le tabou de l'esclavagisme arabo-musulman
L’Occident détient-il le monopole du Mal absolu ? Question ouverte : aujourd’hui, lorsqu’on veut discuter de racisme, d’exclusion, de massacres, de colonisation et d’esclavage, on désigne l’Occident comme le grand (et unique) coupable. Et si cela participe au travail de mémoire essentiel pour les générations à venir, cela consacre souvent une myopie volontaire qui va produire, à son tour, une déresponsabilisation catastrophique dans les pays « coupables » des mêmes crimes, mais écartés de la tâche de reconnaissance.
Prenons le cas de la résolution onusienne A/80/L.48 (adoptée le 25 mars 2026). Que dit-elle ? Que l’esclavage transatlantique et le colonialisme constituent « des causes sous-jacentes majeures des racismes actuels » et appellent des réparations. Mais là où la piété idéologique s’invite, c’est dans la qualification de l’esclavagisme transatlantique, en exclusivité. L’esclavage pratiqué pendant des siècles par les « Arabes » et les petits empires musulmans qui braconnaient dans le continent noir est donc exclu du procès. Ce n’est pas un crime, car il manque le coupable idéal : l’Occident.
Cela sacralise quelques règles implicites du « bon usage de la culpabilisation ». La première est que, lorsqu’on est victime d’une victime, cela annule le crime. Ainsi, au nom de la solidarité entre colonisés (ou bien entre coreligionnaires musulmans), la traite arabe, les industries de castration des esclaves pour éviter la reproduction sur place et donc la chute des « prix », la hiérarchisation ou encore la bestialisation ne sont pas une atrocité ni une obligation de reconnaissance morale pour les élites dans le monde dit « arabe ».
Exemptions malvenues
De même, elles ne constituent pas un travail pour les historiens. L’esclavagisme devient une exclusivité occidentale et l’ONU accrédite par son prestige institutionnel cette équité manquée. En deux : aucun travail de réparation réel ne peut être engagé que si l’Occident est coupable et les élites autochtones dans le monde dit « arabe » ou musulman, dont dispensé de la mission de reconnaître, raconter, réparer. Trois : à cause de la surdocumentation moderne, des transmissions de mémoires rendues possibles à large échelle par les archives et les institutions et les imprimeries, c’est désormais l’Occident qui est coupable de tout le Mal : colonisation, esclavagisme, prédations. Même le fait qu’il s’agisse d’une des rares civilisations à porter les instruments mêmes de la reconnaissance de ses torts ne suffit pas.
La résolution myope de l’ONU s’avère catastrophique : par son biais, elle consacre la responsabilité réelle de l’Occident et la déresponsabilisation manifeste et encouragée de certaines géographies, comme celle du monde « musulman ». Elle paralyse les réformes, les critiques et la déconstruction essentielle ; elle exclut du devoir moral un pan de l’histoire douloureuse de l’humanité et elle soutient la rente mémorielle autant que le victimaire. Elle isole encore plus les intellectuels « arabes » qui travaillent dans le sens de la reconnaissance d’une histoire de l’esclavagisme dans leur monde. L’ONU, par ses exemptions sur le « mal », n’aide pas.
La résolution A/80/L.48 intervient à quelques mois du décès de l’auteur discret et extraordinaire du Génocide voilé, ouvrage déterminant sur l’esclavagisme de plusieurs siècles pratiqué par le monde arabo-musulman en Afrique. Tidiane N’Diaye est décédé le 26 octobre 2025, au Sénégal, à Toubab Dialaw, à l’âge de 75 ans. On l’apprend presque par hasard tant l’auteur était exclu du panthéon de la reconnaissance ; on attaqua violemment son livre après sa parution en 2008, on lui contesta le terme de « génocide », on lui reprocha l’usage du pamphlet et non des instruments austères de l’analyse historique orthodoxe.
Justice boiteuse
Toute une machine participa à le délégitimer, à bannir son œuvre courageuse, à émietter son enquête. Selon le décolonialisme unilatéral, la victime d’une victime ne peut demander de « réparation », mais doit se montrer solidaire. Albert Memmi fut porté aux nues quand il publia Portrait du colonisé, il sera quasiment excommunié et oublié lorsqu’il publia, après les grands désenchantements des indépendances, Portrait du décolonisé. Mêmes usages.
La résolution de l’ONU A/80/L.48 appelle à des « réparations », à la « justice réparatrice », aux excuses officielles et aux compensations. Cela est une bonne chose, essentielle ; mais cela efface, moralement, l’exigence d’un même effort du monde dit « arabe ». Ce monde pratique encore aujourd’hui les racismes institutionnels, les déportations et les camps de regroupement face aux migrations subsahariennes (en Libye, dans certains pays du Golfe ou au Maghreb). Le statut du « Zindji », du « nègre », affleure dans les discours officiels, les islamismes débridés et les racismes invisibles. La justice peut être aveugle, mais elle ne doit pas, en plus, être boiteuse.
Imaginez une nuit d'été en 1575, au large des côtes espagnoles. La mer est calme, presque trop. À bord de El Sol, un galion marchand, l'équipage somnole sous les étoiles. Soudain, un bruit sourd : des galères surgissent des ténèbres, leurs rames battant l'eau en silence. Des silhouettes armées bondissent à bord, sabres étincelants sous la lune. Cris, sang, chaînes. Parmi les captifs traînés dans les cales puantes, un jeune soldat, blessé à la poitrine, nommé Miguel de Cervantes. 5 ans de captivité l'attendent à Alger, une épreuve qui inspirera son Don Quichotte. Mais pour des milliers d'autres, anonymes, ce sera l'oubli total, la mort lente dans les bagnes ou les harems.
Pendant plus de 350 ans, du XVIe au XIXe siècle, les côtes européennes ont tremblé devant ces prédateurs sans pitié venus d'Afrique du Nord. Les corsaires barbaresques – d'Alger, Tunis, Tripoli, et parfois Salé au Maroc – n'étaient pas de vulgaires pirates, mais des guerriers organisés, sous l'égide ottomane, qui vivaient de rapines et d'esclavage. Leurs raids fulgurants ont capturé des centaines de milliers d'Européens. peut-être jusqu'à un million, selon les estimations les plus sérieuses. Une traite humaine effacée des mémoires collectives, éclipsée par d'autres horreurs plus "politiquement correctes" à rappeler aujourd'hui.
Les ombres de la mer : qui étaient ces corsaires impitoyables ?
Pas de simples bandits errants, non. Ces États barbaresques formaient une machine de guerre bien huilée, mi-autonomes, mi-vassaux de l'Empire ottoman. À leur tête, des figures légendaires comme les frères Barberousse – Arudj et Khayr ad-Din –, des aventuriers berbères qui conquirent Alger au début du XVIe siècle et en firent une forteresse imprenable. Puis vinrent Dragut, le "dragon de la Méditerranée", ou des renégats européens convertis à l'islam pour survivre ou s'enrichir : John Ward, un Anglais devenu Yusuf Raïs, ou Jan Janszoon, un Hollandais rebaptisé Murad Reis, qui mena des expéditions jusqu'aux confins de l'Atlantique.
Leurs galères, fines et rapides, étaient propulsées par des rameurs enchaînés, souvent des captifs chrétiens. Imaginez : des dizaines d'hommes nus, fouettés jusqu'au sang, tirant sur les rames sous un soleil implacable. Ces navires fondaient sur leurs proies comme des faucons, capturant bateaux marchands ou débarquant de nuit sur des villages côtiers vulnérables. Le sud de l'Italie, la Sicile, les Baléares, la Provence, le Languedoc... Partout, la peur régnait. Les habitants abandonnaient leurs maisons en bord de mer, fuyant vers les collines pour ériger des tours de guet qui, aujourd'hui encore, parsèment les paysages de Corse ou de Sardaigne, muets témoins d'une terreur ancestrale.
Ces raids n'étaient pas aléatoires. Ils visaient les points faibles : villages isolés, nuits sans lune. Une fois à terre, c'était le chaos – maisons pillées, feux allumés, habitants traînés hurlants vers les plages. Les plus chanceux mouraient vite ; les autres affrontaient un voyage infernal vers les marchés d'esclaves.
Le cauchemar de Baltimore : quand l'Irlande fut mise à sac en une nuit
Plongeons dans un épisode glaçant, presque surréaliste. C'est le 20 juin 1631, dans la petite baie de Baltimore, au sud-ouest de l'Irlande. Le village dort paisiblement, ses pêcheurs rêvant de mers calmes. Mais voilà que deux cents corsaires, commandés par ce même Murad Reis, débarquent sous couvert de l'obscurité. Pas un coup de feu : ils surprennent les gardes, envahissent les chaumières. En quelques heures, 107 âmes – des familles entières, femmes enceintes, enfants en bas âge – sont enchaînées et jetées dans les cales. Le village est laissé en cendres, quasi désert. Seuls 3 captifs seront rachetés plus tard, après des négociations interminables. Les autres ? Vendus à Alger, convertis, ou morts d'épuisement.
Ce n'était pas un cas isolé, loin de là.4 ans plus tôt, en 1627, Murad Reis avait osé frapper les îles Vestmann, au large de l'Islande : 400 Islandais arrachés à leurs fjords gelés, emmenés vers un destin torride et cruel. Des expéditions similaires touchèrent l'Angleterre, l'Écosse, les Pays-Bas. Même les côtes américaines, naissantes, n'étaient pas à l'abri. La Méditerranée, mais aussi l'Atlantique, devinrent des mers de péril, où tout voyageur risquait de finir en marchandise humaine.
Aux enchères comme du bétail : les marchés infernaux d'Alger
Arrivés à Alger, la capitale de cette traite impitoyable, les captifs étaient débarqués, hagards, couverts de sel et de plaies. Le marché aux esclaves – le "Badistan" – bruissait d'une foule cosmopolite : marchands turcs, juifs séfarades, acheteurs arabes. On les dénudait, inspectait leurs muscles, leurs dents, comme on le ferait pour des chevaux. Les hommes forts partaient ramer sur les galères ou bâtir des remparts sous les coups de fouet. Les femmes, souvent violées en route, finissaient domestiques ou concubines dans les harems des deys. Les enfants, malléables, étaient convertis à l'islam et élevés comme janissaires.
Écoutez les voix du passé : Emmanuel d'Aranda, captif belge en 1640, décrit dans ses mémoires des scènes à glacer le sang : des mères arrachées à leurs bébés, des hommes castrés pour servir d'eunuques. Vincent de Paul, futur saint catholique, fut lui-même esclave à Tunis en 1605 ; il en garda une haine viscérale et fonda des ordres pour racheter les captifs. Ces rachats, organisés par les Trinitaires ou les Mercédaires, coûtaient cher : des États européens payaient tribut pour protéger leurs marins, une humiliation qui dura des siècles.
Pourquoi cette horreur a-t-elle perduré si longtemps ? Parce que l'Europe, divisée par ses guerres intestines – Réforme, guerres de religion, rivalités coloniales –, peinait à s'unir. Des expéditions punitives, comme le bombardement d'Alger par les Anglais en 1816, finirent par briser cette machine, mais trop tard pour des générations perdues.
L'oubli sélectif : pourquoi on efface cette page sanglante de l'histoire ?
Aujourd'hui, qui parle de ces un million d'Européens – Italiens, Espagnols, Français, Grecs, même Scandinaves – réduits en esclavage ? L'historien Robert C. Davis, dans son ouvrage Esclaves chrétiens, maîtres musulmans (éditions Actes Sud), avance ce chiffre choc, basé sur archives et témoignages : entre 1500 et 1800, au moins 1 à 1,25 million de captifs. D'autres experts, comme Jacques Heers dans Les Barbaresques, tempèrent à 200 000 ou 800 000, mais le consensus est clair : des centaines de milliers, au bas mot.
Pourtant, silence radio. Cette traite ne cadre pas avec les récits dominants : maîtres musulmans, esclaves blancs chrétiens. Elle inverse les rôles habituels, gêne les discours sur "l'Occident oppresseur exclusif". Ajoutez que la conquête française d'Alger en 1830 – officiellement pour stopper la piraterie – servit de prétexte à la colonisation, et voilà l'histoire reléguée aux oubliettes, pour éviter les débats houleux.
Mais l'esclavage, cette plaie humaine, n'a jamais été l'apanage d'une seule civilisation. Il a ravagé partout : Afrique subsaharienne, Amériques, Asie. Les Barbaresques nous rappellent une vérité crue : la barbarie n'a pas de couleur, pas de religion attitrée. Elle frappe aveuglément, et l'oublier, c'est risquer de la répéter.
Des côtes vidées, des familles brisées, des vies volées : cette saga oubliée mérite qu'on la ressuscite, non pour attiser les haines, mais pour comprendre l'humanité dans toute sa noirceur. Et la prochaine fois que vous marcherez sur une plage méditerranéenne, imaginez les ombres de ces galères, toujours tapies dans les vagues.
Et pendant ce temps, le 24 décembre 2025, le Parlement algérien, aux ordres du pouvoir gérontocratique et militire, adoptait à l'unanimité une loi qualifiant la colonisation française (1830-1962) de "crime d'État" et de "crime contre l'humanité", réclamant excuses officielles, restitutions d'archives, décontamination des sites nucléaires et une "indemnisation complète et équitable" pour les dommages matériels et moraux. Un droit "inaliénable", dit le texte.
Curieux : pas un mot, dans ce long catalogue de griefs imprescriptibles, pour les centaines de milliers – voire plus d'un million – d'Européens enlevés, enchaînés, vendus, torturés ou convertis de force par les ancêtres de ces mêmes États barbaresques.
La mémoire sélective a de ces ironies : on criminalise un passé colonial quand il arrange, on oublie les chaînes quand elles étaient aux pieds des autres. L'Histoire n'est pas un menu à la carte. Si réparation il doit y avoir, qu'elle soit universelle... ou qu'on arrête de jouer à qui a le plus souffert.
(son site)
vendredi 2 janvier 2026
https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/barbaresques-les-maitres-musulmans-265689
Depuis qu'il a obtenu l'organisation de la Coupe d'Afrique des nations 2025 et de la Coupe du monde 2030, le royaume ne cesse de répéter qu'il défend les ambitions d'un continent tout entier. En réalité, le pouvoir marocain fait avant tout valoir ses intérêts nationaux, dans un contexte populaire marqué par le racisme anti-Noirs.
«Nous nous acheminons vers le statut de référence continentale, régionale et même internationale», a assuré Aziz Akhannouch, le Premier ministre marocain, en juillet dernier. Le Maroc est le grand favori de la Coupe d'Afrique des nations (CAN) 2025, qu'il accueille du 21 décembre au 18 janvier 2026. Si la population s'enthousiasme, le pouvoir espère la victoire des Lions de l'Atlas pour établir un peu plus la position dominante qu'il revendique sur le continent. L'aboutissement d'une stratégie d'influence de longue haleine qui ne va pas sans arrière-pensées ni sans ambiguïté.
En 2017, le Maroc a réintégré l'Union africaine (UA), trente-deux ans après l'avoir quittée à la suite de l'intégration à l'UA de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), qui défend l'indépendance du Sahara occidental, un territoire que revendique également le Maroc. Convaincu, depuis, qu'il obtiendrait plus facilement la reconnaissance de sa souveraineté sur ce territoire depuis l'intérieur des institutions africaines que de l'extérieur, le royaume chérifien n'a eu de cesse de renforcer son intégration au continent en jouant de son avance en matière de richesse et de développement pour se poser en soutien et en leader.
La Fédération royale marocaine de football (FRMF), dirigée par Fouzi Lekjaa depuis 2014, est devenue, à ce titre, un véritable instrument de diplomatie sportive. Elle a signé quarante-sept accords de coopération avec des fédérations africaines. «À l'occasion de l'organisation des phases finales de la qualification à la Coupe du monde 2022 au Qatar, le Maroc a abrité sur son sol les rencontres notamment du Mali, Burkina Faso, Niger et Djibouti en septembre 2022, puisque ces pays ne disposent pas d'infrastructures conformes aux normes internationales», rappellent les chercheurs marocains Imad Khater et Smail Serrar dans leur article «Le Maroc et la diplomatie par le football en Afrique», publié dans la revue Podium of sport sciences en février 2023.
«Depuis qu'il est à la tête de la FRMF, le 13 avril 2014, Fouzi Lekjaa, […] a été élu au comité exécutif de la Confédération africaine de football (CAF) après le retrait de la candidature du président de la Fédération algérienne Kheïreddine Zetchi. Depuis mars 2021, il occupe le poste de vice-président de la CAF et dirige jusqu'à présent la fameuse commission du budget de la CAF. En avril 2022, le président de la CAF l'a nommé au niveau du groupe de travail des commissions de normalisation de la FIFA», détaille une note de la branche marocaine de la Fondation Konrad-Adenauer, un groupe de réflexion allemand.
Cette diplomatie du football en Afrique a permis au Maroc de travailler pour sa grande cause nationale: «la marocanité du Sahara».
À la fin du mois de juillet 2025, la FIFA a aussi inauguré son bureau régional près de Rabat, le premier en Afrique du Nord, tandis que Marrakech abrite déjà un siège de la CAF. L'université Mohammed VI Polytechnique, dont l'influence se porte jusqu'aux portes du palais –elle a accueilli le prince héritier Moulay Hassan pour ses études– est devenue l'hôte d'événements internationaux comme le World Football Summit ou les CAF Awards, la cérémonie de remise de prix récompensant le football africain, au mois de novembre.
De leur côté, les équipes marocaines ont prouvé l'efficacité des structures locales et la vitalité du ballon rond dans le pays. Côté sélection nationale, on retrouve trois sacres en quatre éditions au Championnat d'Afrique des nations en 2018, 2020 et 2024, ainsi que le joli parcours effectué par les Lions de l'Atlas jusqu'en demi-finales de la Coupe du monde 2022 au Qatar (meilleure performance historique pour une équipe africaine au Mondial). Côté clubs, à l'échelle du continent, le Raja Casablanca (2018, 2021) et la RS Berkane (2020, 2022, 2025) ont soulevé plusieurs fois la Coupe de la confédération de la CAF, tandis que le Wydad Casablanca a remporté la plus prestigieuse Ligue des champions de la CAF en 2022.
Cette vitalité et cette diplomatie du football en Afrique ont permis au Maroc de travailler pour sa grande cause nationale: «la marocanité du Sahara». En 2017, il a obtenu que l'article 4 des statuts de la CAF stipule désormais que «la Confédération africaine de football est ouverte à toutes candidatures d'associations nationales africaines comme représentants officiels gérant le football dans un pays reconnu comme État indépendant et qui est membre de l'Organisation des Nations unies (ONU)». Autrement dit, la RASD, reconnue et membre de l'Union africaine, mais désignée comme «territoire non autonome» par l'ONU ne pourra jamais en être membre.
De même, en 2020, la CAF et la FIFA ont donné leur accord à la ville de Laâyoune, la plus importante du Sahara occidental, pour accueillir la Coupe d'Afrique des nations de futsal, malgré le retrait de l'Afrique du Sud et l'Algérie. «Une telle reconnaissance est synonyme de feu vert au Maroc à organiser d'autres manifestations [au Sahara occidental]», soulignent Imad Khater et Smail Serrar.
La stratégie d'éviction de la RASD des institutions continentales vise également son premier allié: l'Algérie. Quand le Maroc s'est porté candidat pour l'organisation de la CAN 2025, il avait pour adversaire l'Algérie. Un match avant le match que le Maroc a remporté grâce à un lobbying intense et bien installé, donc, au sein de la CAF, qui désigne le pays organisateur.
«Le Maroc dispose de stades modernes. […] L'Algérie avait aussi des arguments, mais là où les Marocains ont beaucoup d'avance, c'est sur la puissance de leur lobbying», explique un dirigeant d'une fédération subsaharienne, au magazine Jeune Afrique, en septembre 2023, juste après le retrait de dernière minute de l'Algérie. «Nous avons eu l'impression que tout était joué d'avance. Nous avons vite compris que le Maroc se verrait confier l'organisation de cette CAN bien que l'Algérie ait eu un dossier solide», a de son côté estimé Meziane Ighil, ancien sélectionneur des Fennecs.
L'Algérie a donc fini par se désister, tout comme les autres pays candidats, la veille de la nomination du pays hôte, de sorte que le Maroc a remporté l'organisation de la CAN 2025 sans aucune concurrence. Patrice Motsepe, président de la CAF, a été clair, ce jour-là, en conférence de presse: «La raison principale est de soutenir le Maroc dans sa candidature à la Coupe du monde 2030.» Depuis, en décembre 2024, l'organisation de cette édition 2030 du Mondial a été confiée à un trio Espagne-Portugal-Maroc, ce qui permettra au royaume de devenir le deuxième pays africain à accueillir l'événement, après l'Afrique du Sud en 2010.
En écho, le président de la Fédération marocaine Fouzi Lekjaa, qui rencontrait les ambassadeurs africains, le 3 décembre 2025, au complexe Mohammed VI de football, a assuré que «le royaume considère la CAN 2025 comme appartenant à toute l'Afrique et que le Maroc est déterminé à en garantir le succès, conformément aux orientations de sa majesté le roi et aux ambitions du continent».
Le royaume parvient ainsi, à travers la CAN 2025 et le football, à défendre ses propres intérêts en Afrique tout en parvenant à convaincre qu'il fait valoir ceux du continent tout entier. Il masque avantageusement une autre réalité qui apparaît clairement dans les tribunes: le Maroc se définit toujours comme «arabe» et blanc et, quels que soient les efforts diplomatiques du pouvoir, sa population ne se considère pas comme africaine. Au Maroc, un «Africain» est avant tout un Noir.
Par exemple, Nicolas Pépé, attaquant franco-ivoirien qui joue à Villarreal en Espagne et représente la Côte d'Ivoire, a fait les frais du racisme anti-Noirs latent au Maroc. Le 6 décembre, il plaisante dans une vidéo publiée sur YouTube avec l'influenceur franco-algérien Just Riadh, sur le faible nombre de victoires du Maroc à la CAN par le passé, contrairement à la Côte d'Ivoire et l'Algérie. Cette sortie lui a valu une volée de propos racistes anti-Noirs sur les réseaux sociaux mais aussi, et c'est notable, sa non-sélection en équipe nationale ivoirienne pour la CAN, justement.
En février 2020, à la suite de la victoire de leur équipe contre le TP Mazembe (RD Congo), en quart de finale aller de la Ligue des Champions de la CAF, des supporters du Raja Casablanca s'étaient également fait remarquer par un photomontage d'un homme avec des traits de singe et une peau noire portant le maillot officiel du Wydad, l'autre club de Casablanca et grand rival du Raja, floqué de l'écusson du TP Mazembe.
De fait, le racisme anti-Noirs est très présent dans tout le monde arabe et notamment au Maroc, du fait de l'héritage de la traite des Noirs africains par les Arabes. «Dans l'usage courant, la langue arabe désigne la personne blanche par un terme qui signifie “libre”. En revanche, la personne noire est désignée par les termes “abid” ou “oussif” qui signifient “esclave”», expose la chercheuse Célia Sadai, dans son article «Racisme anti-Noirs au Maghreb: dévoilement(s) d'un tabou», paru en 2021.
Lorsque l'épidémie d'Ebola a sévi en Afrique au milieu des années 2010, elle a rapidement réactivé le discours raciste dans la population, à tel point que l'on a commencé à entendre le surnom «Ebola» pour désigner un Africain noir. En 2015, le Maroc devait d'ailleurs accueillir la CAN et avait demandé, en octobre 2014, un report de l'épreuve en raison de l'épidémie. Cette requête est très mal passée auprès de la CAF, alors dirigée par Issa Hayatou, qui multiplie les sanctions contre le Maroc et lui retire l'organisation (qui reviendra à la Guinée équatoriale).
Les sanctions infligées au Maroc seront finalement levées par le Tribunal arbitral du sport en avril 2015. «Alors que ce pays essaie de développer ses relations avec les pays africains, notamment de l'Ouest, cette décision va être vécue comme humiliante et va provoquer une coupure entre le Maroc et l'Afrique subsaharienne. Cela est ressenti comme discriminatoire par les Africains», avait craint Pascal Boniface à l'époque. Onze ans plus tard, personne n'évoque plus cet acte manqué.
Pourtant, en septembre 2025, le Maroc a surpris tout le monde en imposant à huit pays –tous du continent africain– un visa électronique temporaire: l'Algérie, le Burkina Faso, le Cap-Vert, le Gabon, le Niger, le Sénégal, le Togo et la Tunisie. Les autorités du Maroc assurent que «ce dispositif vise à faciliter l'accueil, à fluidifier les formalités d'entrée, en garantissant la sécurité de tous». Difficile de croire pourtant que l'instauration d'une formalité administrative supplémentaire puisse fluidifier quoi que ce soit. Par contre, la crainte sécuritaire, toujours très vive au Maroc, semble l'élément déterminant: comme en 2015. Le Maroc imposera-t-il également des visas électroniques aux ressortissants des pays européens lors de la Coupe du monde 2030?
Julie Chaudier – Édité par Émile Vaizand –
Seul l’héritage impérial occidental expliquerait les rapports conflictuels de certaines minorités avec la France. Pourtant, elle n’est pas la seule à avoir des reproches à se faire.
L'embrasement des zones urbaines sensibles – qui concentrent 30 % de l'immigration en provenance d'Afrique et de Turquie, selon l'historien Pascal Blanchard – s'apprivoise comme un choc des civilisations par certains acteurs. Le président turc a désigné le « racisme culturel et institutionnel » ainsi que le « passé colonial » parmi les causes des conflits entre la France et une partie de ses minorités. Un moyen pour lui de flatter les ressentiments des minorités hostiles et non assimilées en s'imposant comme le protecteur des musulmans sur la scène mondiale. Erdogan s'arroge ainsi la fonction que l'Europe exerçait pour les chrétiens ottomans quand le Vieux Continent était en position de force.
Voilà que les habits de Martin Luther King sont enfilés par l'héritier de cet empire qui a attendu les pressions européennes pour lutter contre l'esclavage et concéder quelques droits à ses minorités avant d'en exterminer une et d'en persécuter bien d'autres. On est tenté de brandir la parabole de la paille et de la poutre. Mais la référence a peu de chances d'être comprise d'un personnage qui s'emploie à éradiquer toute trace de présence chrétienne dans l'ancienne Anatolie conquise par les Turcs, comme le montre le sort de la basilique Sainte-Sophie, entre autres édifices.
Ce procès a cependant un certain écho dans cette conscience occidentale si orgueilleuse et amnésique. L'Europe croit porter le poids du monde sur ses épaules. Mue par le mythe du bon sauvage, elle ignore que toutes les sociétés ont commis les crimes dont elle s'arroge l'exclusivité. Si l'on admet avec Raymond Aron que l'Histoire est tragique, aucune culture n'est restée en marge de celle-ci. C'est encore plus vrai de cette religion mahométane « qui agit sur les hommes avec le même esprit destructeur qui l'a fondée » pour reprendre les mots de Montesquieu. Byzance, Afrique romaine, Espagne, Balkans, Europe centrale et orientale : l'Islam a plus empiété sur l'Occident que l'inverse. Pourtant, « la colonisation » désigne encore la seule domination que les Européens ont exercée sur des sociétés loin d'être irréprochables avec l'étranger.
L'Europe vue comme le « domaine de la guerre »
Alors que l'Islam a enseveli l'immense partie du monde chrétien et gréco-romain dans lequel il est né, l'orientaliste Bernard Lewis rappelle que les musulmans ont longtemps manifesté de l'indifférence et du mépris à l'égard des mœurs européennes : « Avant le XVIIIe siècle, pas un savant ou homme de lettres musulman ne semble avoir cherché à apprendre une langue occidentale et encore moins à élaborer une grammaire, un dictionnaire ou d'autres outils linguistiques. » Et Lewis de rappeler que les musulmans considéraient l'imitation des infidèles comme un acte impie. Cette attitude contraste avec celle des lettrés européens. Ils fondent dès le Moyen Âge des lieux d'enseignement consacrés à la culture orientale, à tel point que les études européennes sur le Moyen-Orient à la fin du XVIIIe siècle « devançaient largement celles des musulmans eux-mêmes », selon l'orientaliste.
L'esprit de clocher islamique se doublait d'une hostilité de principe vis-à-vis des territoires européens que les juristes musulmans désignaient comme le « domaine de la guerre ». Loin de se limiter à l'expansion militaire, cette guerre prenait aussi la forme de campagnes régulières de pillages et d'enlèvements pour alimenter le vaste commerce d'esclaves que les musulmans ont constitué. Ces razzias étaient aussi bien dirigées contre les Européens que contre les Subsahariens que le philosophe tunisien Ibn Khaldoun désignait avec dédain comme « le seul peuple à accepter l'esclavage en raison d'un degré inférieur d'humanité ».
Paternalisme et lecture provinciale des enjeux
Avant de reculer sous les coups des puissances européennes, le pillage et le trafic d'esclaves européens et africains formaient une industrie bien implantée sur le littoral maghrébin, et dont le centre était Alger. « C'est qu'en fait d'aventure il est très ordinaire de voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire, puis être à leur famille à point nommé rendus, après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus », lit-on dans L'Étourdi de Molière. À quel point cet héritage peu glorieux pèse-t-il sur les mœurs des descendants des populations maghrébines et subsahariennes compte tenu de l'absence de travail mémoriel dans les pays dont ils sont issus ? Question taboue chez les commentateurs pour qui seul l'Européen serait marqué par les préjugés du passé. Comme si, faute d'être entré dans l'Histoire, le musulman ou l'Africain n'en était que le spectateur.
Ce paternalisme se double d'une lecture provinciale des enjeux actuels quand ils dépassent les frontières hexagonales. La France n'est pas la seule nation à connaître des difficultés avec ses minorités extra-européennes. Ces derniers forment un groupe plus criminogène que la moyenne dans la plupart des pays occidentaux. Même la Suisse, bien connue pour son terrible passé impérial, affiche un taux disproportionné de Nord-Africains et de musulmans dans ses prisons.
Enfin, les musulmans figurent aussi sur la scène internationale parmi les groupes les plus belligènes : « On s'aperçoit que les musulmans ont du mal à vivre en paix avec leurs voisins », observait déjà Samuel Huntington en 1996 en recensant le nombre élevé de conflits impliquant des musulmans sur la planète. Si on ajoute à cela le fait que les minorités ont peu de droits dans les pays où les disciples de Mahomet sont majoritaires, force est de constater qu'il n'est pas de peuple qui soit toujours et partout innocent.
L'histoire de l'oppression est universelle.
Mais il en est autrement de l'autocritique.
Ferghane Azihari
https://www.lepoint.fr/invites-du-point/esclavage-imperialisme-pillage-et-si-on-parlait-de-l-heritage-arabo-musulman-11-07-2023-2527971_420.php?M_BT=6286141392673#xtor=EPR-6-[Newsletter-Matinale]-20230711-[Article_11]
Alors qu’en France, ce 10 mai est dédié à la mémoire de la traite et de son abolition, retour sur un épisode sombre de l’histoire de l’esclavage, sur la côte est de l’Afrique.
Dans cette pièce d'à peine deux mètres de hauteur, accessible par un petit escalier menant au sous-sol, l'air est suffocant. Une mince ouverture, tout au fond, laisse passer de l'air chaud et humide. Assis sur les deux blocs de pierre à droite et à gauche, on ne tient qu'assis, la tête recroquevillée. Durant plusieurs siècles pourtant, à cet endroit, près de 75 personnes étaient entassées là. Ces hommes, femmes et enfants y agonisaient plusieurs jours avant d'être vendus sur le marché aux esclaves de Stone Town, la capitale de Zanzibar. L'archipel, situé au large de la Tanzanie, a été durant deux siècles le centre de la traite négrière en Afrique de l'Est. Donald Petterson, auteur de Revolution in Zanzibar : an American's Cold War Tale, estime qu'entre 40 000 et 50 000 esclaves ont été amenés de force sur son île principale, appelée elle aussi Zanzibar ou Unguja.
D'abord investies par les Portugais dès 1502, les îles de Zanzibar tombent sous le contrôle du sultanat d'Oman en 1698. À cette date, le commerce d'esclaves est déjà pratiqué, pour approvisionner les Antilles. Mais sous le joug omanais, la traite prend un nouvel essor. Et pour cause, les autorités ont besoin de travailleurs dans les champs de clous de girofle qu'ils ont pour projet de cultiver sur l'île. La vente d'esclaves à l'Arabie, la Perse, l'Inde ou l'île de la Réunion est aussi une manne financière conséquente. Pour se fournir des esclaves, le sultanat noue alors peu à peu des contacts avec certaines communautés de l'intérieur du continent, à l'exception des zones sous contrôle massaï.
Vers 1750, les marchands arabes arrivent sur les rives du lac Tanganyika, à l'extrême ouest de l'actuelle Tanzanie, dans le village d'Ujiji, et implantent des entrepôts à Tabora, dans le centre de l'actuelle Tanzanie : les routes caravanières sont tracées.
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Zanzibar, terre d'esclaves
Dans le centre de l'Afrique de l'Est, des tensions existaient déjà entre les Yao, les Makua et les Marava, qui réglaient leurs conflits en échangeant les prisonniers de guerre. « Ainsi, les musulmans arabes ont rencontré des structures déjà existantes, ce qui a facilité l'achat d'esclaves pour leurs besoins », explique l'historien sénégalais Tidiane N'Diaye au média allemand DW.
Depuis le lac Tanganyika, des milliers de personnes sont capturées, et doivent parcourir les 1 200 kilomètres qui les séparent de la côte. Enchaînées les unes aux autres, des défenses d'éléphants sur les épaules, peu d'entre elles atteignent leur destination finale. Les estimations officielles avancent que trois esclaves sur quatre sont morts de faim, de la variole et du choléra, ou d'épuisement sur la route qui les menait au marché. Certains, considérés comme trop faibles, sont aussi assassinés en chemin par les marchands.
Les survivants de cette route meurtrière transitent tous, ensuite, par Bagamoyo, situé en face de Zanzibar, sur la côte est tanzanienne. À leur arrivée, ils étaient conduits sur un vaste terrain vague de la ville, posé à côté de la maison d'un riche propriétaire de plantations de noix de coco, Said Magram Awadh. Aujourd'hui, l'imposant bâtiment défraîchi se tient toujours à cet endroit. L'actuel jardin qui l'entoure était, au XIXe siècle, l'endroit où les esclaves étaient attachés quelques jours, avant de reprendre la route. Depuis la fenêtre du premier étage, la vue sur la mer est imprenable. Un chemin de terre, depuis l'édifice, y amène les habitants et touristes de passage. Le même qui deux siècles auparavant conduisait les esclaves à leur triste destinée.
30 % de mortalité dans les plantations
Malgré le peu de survivants qui arrivent finalement à Zanzibar, à partir de 1820, le commerce du clou de girofle est florissant. De grandes plantations sont aménagées, sur lesquelles s'épuisent les esclaves. De 1839 à 1860, la quantité exportée passe de 565 à 12 600 kilos par an. Sous le règne du sultan Sayyid Saïd, qui déplace la capitale du sultanat et sa cour de Mascate à Stone Town en 1840, Zanzibar fournit alors les trois quarts de la production mondiale. Des palais sont édifiés avec les recettes gagnées, et la capitale Stone Town devient l'un des ports les plus prospères d'Afrique de l'Est. Et ce, alors même que de nombreux esclaves ne survivent pas aux conditions de travail dans les plantations. Selon Donald Petterson, 30 % d'entre eux sont morts dans les champs de clous de girofle de l'île. Des pertes importantes qui, par la même occasion, maintiennent le fort besoin d'esclaves.
Au cœur de Stone Town aussi, derrière les palais rutilants des autorités, les misérables conditions de vie des esclaves sont criantes. « La puanteur qui se dégage d'un mile et demi ou de deux miles carrés de plage de mer exposée, qui est le dépositaire général de la crasse de la ville, est assez horrible », écrivait l'explorateur britannique David Livingstone en 1866 lors de son arrivée sur la côte. Outre l'odeur nauséabonde omniprésente de Stone Town, d'autres récits décrivent une ville remplie d'esclaves au bord de la famine et un endroit où le choléra, le paludisme et les maladies vénériennes prospèrent.
Durant toute une partie du XIXe siècle, les Britanniques, qui ont aboli l'esclavage dans leurs colonies en 1833, pressent les Omanais de faire de même, sans succès. Si l'empire désapprouve la traite, il a aussi pour intérêt de conserver la mainmise des Omanais sur ce territoire. Les Français, rivaux de Londres et qui possèdent une grande partie du continent, sont donc hors jeu quant à l'acquisition de ce côté de l'Afrique. Il faudra donc attendre 1873 pour que le sultan Seyyid Barghash, sous la pression de la Grande-Bretagne, signe un traité rendant illégale la traite des esclaves sur ses territoires. Pour autant, ce pacte ne signe pas définitivement la fin de la traite, la possession d'un esclave étant encore autorisée. Ce n'est qu'en 1909 que l'esclavage est définitivement aboli en Afrique de l'Est, 19 ans après l'établissement d'un protectorat britannique à Zanzibar.
Le marché de Stone Town, lui, a bien été fermé en 1873. À la place, l'Universities Mission to Central Africa (UMCA, une société missionnaire britannique), y érige une église anglicane. Ses hauts murs gris et jaunes, au bord de New Mkunazini Road, se dressent aujourd'hui sur l'ancienne place où étaient vendus les esclaves. À l'intérieur, l'autel a été placé à l'endroit même où ces derniers, après avoir été alignés par ordre de taille, étaient fouettés avec une branche urticante pour jauger de leur potentiel. Ceux qui criaient le plus fort étaient jugés plus faibles et donc vendus moins cher. Sur le sol marbré de l'église, un grand cercle blanc ourlé de rouge – symbole du sang versé – symbolise le lieu des exactions.
À la sortie de l'église, un petit baptistère en pierre n'a, lui non plus, pas été placé au hasard. C'est là que les négriers de l'île tuaient les bébés qui encombraient les mères esclaves, prêtes à être vendues.
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Quand on nous parle d’esclavage, à l’école, à la télévision ou dans les discours politiques, on ne parle quasi-exclusivement que de la traite organisée par les méchants occidentaux dans le cadre du commerce triangulaire. Jamais il n'est question d'une autre traite, pourtant bien plus ancienne, bien plus longue, bien plus importante, violente et meurtrière : la traite arabo-musulmane..
Chouki El Hamel, historien marocain installé aux Etats-Unis, retrace le passé esclavagiste du royaume chérifien pour décrypter le racisme qui perdure au Maroc.
Chouki El Hamel, professeur à l’Université d’Arizona, a réédité en français son ouvrage Le Maroc noir, une histoire de l’esclavage, de la race et de l’islam, aux éditions La Croisée de Chemins.
Traduit en français par Anne-Marie Teewissen, l’ouvrage était écrit à l’origine en anglais par le chercheur marocain, installé aux Etats-Unis, après des études à La Sorbonne. L’ouvrage exhume le passé esclavagiste du Maroc et déconstuit les stéréotypes sur les Noirs pour analyser le racisme qui sévit encore dans le royaume chérifien.
Chouki El Hamel Des études visant à restaurer le rôle oublié des Noirs en Afrique du Nord viennent seulement de commencer. Elles visent à remettre en question les interprétations conventionnelles de l’esclavage en terre d’islam, de raconter l’histoire des sous-représentés et de révéler le système d’inégalité, les sentiments de supériorité et la narration nationaliste en tant que système de contrôle social des minorités marocaines marginalisées. Malgré la diversité et l’africanité du Maroc, l’esclavage a été profondément façonné par les identités raciales et il était alors associé à des origines africaines, comme si le Maroc n’était pas africain.
La société marocaine était malheureusement divisée par la couleur et la « race ». J’ai soutenu dans ce livre que les concepts de « race » et de racisme ne sont pas une invention euro-américaine. J’ai tracé des généalogies distinctes de ces concepts en Afrique du Nord pendant la période islamique. Dès le XVIe siècle, des dynasties marocaines ont lié la « blancheur » à la légitimité politique et à la liberté, comme le sultan Ahmad Al-Mansour (r. 1578-1603).
L’Histoire est aussi témoin de musulmans asservissant d’autres musulmans. Par exemple, les Haratine [terme qui désigne les Maures noirs], des « Noirs libres », anciens esclaves, ont été asservis pendant le règne du sultan Moulay Ismaïl au XVIIe siècle. Cet asservissement illégal a marqué un tournant crucial dans l’histoire marocaine et a façonné l’avenir des relations raciales futures et de « l’identité noire ».
En 1672, le sultan alaouite Moulay Ismaïl a voulu former une armée permanente et loyale pour faire face à l’instabilité politique. Dans un projet discriminatoire, il donna l’ordre d’asservir tous les Noirs, dont les Haratine, qui étaient pourtant libres par leur statut. Pourtant, selon la loi islamique, aucun musulman libre ou devenu libre ne peut être soumis à l’esclavage. Afin de justifier la construction de cette armée de Marocains noirs grâce à l’esclavage, Moulay Ismaïl estima que les Haratine étaient des gens différents des Arabes ou Amazighs, plus patients et plus obéissants.
D’autres musulmans noirs ont été asservis en Afrique, mais l’exception marocaine réside dans l’ampleur et les méthodes de cette opération. Au total, sous le règne du sultan Moulay Ismaïl (1672 à 1727), plus de 221 320 personnes noires ont été humiliées et violées, leurs droits légaux, dont leur liberté, bafoués. Ce projet a perpétué le statut d’esclave de tous les Noirs, même de ceux qui étaient libres.
Il s’agissait d’un racisme religieux à code couleur. L’asservissement des musulmans noirs et de Noirs marocains a été légitimé dans une culture islamique par leur prétendu statut d’esclaves et leur passé païen. Dans mon livre, je soutiens que, contrairement à plusieurs textes judiciaires islamiques dominants, le Coran ne soutient pas la pratique de l’esclavage, mais plutôt son abolition. Le Coran préconise une structure sociale visant à créer un environnement juste, au service de Dieu, et non pas des relations de hiérarchie et de servitude entre les groupes sociaux ou les peuples.
Il n’existe dans le Coran aucun verset qui indique l’acception de l’esclavage en tant que pratique sociale normale. Malheureusement, la plupart des interprètes masculins dans le monde islamique ont prévalu contre cette voix éthique et ont fait exactement le contraire des recommandations du Coran.
Dès le début, l’interprétation et la codification du droit islamique ont été intimement liées à la création de l’Empire islamique. Le message initial du Coran a été progressivement érodé par les aspirations politiques et de pouvoir du régime élitiste. Les oulémas [théologien du Coran et des traditions musulmanes] se sont appuyés sur certains hadith [traditions relatives aux actes et aux paroles de Mahomet] obscures et dans leurs propres interprétations sélectives du Coran.
Le rejet moral de l’esclavage a toujours existé dans l’histoire islamique. Des personnages importants ont tiré des conclusions fondées sur le Coran qui justifieraient l’abolition de l’esclavage. Mais leurs interprétations ont été inefficaces jusqu’au XIXe siècle, quand les idées modernes occidentales en faveur du mouvement abolitionniste ont prévalu. Les interprétations du texte sacré sont si contradictoires que la Tunisie a rendu l’esclavage illégal en 1846, avant même la France [l’abolition définitive date de 1848]. En revanche, l’esclavage au Maroc n’a jamais été aboli par aucun décret de l’autorité royale. L’esclavage a plutôt disparu du fait du système capitaliste introduit par l’occupation coloniale française du Maroc
Le trafic d’esclaves était officiellement aboli. Mais il était interdit aux fonctionnaires du protectorat de s’immiscer dans les foyers des musulmans. L’autorité coloniale a donc consenti tacitement à l’esclavage, utilisé principalement à des fins domestiques. Elle se limitait à prendre des mesures administratives contre les aspects de l’esclavage qui choquaient, dans les cas d’excès et d’abus évidents. A partir de 1935, l’establishment royal marocain coopéra pour lutter contre la vente clandestine d’esclaves. A noter que les commerçants français ont profité de la traite négrière pour embarquer en tant que passagères à bord de navires français des Sénégalaises qui étaient ensuite vendues à des riches Marocains à titre privé.
A l’heure actuelle, tous les termes désignant les Noirs tels que « Haratine » et « Kuhal » – pluriel de « couleur noire » – sont utilisés de manière interchangeable dans la plupart des régions du pays. Le mépris racial persiste donc à l’égard des Haratine et des Noirs en général.
i certains Noirs ont intégré les couches sociales élevées et exercé toutes sortes de professions, la majorité se bat encore en marge d’une société injuste. Il existe toujours des villages entiers considérés comme des groupes marginalisés privés de services sociaux et administratifs de base. Les mariages mixtes entre Arabes ou Amazighs et Noirs à la peau claire sont encore perçus comme un tabou social et honteux dans le sud du Maroc.
Chouki El Hamel, historien marocain professeur à l’Université d’Arizona, aux Etat-Unis, est l’auteur de l’ouvrage Le Maroc noir, une histoire de l’esclavage, de la race et de l’islam, aux éditions La Croisée de Chemins (2019).
Racisme anti-Noirs au Maroc : « Le Coran ne soutient pas la pratique de l’esclavage mais son abolition » Chouki El Hamel, historien marocain installé aux Etats-Unis, retrace le passé esclavagiste du royaume chérifien pour décrypter le racisme qui perdure au Maroc.
La Mauritanie esclave de son passé
(extrait)
..l'élection de Mohamed Ould Ghazouani à la tête de la République islamique de Mauritanie a tout d'une victoire civile..(..)..dans ses promesses figurait la volonté d'éradiquer toute forme d'injustice et, notamment, d'en finir avec la marginalisation des esclaves ou de leurs descendants.
C'est un fait : aboli en 1981 et pénalisé en 2015, l'esclavage des Africains noirs par la communauté arabo-berbère a la vie dure. Selon les militants anti-esclavagistes, comme Biram Ould Dah Ould Abeid, lui-même haratine- fils d'émancipés- et candidat malheureux à l'élection, arrivé deuxième avec 18,58 %, il reste encore 150 000 esclaves dans le pays...
Le Canard enchaîné, 26/06/2019
" En Afrique du Nord, il y a des codes sociaux qui excluent les Noirs "
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/05/12/en-afrique-du-nord-il-y-a-des-codes-sociaux-qui-excluent-les-noirs_5461175_3212.html
"Que les nations arabo-musulmanes se penchent enfin sur leurs traites négrières"
https://www.causeur.fr/traites-negrieres-arabes-tidiane-ndiaye-158860
Le racisme anti-noirs aux pays du Maghreb
https://www.causeur.fr/racisme-maghreb-noirs-miss-algerie-158117
" Esclaves africains. Pas hier. Aujourd'hui "
https://insolentiae.com/esclaves-africains-pas-hier-aujourdhui-ledito-de-charles-sannat/
Des migrants sont vendus comme esclaves en Libye
https://www.20minutes.fr/monde/2169355-20171115-video-migrants-vendus-comme-esclaves-libye
L'autre esclavage : un aperçu de la traite arabo-musulmane - outre-mer 1ère
https://la1ere.francetvinfo.fr/2014/04/29/l-autre-esclavage-un-apercu-de-la-traite-arabo-musulmane-147531.html
Un migrant raconte : " En Libye, nous ne sommes que des esclaves "
https://www.lemonde.fr/afrique/video/2017/08/24/un-migrant-raconte-en-libye-nous-ne-sommes-que-des-esclaves_5176180_3212.html
Il y a plus d'esclaves aujourd'hui qu'il n'y en a eu du XVIe au XIXe siècle, par Annie Kelly
https://www.les-crises.fr/il-y-a-plus-desclaves-aujourdhui-quil-ny-en-a-eu-du-xvie-au-xixe-siecle-par-annie-kelly/
L'esclavage n'est pas aboli. Il n'a jamais été aussi rentable qu'au 21è siècle !
https://mrmondialisation.org/lesclavage-nest-pas-aboli-il-na-jamais-ete-aussi-rentable-quau-21e-siecle/
Esclavage en Mauritanie : " Les autorités sont dans l'hypocrisie et le déni "
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/16/esclavage-en-mauritanie-les-autorites-sont-dans-l-hypocrisie-et-le-deni_5128347_3212.html
" Marchés d'esclaves ": quand la Libye devient la nouvelle Gorée ?
https://afrique.latribune.fr/politique/2017-04-13/-marches-d-esclaves-quand-la-libye-devient-la-nouvelle-goree.html
"En Mauritanie, les filles esclaves de 9 ans sont violées par le maître, ses fils, son chauffeur ou son hôte de passage"
https://www.lalibre.be/international/en-mauritanie-les-filles-esclaves-de-9-ans-sont-violees-par-le-maitre-ses-fils-son-chauffeur-ou-son-hote-de-passage-58aece08cd70ce397f183305
C'est souvent au détour d'une blague anodine ou d'une expression que se véhiculent le racisme et les stéréotypes entre les peuples africains.
«Un travail d’arabe», pour qualifier une activité de mauvaise qualité. «Des cheveux de noirs» pour parler de cheveux abîmés voire moches, voilà des tournures que l’on utilise tous les jours, de manière inconsciente. Entrées dans le langage courant, les expressions comme «sentir le dingari» ou juste «dingari» — qui renvoient à la forte odeur des vêtements portés par des Maliens ou Sénégalais — contribuent à la dévalorisation d'une culture ou d'une race. Souvent les personnes qui font appel à ces stéréotypes n'ont pas l'intention de blesser ou d'offenser la personne qu'elles ont en face d'eux. Naïvement, elles utilisent une expression sans connaître sa véritable origine.
Utilisés depuis des générations, ces proverbes découlent pour la plupart de stéréotypes raciaux instaurés pendant l’époque coloniale. Selon une étude menée par EthnoArt, une association créée en 2002 à l’initiative d’ethnologues et d’artistes en Ile-de-France, l'administration coloniale française classait les populations dont il avait la charge en trois catégories: le Jaune, le Brun et le Noir. À l’époque cette classification était considérée comme scientifique, avec pour chacune, une caractéristique particulière.
EthnoArt illustre son propos:
«Physiquement limité, l’Asiatique est un fervent travailleur, mais le mystère qui l’entoure suscite la méfiance. L’Arabe dit le Brun est souvent musulman et dangereux, c’est un fanatique et un fourbe. Mais avec de l’encadrement, il peut se révéler un valeureux combattant bien qu’il soit fainéant. Fort et docile, l’Africain est quant à lui un bon enfant. Un comportement qui fait de lui dans la hiérarchie des races le moins évolué de tous. Il occupait la position la plus proche de l’état d’animalité. Pour preuve, il a le rythme dans la peau.»
A cela s'ajoute les rivalités entre pays voisins comme le révèle ce proverbe de la République du Congo:
«Si tu croises un serpent et un zaïrois dans la forêt, prend le serpent et laisse le zaïrois».
En mai dernier, l'existence de groupes Facebook incitant au lynchage de «beurettes» par la communauté arabe cristalisait les passions. Récemment ce sont les qualifications de la coupe du Monde de Football 2014 qui ont retenu l'attention des amateurs d'expressions et proverbes en tout genre (enfin, souvent racistes).
Alors que l’Algérie et le Burkina Faso s’affrontaient, des supporters algériens se sont emportés sur la Toile. Ainsi pouvait-on lire des commentaires comme «les tribunes burkinabè, on dirait les cales d'un bateau d'esclaves». Sous le couvert de l’anonymat, en invoquant l’humour et la liberté d’expression, Internet s’est révélé une parfaite couverture pour diffuser ces idées reçues.
Greta Mulumbu
622 au XXe siècle - L'esclavage en terre d'islam
https://www.herodote.net/L_esclavage_en_terre_d_islam-synthese-12.php
Il y a plus de 45 millions d'esclaves aujourd'hui dans le monde !
https://www.contrepoints.org/2016/08/15/263068-y-a-plus-de-45-millions-desclaves-aujourdhui-monde
http://www.slate.fr/story/119043/esclavage-recule-pas-monde
L’esclavage a été aboli dans quasiment tous les pays du monde. Il est pourtant loin d’avoir disparu. Le phénomène est-il aujourd’hui plus important qu’hier ?
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