aliments et civilisations

Publié le par ottolilienthal

Qui étaient vraiment les crétins des Alpes ?

Au 19e siècle, près de 20 000 crétins peuplaient les Alpes françaises et intriguaient les touristes...

« Crétins des Alpes » n’a pas toujours été une des insultes favorites du capitaine Haddock. Au 19e siècle, l’expression désignait une réalité médicale. Avec le développement du tourisme, la bourgeoisie urbaine découvre le sublime des sommets alpins en même temps que les handicaps physiques et mentaux de nombre de ses habitants. Petits en taille et incapables d’intelligence, près de 20 000 « crétins » peuplent alors les Alpes françaises et intriguent les touristes.

Jusqu’en 1922, les médecins n’arrivent pas à expliquer les causes de cette infirmité. Les hypothèses foisonnent, et les traitements aussi. Ce sont finalement des médecins suisses qui vont isoler la véritable cause de la crétinerie : le manque d’iode dans les terres alpines, éloignées de la mer. Cela fait dysfonctionner la thyroïde et bloque la croissance humaine. Avec cette découverte, la pathologie est ensuite rapidement éradiquée. Entre temps, les « crétins des Alpes » sont devenus partie intégrante du folklore alpin, affichés dans les cartes postales que s’envoient les touristes. Aujourd’hui, ils ont disparu mais l’expression a survécu. Antoine de Baecque, historien passionné par la montagne et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, a retracé ces événements dans un livre « Histoire des crétins des Alpes » paru aux éditions Vuibert en 2018. Entretien.

Que recouvre exactement l’expression « crétins des Alpes » ?

Ce sont des êtres petits, difformes, goitreux, incapables de paroles et d’intelligence, et qui ont du mal à marcher. Impossible de rater un crétin quand on en croise un. Ces infirmités traduisent une pathologie très grave. 

Il y a différentes étymologies du mot « crétin » possibles. Cela peut dériver du mot « chrétien », puisqu’ils étaient bien intégrés à la communauté paroissiale, ou bien du mot « Kreide » en allemand qui signifie «craie» et pourrait décrire le côté crayeux du teint. Dès l’an 1000, des sources médicales et religieuses attestent de leur présence dans les Alpes. Les prêches défendent ces êtres vus comme des figures de la providence. Mais c’est à la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle que les témoignages décrivant les crétins se multiplient, au moment où le tourisme se développe dans les Alpes. 

 

À ce moment là, les élites urbaines sont prises d’une passion pour les Alpes et rapportent de nombreux récits de voyages où figurent les crétins.

Oui, avec les colonies, les Alpes constituent l’autre terrain de jeu privilégié des élites européennes. Les premières infrastructures hôtelières voient le jour, l’alpinisme se développe. Les crétins des Alpes deviennent alors une figure importante des récits de voyage. Car au sein des paysages grandioses que découvrent les voyageurs, les crétins font tache. C’est le monstre au milieu du sublime. Dans le folklore alpin, ils apparaissent comme des contre-exemples étranges et inexplicables du montagnard libre. Il y a aussi une autre interprétation qui apparaît sous la plume des voyageurs : les crétins seraient des êtres authentiques, préservés du progrès et de la modernité. Cela donne un sens à leur handicap.

Chez Flaubert, ou chez Hugo par exemple, on trouve cette confrontation entre le touriste - un être artificiel qui cherche à gravir les sommets - et le crétin, qui résiste, par ses limites, à la mise en tourisme des Alpes. Face à un monde qui va de plus en plus vite, le crétin détonne par son inertie. Les crétins ont donc, pour certains poètes et écrivains, une portée idéologique anti-modernité. D’ailleurs, cette image a perduré jusqu’à aujourd’hui – un groupe de rock « Laids crétins des Alpes » revendique une sorte d’anarchisme anti-touristique. Le cinéaste Luc Moullet en a fait des personnages qui permettent de camper les Alpins traditionnels…

 

Pendant près d’un siècle, les médecins ne parviennent pas à trouver la cause du crétinisme. Quelles sont leurs hypothèses ?

À partir des années 1820-1830, cela devient une question médicale de grande ampleur. J’ai pu lire près d’une centaine de thèses de médecine sur les causes du crétinisme. En 1860, cela évolue même en une question de santé publique, puisque la Savoie devient française, et que Napoléon III importe donc des milliers de crétins avec ce nouveau bout de France. Il s’agit alors d’éradiquer le phénomène. Certaines vedettes de la littérature médicale s’y intéressent. Plusieurs hypothèses sont étudiées. Il y a celle du climat, selon laquelle des masses d’air humide stagneraient au fond des vallées et influenceraient le développement humain. Il y a la thèse raciale : le crétinisme serait une forme de dégénérescence de la « race » alpine, une étape intermédiaire dans l’évolution – cette thèse est assez vite combattue.

D’autres expliquent le crétinisme par la consanguinité, ou bien le manque d’hygiène dans ces vallées reculées, ou encore la mauvaise qualité de l’eau. Autre hypothèse : les terres alpines étant éloignées de la mer, le crétinisme proviendrait d’un dérèglement de la thyroïde causé par un manque d’iode. Cette déficience provoquerait la poussée d’un myxoedème derrière le crâne qui bloquerait le développement humain. Depuis le début du 20e siècle, on sait que cette dernière thèse est la bonne. Pourtant, elle est remise en cause à l’époque car les médecins ont déjà tenté de soigner le crétinisme avec de l’iode. Mais ils se trompent sur le dosage. Ils en mettent trop – l’iode provoque alors des maux de ventre. En 1922, des médecins suisses introduisent une dose minimale d’iode dans le sel de table lors d’une expérience. Cette mesure est extrêmement efficace. En quelques mois, on constate un arrêt du développement du crétinisme. C’est un cas d’école de santé publique : il est rare de trouver une solution aussi simple à un problème si important. 

 

Avant de trouver le remède, des médecins tentent de guérir les crétins en les enfermant dans des asiles.

Il y a cette idée propre à la médecine du 19e siècle qu’il faut soustraire les crétins à leur milieu naturel. Si on ne peut pas les guérir, on peut les éduquer. C’est ce que pensent les docteurs. En Suisse et en France, des instituts spécialisés regroupent les crétins dans des asiles et tentent des remèdes à base de chocs électriques, d’eau glacée ou même de son pour éveiller leur sensibilité. Dans les années 1830, Jean-Pierre Falleret, aliéniste de la Salpêtrière, à Paris, fait venir des crétins et plus particulièrement des crétines depuis les Alpes. Il pratique sur elles toute une série d’expériences. Il tente même de les faire chanter dans des chorales. C’est évidemment voué à l’échec, puisque la cause du crétinisme est anatomique. Mais cela témoigne de l’intérêt que ces crétins suscitaient. 

 

Comment est-ce que l’expression « crétin des Alpes » a traversé les siècles ?

Au moment où les crétins disparaissaient, l’insulte commence à mener une existence active dans la mythologie. Les milieux politiques l’ont beaucoup utilisée notamment dans les années 1920 et 1930 pour désigner un adversaire. C’est ainsi qu’en 1940, Hergé la met dans la bouche du capitaine Haddock, pour l’adresser principalement au professeur Tournesol. C’est d’ailleurs ce qui m’a mis sur la piste de ces crétins. 

Publication 16 mars 2025
Publicité

La tolérance au lactose s'est vite répandue

 

Les ossements retrouvés sur le plus ancien champ de bataille connu en Europe ne montrent que peu de signes de tolérance au lactose. Or, quelque 120 générations plus tard, cette particularité s’observe chez la quasi-totalité des habitants de la même région. Tels sont les résultats des travaux effectués par une équipe internationale de chercheuses et chercheurs codirigée par l’Université de Fribourg.

Passé le stade du nourrisson, les habitant·e·s d’Europe centrale ne digèrent le lait que depuis quelques milliers d’années. C’est ce que révèlent des résultats parus dans le dernier numéro du magazine Current Biology. Les scientifiques ont analysé le matériel génétique contenu dans les ossements de guerriers tombés vers 1200 av. J.-C. lors de la bataille de la Tollense, une rivière située au nord-est de l’actuelle Allemagne. Seul un guerrier étudié sur quatorze avait un organisme capable de découper le lactose et ainsi de digérer le lait.

«De nos jours, dans la même région, 90 % de la population possède cette caractéristique, appelée persistance de la lactase», déclare Joachim Burger, généticien des populations à l’Université Johannes Gutenberg de Mayence. «C’est une différence majeure, compte tenu du fait qu’à peine plus de 120 générations humaines séparent ces deux situations.»

De meilleures chances de survie pour les personnes tolérantes au lactose
Aujourd’hui, en Suisse, environ 80 % de la population digère le lactose. «La seule façon d’expliquer la différence entre l’âge du bronze et l’époque actuelle est la sélection naturelle», déclare le biologiste Daniel Wegmann de l’Université de Fribourg. Les chercheurs ont en effet découvert un avantage surprenant: les personnes tolérantes au lactose avaient en moyenne 6 % de descendant·e·s en plus que les personnes intolérantes. «La raison réside certainement dans le fait que ces enfants avaient de meilleures chances de survie», conclut Vivian Link de l’Université de Fribourg, qui a chapeauté les analyses bio-informatiques. «Aucun autre gène ne donne lieu à une sélection aussi forte.»

Burger et son équipe ont démontré, dès 2007, que la tolérance au lactose était quasi inexistante parmi les premiers paysans sédentaires d’Europe. Et même plus de 4000 ans après l’introduction de l’agriculture en Europe, cette aptitude restait encore très rare chez les adultes. Le lait, boisson à valeur énergétique élevée, a pu offrir de meilleures chances de survie lors de pénuries alimentaires ou de contamination de l’eau potable. A l’âge du bronze, cet aspect a peut-être joué un rôle déterminant, notamment pendant la petite enfance.

Une caractéristique parfois totalement absente
A titre de comparaison, les scientifiques ont également examiné le matériel génétique contenu dans des ossements de l’âge du bronze provenant d’Europe de l’Est et du Sud. Là encore, ils n’ont trouvé que peu de traces de tolérance au lactose. Dans les ossements des steppes d’Europe orientale, cette particularité était même totalement absente. «Cela nous a beaucoup étonnés», explique Vivian Link. En effet, de précédentes études y situaient l’origine probable de cette caractéristique.

La bataille de la Tollense est considérée comme la plus ancienne connue en Europe. Des restes en ont été trouvés dès les années 1990. Depuis une bonne dizaine d’années, des archéologues fouillent une portion d’un kilomètre le long de la rivière. A ce jour, ils ont découvert les ossements de plus de cent guerriers, dont beaucoup portent les marques de l’affrontement, comme des pointes de flèches ou des crânes fendus. On estime à plusieurs milliers le nombre de combattants. S’il s’agissait principalement d’hommes, les chercheurs ont également identifié deux femmes parmi les 14 squelettes étudiés.

Informations complémentaires
Lien vers la publication: Burger et al., Low prevalence of lactase persistence in Bronze Age Europe indicates ongoing strong selection over the last 3.000 years, Current Biology, https://doi.org/10.1016/j.cub.2020.08.033

Publicité
Comment le lait a changé la civilisation

Il constitue la mutation la plus spectaculaire de l’histoire de l’homme.

 

 

Ressortons une métaphore bien commode et baptisons deux des premiers Homo sapiens Adam et Ève. Au moment où ils accueillirent leur premier-né (ce vaurien de Caïn) deux millions de siècles d’évolution avaient décidé de la manière dont se jouerait sa petite enfance.

 

Pendant les premières années de sa vie, Caïn se nourrirait du sein d’Ève. Vers 4 ou 5 ans, son corps allait ralentir sa production de lactase, l’enzyme qui permet aux mammifères de digérer le lactose. À partir de là, boire le lait de sa mère ou d’un animal donnerait au petit coquin des crampes d’estomac et une diarrhée potentiellement fatale; car en l’absence de lactase, le lactose pourrit, tout simplement, dans les boyaux. Une fois Caïn sevré, Abel pourrait obtenir davantage d’attention maternelle et accaparer tout son lait.

 

Ce processus permit de mettre un frein aux rivalités fraternelles—sans pour autant étouffer l’animosité entre ces deux-là—tout en permettant aux femmes de porter d’autres enfants. Le schéma était le même pour tous les mammifères: à la fin de la petite enfance, nous devenions intolérant au lactose, pour la vie.

 

Le mutant originel

 

Deux cent mille ans plus tard, vers 10 000 av. J.-C., les choses commencèrent à changer. Quelque part près de la Turquie actuelle, une mutation génétique fit son apparition et coinça le gène de production de lactase en position «on» de façon permanente.

 

Le mutant originel était probablement un sujet masculin qui transmit le gène à ses enfants. Les gens porteurs de cette mutation purent boire du lait toute leur vie. Les analyses génomiques montrent qu’en quelques milliers d’années, à une vitesse que les biologistes spécialistes de l’évolution estimaient impensable, cette mutation s’est répandue dans toute l’Eurasie, jusqu’à la Grande-Bretagne, la Scandinavie, la Méditerranée, l’Inde et tous les points intermédiaires, ne s’arrêtant qu’à l’Himalaya. Indépendamment, d’autres mutations de tolérance au lactose apparurent en Afrique et au Moyen-Orient, mais pas aux Amériques, en Australie ni en Extrême-Orient.

 

La mystérieuse apparition des buveurs de lait

 

En l’espace d’un clin d’œil évolutionniste, 80% des Européens devinrent des buveurs de lait; chez certaines populations, la proportion frôle les 100% (bien qu’à l’échelle mondiale l’intolérance au lactose soit la norme; environ les deux-tiers des humains adultes ne peuvent pas boire de lait).

 

La rapidité de cette transformation est l’un des plus épais mystères de l’histoire de l’évolution humaine, d’autant plus que l’on ne sait pas comment est née la nécessité de cette mutation au départ. En effet, grâce à leur intelligence, nos ancêtres intolérants au lactose avaient déjà trouvé un moyen de consommer des produits laitiers sans être malades, faisant fi de la génétique.

 

De la vache au yaourt

 

Mark Thomas, généticien spécialiste de l’évolution à l’University College London, souligne que dans la Turquie actuelle, où la mutation semble être apparue, la chaleur modifie rapidement la composition du lait frais. «Si vous trayez une vache le matin» explique-t-il, «à midi vous avez du yaourt

 

Le yaourt offre une foule de bénéfices, parmi lesquels de gros testicules, une démarche assurée et une fourrure luisante—si vous êtes une souris en tout cas—mais le plus fondamental pour nos ancêtres est que le processus de fermentation qui transforme le lait en yaourt consomme le lactose, qui est un sucre. Ce qui explique pourquoi beaucoup de gens intolérants au lactose peuvent manger du yaourt sans problème.

 

À mesure que le lait escalade ce que Thomas appelle «l’échelle de la fermentation,» qui commence avec le yaourt et culmine avec les fromages à pâte dure quasiment sans lactose, le processus de fermentation fait disparaître de plus en plus de lactose. «Si dans une fête vous entendez quelqu’un protester ‘Oh, je ne peux pas manger ça—je souffre d’intolérance au lactose’, vous pouvez lui dire de la fermer et de manger le parmesan

 

Etrangeté de l'évolution

 

L’étude de tessons de poterie d’Eurasie et de certaines parties d’Afrique a montré que les humains supprimaient déjà le lactose des produits laitiers par fermentation des milliers d’années avant que la tolérance au lactose ne se répande.

 

C’est là le cœur du mystère: si nous pouvions consommer des produits laitiers simplement en les laissant reposer quelques heures ou quelques jours, il ne semble pas logique que l’évolution ait poussé à la propagation de la mutation de la tolérance au lactose, et encore moins avec autant de vigueur que cela a été le cas. La culture avait déjà trouvé un moyen de contourner notre nature. Plusieurs idées sont à l’étude pour expliquer pourquoi la sélection naturelle a promu la consommation de lait, mais les biologistes spécialistes de l’évolution restent perplexes.

 

«Je suis probablement la personne qui a le plus travaillé sur l’évolution de la tolérance au lactose au monde» affirme Thomas. «Je peux vous donner une flopée de suggestions savantes et raisonnables pour expliquer à quel point c’est un avantage, mais en réalité nous n’en savons rien. C’est un différentiel de sélection ridiculement élevé, démentiel, depuis plusieurs millénaires

 

«Différentiel de sélection élevé» est un doux euphémisme darwinien. Cela signifie que ceux qui ne pouvaient pas boire de lait avaient tendance à mourir avant de s’être reproduits. Au mieux, ils avaient moins d’enfants, et en moins bonne santé. Ce type de différentiel de sélection décisif pour la survie semble nécessaire pour expliquer la vitesse à laquelle la mutation s’est répandue en Eurasie et encore plus rapidement en Afrique. Ceux qui ne s’étaient pas adaptés ont dû emporter leurs génomes intolérants au lactose dans la tombe.

Le lait par lui-même a, d’une manière ou d’une autre, sauvé des vies. Ce qui est curieux, car le lait n’est qu’un aliment, juste une source de nutriments et de calories parmi tant d’autres. Ce n’est pas un médicament. Mais il fut un temps dans l’histoire humaine où notre régime et notre environnement conspirèrent à créer des conditions imitant celles d’une épidémie. Le lait, dans ces conditions, a très bien pu jouer le rôle de médicament salvateur.

 

L'agriculture, cette tragédie

 

Nous n’avons aucune trace écrite de la période où les humains ont inventé l’agriculture, mais si nous en avions, elles raconteraient une histoire tragique. L’agriculture, pour reprendre l’expression de Jared Diamond, fut la «plus grave erreur de l'histoire humaine». Le système d’alimentation antérieur—la cueillette et la chasse—garantissait quasiment une alimentation saine, puisque variée par définition. Mais il faisait de nous une espèce de créatures nomades et sans racines. L’agriculture offrait la stabilité.

 

Elle transforma également la nature en une machine à reproduire les êtres humains, mais qui eut un coût. Une fois que les hommes commencèrent à dépendre des quelques récoltes qu’ils savaient faire pousser de façon sûre, notre santé collective se mit à décliner. Les ossements des premiers fermiers du Néolithique montrent des signes clairs de pourrissement spectaculaire des dents, d’anémie, et une basse densité osseuse. La taille moyenne baissa d’environ 12 centimètres, et la mortalité infantile augmenta. Les maladies par carence comme le scorbut, le rachitisme, le béribéri et la pellagre devinrent des problèmes graves qui durent plonger nos ancêtres dans la plus grande perplexité.

Nous subissons encore le contrecoup de ce changement: les maladies cardiaques, le diabète, l’alcoolisme, l’intolérance au gluten et peut-être même l'acné sont des résultats directs du passage à l’agriculture.

 

Urbanisation et pestilence

 

Pendant ce temps, l’alter ego de l’agriculture, la civilisation, obligeait pour la première fois les gens à vivre dans des villes, environnement idéal pour la propagation rapide des maladies infectieuses. Aucun humain traversant ces souffrances n’aurait pu penser que les choses aient un jour été, ou auraient pu être, différentes. La pestilence fut notre lot pendant des millénaires.

 

C’est dans ces abominables conditions que la mutation de tolérance au lactose s’installa. Les schémas de migration qui ont été reconstitués font apparaître clairement que la vague de tolérance au lactose qui a déferlé sur l’Eurasie fut transmise par des générations ultérieures de fermiers, en meilleure santé que leurs voisins qui ne buvaient pas de lait. Partout où passèrent l’agriculture et la civilisation suivit la tolérance au lactose. L’agriculture et la production laitière devinrent les mamelles de la civilisation occidentale.

 

Difficile pourtant de savoir avec certitude pourquoi le lait a été si bénéfique. Il est possible qu’il ait fourni des nutriments absents de la première vague de récoltes. Une des premières hypothèses, probablement fausse, a cherché à lier la tolérance au lactose et les carences en vitamine D et en calcium. Pardis Sabeti, généticienne du MIT spécialiste de l’intolérance au lactose, pense que le lait augmentait les réserves de graisse des femmes et par conséquent leur fertilité, contribuant directement à la survie du plus fort chère à Darwin, bien qu’elle—et d’autres—concèdent que la plus grande valeur du lait pour la subsistance des Homo sapiens a pu être qu’il fournissait une source d’eau douce potable: un ruisseau ou une mare peuvent sembler propre et abriter pourtant de dangereux agents pathogènes. Alors que le lait fraîchement sorti d’une chèvre en bonne santé a de bonnes chances d’être sain lui aussi.

 

Chacune de ces hypothèses est crédible, mais même leurs auteurs ne sont pas totalement convaincus. «L’argument de l’eau potable fonctionne en Afrique, mais pas tant en Europe» explique Thomas. Il privilégie l’idée que le lait complétait les réserves de nourriture. «Si vos récoltes étaient mauvaises et que vous n’aviez pas de lait à boire, c’était la mort» pose-t-il. «Mais aucune des explications présentées n’est suffisante

 

Nous, les mampires

 

Si le fil de l’intrigue n’est pas très clair, quelques éléments nous sont connus: l’émergence de la civilisation a coïncidé avec un étrange virage pris par notre évolution. Nous sommes devenus, comme le définit le néologisme d’un paléoanthropologue, des «mampires»[1] qui se nourrissent des fluides d’autres animaux. La civilisation occidentale, jumelée à l’agriculture, semble avoir eu besoin du lait pour commencer à fonctionner. Personne ne sait pourquoi.

 

Nous en savons bien moins que nous le croyons sur les raisons qui nous poussent à manger ce que nous mangeons. Et cette énigme ne concerne pas que les chercheurs. Si nous en savions davantage, nous apprendrions peut-être certaines choses sur notre relation parfois si étrange à la nourriture.

 

Pour l’instant, la version mythique de l’histoire n’est pas si mauvaise. Dans le Jardin d’Éden, Adam et Ève étaient des cueilleurs, qui ramassaient les fruits à mesure qu’ils tombaient de l’arbre. Caïn le fermier et Abel le pasteur représentaient deux voies de l’avenir: l’agriculture et la civilisation, contre l’élevage et le nomadisme. Caïn a offert à Dieu ses fruits et ses légumes cultivés, Abel un sacrifice animal qui, selon Flavius Josèphe, était du lait. L’agriculture, dans sa forme première, apporta la maladie, la difformité et la mort, Dieu la rejeta donc pour le lait des troupeaux d’Abel. Caïn entra dans une colère noire, et, en bon citadin amoral, zigouilla son frère. Dieu condamna Caïn à l’exil, lui ordonnant d’arpenter la terre comme l’avait fait son frère, le pasteur, qu’il avait occis. Caïn et l’agriculture finirent par l’emporter—les humains s’installèrent dans des villes nourries par des fermes—mais seulement en devenant un petit peu comme Abel. Et la civilisation continua d’aller de l’avant.

 

Benjamin Phelan

 

Traduit par Bérengère Viennot

 

[1] Le mampire est comme un vampire, mais son truc, ce n'est pas le sang c'est le lait (milk en anglais). Il se définit comme «un mutant se nourrissant du lait des autres espèces». Le mot a été inventé par le fils de onze ans d'un chercheur, auteur - le chercheur pas le fils - de The 10.000 years explosion sur l'évolution huma

 

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article