondre : moins 60,5 % entre l'époque du romantisme et aujourd'hui.

L'exode rural est évidemment au centre de ce phénomène. Miles Richardson a modélisé des représentations de « familles occidentales types » pour suivre leur évolution au cours des deux siècles. Pour tester si la société avait réellement décroché, il a construit un tableau de 1 600 cases – 40 par 40 – où chaque cellule peut être « nature intacte », « zone urbaine » ou « terrain dégradé ».

En 1800, seules 7 % des cases sont urbaines ; en 2020, 83 %. À chaque tour de piste (un an), les familles virtuelles vieillissent, font des enfants, migrent vers les métropoles, pendant que la verdure recule. Les avatars évaluent le nombre d'arbres autour d'eux, ajustent leur sensibilité au vivant, puis transmettent leur capital de nature à leur progéniture.

Pour comprendre notre déconnexion avec la nature, selon le chercheur, il faut regarder du côté de la transmission parentale. Un enfant reçoit 80 % de son « score nature » de ses parents et seulement 20 % de l'environnement immédiat. Autrement dit, si papa-maman ont grandi entre deux rocades, l'enfant démarre déjà avec un handicap. De génération en génération, le capital s'érode, comme un compte épargne jamais renfloué.

Un impossible retour en arrière ?

« Le lien avec la nature est désormais reconnu comme l'une des principales causes de la crise environnementale », estime Richardson, dans une interview pour The Guardian. Mais, pour lui, cela va au-delà de la question écologique : « C'est également essentiel pour notre santé mentale. Il unit les individus et le bien-être de la nature. Un changement radical est nécessaire si nous voulons changer la relation de la société à la nature. »

Inverser la déconnexion sera difficile – peut-être impossible à court terme. D'après les modélisations de Richardson, même des hausses substantielles d'accès à la nature en ville (+ 50 % ou + 100 %) ne suffisent pas à inverser la tendance. Seule une augmentation d'un ordre de grandeur – des villes jusqu'à dix fois plus vertes – combinée à une hausse de 30 % de la connexion à la nature chez les enfants, via des interventions familiales et scolaires, enclenche une reprise durable après 2050. Planter quelques arbres dans les rues nous reconnecterait-il avec la nature ? Pas si sûr.

L'auteur de l'étude prend l'exemple de Sheffield, au nord de l'Angleterre. Une étude a révélé que les habitants de cette ville passaient en moyenne seulement quatre minutes et trente-six secondes dans des espaces naturels chaque jour. Pourtant, la nature est thérapeutique. Edward O. Wilson, professeur à Harvard reconnu pour ses réflexions sur les humains et les insectes, explique que nous possédons tous ce qu'il nomme la « biophilie ». Selon lui, les êtres humains ont un désir inné d'entrer en relation avec d'autres formes de vie et le faire est extrêmement salutaire.

 

L'écrivain Robert Pyle se demande : « Combien de personnes grandissent avec de telles fenêtres sur le monde ? […] Beaucoup de personnes ne vivent qu'avec un soupçon de nature dans leurs vies, et leur nombre croît. C'est de mauvais augure. Si, comme l'a écrit Aldo Leopold, la peine d'une éducation écologique est de vivre dans un monde de blessures, alors les espaces naturels sont les pansements et le baume. Et si la peine de l'ignorance écologique est un surcroît de blessures, alors ceux qui manquent d'instruction ont plus encore besoin de ces espaces. Pour obtenir la consolation de la nature, nous devons tous établir un rapport profond avec elle. Rares sont ceux qui le font. »

 

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