Rome est éternelle

Publié le par ottolilienthal

La chute de l'empire romain due aux invasions barbares, thèse réfutée par une récente étude génétique...

Une étude scientifique remet en cause l'idée des grandes invasions, ces hordes de barbares fondant sur l'empire romain. Une équipe européenne vient de démontrer que le brassage génétique à l'origine de la population européenne actuelle vient d'un long processus de métissage et non d'invasions plus ou moins violentes.

L'heure n'est pas à la plaisanterie au sénat de Rome, dans une scène-clé de La chute de l'empire romain, film d'Anthony Mann réalisé en 1964. Animé par l'urgence et la gravité de l'Histoire, un sénateur se lève : "Derrière ces barbares il y en a des milliers d'autres, dont les hordes guettent une défaillance de notre part pour nous anéantir. Ce sera la fin de Rome !", menace-t-il. Une vision des choses totalement dépassée, jugent aujourd'hui des scientifiques. Leurs travaux sont publiés dans la revue Nature(Nouvelle fenêtre).

Une étude collective dirigée par l'anthropologue et généticien Joachim Burger, de l'université de Mainz (Allemagne) apporte, microscope à l'appui, un nouveau démenti aux effets de manche — ou de toge — de ce sénateur de cinéma, comme le rappelle Bertrand Lançon, historien spécialiste de l'Antiquité tardive, qui n'a pas pris part à l'étude elle-même : "Les invasions barbares et l'effondrement de l'empire romain, c'est une vision qui a prévalu jusqu'aux années 1950. Et après, sous les coups de boutoirs scientifiques, on a totalement révisé cette vision des choses".

Les chercheurs allemands et britanniques qui ont participé à l'étude ont examiné les restes de plus de 200 individus, agriculteurs et éleveurs du sud de l'actuelle Allemagne, décédés entre les années 450 et 700 de notre ère. L'examen de leurs génomes dévoile leurs origines mêlées : "Les études de génétique viennent confirmer que le melting-pot existait déjà depuis longtemps, confirme Bertrand Lançon. Les peuples voisins de l'empire ont tellement commercé, tellement été en contact avec l'empire romain que le brassage démographique avait lieu depuis au moins 400 ans. Les gens avaient appris le latin, s'habillaient à la romaine.

"Les immigrations de Goths, de Francs, qu'on a baptisé abusivement invasions barbares, n'étaient qu'une petite vaguelette de plus. Leur force démographique était très faible par rapport à celle du monde romain".

Bertrand Lançon, historien

à franceinfo

Si les thèses d'une chute et d'un effondrement de l'empire romain sous la pression de tribus barbares ont encore cours dans l'historiographie anglo-saxonne, relayée par Hollywood, les derniers siècles de Rome n'ont pas pour autant échappé aux violences.

Une intégration ratée

Pour Bertrand Lançon, ces épisodes dramatiques de l'Histoire sont souvent dus à des fautes politiques de la part des Romains : "Les gouvernements romains n'ont pas su traiter la chose de façon convenable. Les immigrés Goths par exemple, dans les années 370 à 380 n'avaient pas de statut, c'est une intégration ratée. La grande bataille d'Andrinople où les Goths ont battu pour la première fois les Romains en 378, c'est parce que les soldats romains qui surveillaient leur intégration les affamaient et s'adonnaient à différents trafics, en particulier pour réduire en esclavage leurs enfants. Ensuite il y a eu des réticences gouvernementales romaines à intégrer des chefs goths ou francs".

Les analyses menées par les auteurs de l'étude révèlent aussi chez les sujets examinés une carte d'identité génétique ressemblant trait pour trait à la nôtre, démontrant que les populations européennes d'aujourd'hui sont issues de ce long métissage antique.

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EUROPE : selon une étude, les chats se sont répandus sur notre continent en suivant les traces des légionnaires romains...

Les chats ont été domestiqués en Europe bien plus tard qu'on ne le pensait jusqu'ici. L'Empire romain et son armée ont joué un rôle crucial dans leur propagation sur le continent. Zoom sur les résultats étonnants d'une étude menée par des scientifiques italiens.

Environ une famille sur quatre possède au moins un chat à la maison. Il y a deux mille ans, cependant, les chats domestiques n'existaient probablement pratiquement pas sur notre territoire. Selon de nouvelles recherches génétiques approfondies, ces animaux domestiques sont arrivés en Europe avec les Romains.

Les chats sont omniprésents dans l'art égyptien : ils sourient sur les papyrus, grimacent sur les murs des temples, s'étirent sous forme de statues et remplissent même de nombreuses tombes sous forme de momies. Pourtant, on sait peu de choses sur leur répartition, en particulier en Europe. Une nouvelle étude décrit maintenant le début de l'histoire, le moment où ces bêtes ont fait leur chemin de l'Afrique vers l'Europe.

Des recherches ont montré que ces animaux sont arrivés sur notre continent il y a environ deux mille ans, ce qui coïncide avec le début de l'Empire romain. Selon les auteurs de l'article, cette migration a probablement été facilitée par le commerce maritime florissant, certains de ces premiers félins voyageurs ayant peut-être été amenés par les marins pour chasser les souris à bord des navires.

Les cultures céréalières européennes ont "sécurisé" les chats

À l'époque de l'Empire romain, l'Égypte était le grenier à blé de l'empire. Les navires romains sillonnaient la Méditerranée, transportant les céréales des champs fertiles d'Égypte vers les ports qui approvisionnaient Rome et d'autres grandes villes.

Ces résultats réfutent fondamentalement la théorie longtemps acceptée selon laquelle la domestication des chats en Europe s'est produite bien plus tôt, il y a six à sept mille ans, lorsque les fermiers du Proche et du Moyen-Orient auraient apporté des chats dans leur nouvelle patrie lors de leur migration vers l'ouest.

"Nous avons montré que les plus anciens génomes de chats domestiques en Europe remontent à l'Empire romain, à partir du premier siècle de notre ère", a déclaré l'auteur principal de l'étude, le paléogénéticien Claudio Ottoni de l'université de Tor Vergata à Rome. L'article a été publié en couverture de la revue Science.

Ottoni et ses collègues ont utilisé des données génétiques provenant d'os de chats découverts sur 97 sites archéologiques en Europe et au Moyen-Orient. Ces données ont ensuite été comparées au génome des chats modernes. Au total, les scientifiques ont obtenu 225 ossements de chats domestiques et sauvages découverts sur des sites dont l'histoire remonte à plus de dix mille ans. Ils ont ainsi pu assembler soixante-dix génomes de chats anciens.

Les chats européens étaient sauvages

Des scientifiques ont découvert que les restes de chats trouvés sur des sites préhistoriques en Europe (c'est-à-dire avant l'époque romaine) appartenaient à des chats sauvages, et non aux premiers chats domestiques. "L'arrivée des chats domestiques en Europe est importante car elle représente un moment significatif dans leur relation à long terme avec les humains", expliquent les auteurs de l'article. "Les chats ne sont pas simplement une autre espèce arrivée sur un nouveau continent. Ce sont des animaux qui se sont profondément intégrés dans les sociétés humaines, les économies et même les systèmes de croyance", ajoutent les chercheurs dans l'étude.

Les experts ont trouvé dans les gènes des chats la preuve que ces félins domestiqués sont arrivés en Europe depuis l'Afrique en deux vagues. La première a eu lieu il y a environ 2 200 ans, lorsque les humains les ont amenés du nord-ouest de l'Afrique jusqu'à l'île de Sardaigne, dont la population actuelle de chats sauvages est issue de ces migrants miaulants.

Mais les chats domestiques ne sont pas encore arrivés dans cette vague. Ils sont arrivés sur les côtes européennes environ deux siècles plus tard, et ce n'est qu'à ce moment-là qu'est apparue une population qui a constitué la base génétique des chats domestiques modernes en Europe.

Les résultats de l'étude suggèrent qu'il n'y a pas eu de zone principale de domestication des chats, mais que plusieurs régions et cultures d'Afrique du Nord ont joué un rôle. "La date des vagues génétiques d'introduction en provenance d'Afrique du Nord coïncide avec une période où le commerce dans la région méditerranéenne s'est considérablement intensifié. Les chats ont probablement voyagé en tant que chasseurs de souris efficaces sur les navires transportant des céréales, mais peut-être aussi en tant qu'animaux précieux ayant une signification religieuse et symbolique", résument les chercheurs.

L'armée avait besoin des chats

L'étude décrit également le rôle clé joué par les légions de chats dans la propagation des chats. Lorsque l'ancienne armée romaine a établi des stations et des forteresses dans le sud et l'ouest de l'Europe, elle a dû stocker de nombreuses provisions pour les soldats. Il fallait donc éviter qu'ils ne les perdent, c'est-à-dire qu'ils ne soient mangés par des rongeurs. Les chats sont devenus des défenseurs importants à cet égard. Les restes de chats découverts sur les sites d'anciens camps militaires romains en témoignent.

Le plus ancien chat domestique d'Europe identifié dans cette étude - génétiquement similaire aux chats domestiques actuels - date d'entre 50 av. J.-C. et 80 ap. J.-C. et provient de la ville autrichienne de Mautern, où se trouvait une forteresse romaine sur le Danube.

 

« Ne vous laissez pas aller à rêver de ce que vous n’avez pas, mais comptez les plus grandes bénédictions que vous possédez, et souvenez-vous avec gratitude combien vous les désireriez si elles ne vous appartenaient pas. »

Marc Aurèle

Empereur romain de 161 à 180 et philosophe stoïcien

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Quelle est la vraie date de la fin de l’Antiquité ?...

Un historien français bouscule la date traditionnelle de 476 enseignée à l’école et propose une autre année pour marquer le début du Moyen Âge....

Le 4 septembre 476, le monde bascule : l'Antiquité cède la place au Moyen Âge. Ce jour-là, un jeune adolescent, Romulus, empereur depuis quelques mois seulement, se voit retirer ses ornements impériaux par le chef barbare Odoacre. Attendri par son jeune âge, le général germain décide de laisser la vie sauve à celui qu'on surnomme Augustule (« petit empereur »). Le jeune garçon est envoyé en Campanie pour mener une vie tranquille sur ses terres.

L'Empire romain d'Occident disparaît. Les livres d'histoire situent alors la fin de l'Antiquité. La boucle semble bouclée : le dernier empereur porte le nom de Romulus, comme le fondateur mythique de Rome mille deux cents ans plus tôt. Mais, en réalité, malgré notre envie d'esthétiser l'histoire, l'éviction de Romulus Augustule relève davantage de l'anecdote que d'un véritable tournant.

Un événement « anecdotique »

En effet, ce jour-là n'a rien de comparable à la destitution de Napoléon ou de Louis XVI, qui marquent, eux, des ruptures majeures dans l'histoire. Lorsque le jeune Romulus est gentiment renvoyé par les barbares, son empire s'évanouit dans l'indifférence générale. Le dernier empereur d'Occident ne règne en effet que sur un territoire réduit, au fil des invasions et des occupations, à la péninsule italienne.

« L'année 476 est effectivement anecdotique. Il existe très peu de sources qui en parlent, ce qui montre que cet événement n'a pas marqué les esprits. D'autres événements ont eu un impact bien plus significatif », confirme Sylvain Destephen, professeur d'histoire romaine à l'université de Caen Normandie.

C'est seulement à la Renaissance que 476 est choisie comme date de la fin de l'Empire romain et de début du Moyen Âge. Depuis, tous les élèves l'apprennent par cœur en classe. « Les auteurs de la Renaissance, érudits et fascinés par les civilisations grecque et romaine, construisent l'idée même d'Antiquité à cette époque. Ils choisissent donc la date de 476 pour signifier la fin de cette période en Occident. Leur objectif est de faire “renaître” l'Antiquité. Entre les deux, ils placent un vide : le Moyen Âge, une période qu'ils perçoivent comme barbare et gothique, un ventre mou de l'histoire », explique Sylvain Destephen.

En l'an 542, une épidémie de peste dévastatrice

Cependant, cette date officielle manque cruellement de pertinence. Sylvain Destephen, spécialiste de la période, propose une nouvelle date : l'année 542. Dans son dernier ouvrage, 542. La fin de l'Antiquité (PUF, 2025), il avance que cette année marque un véritable basculement, car « une convergence d'événements fondamentaux se produit sur cette courte période, scellant définitivement la fin de l'Empire post-romain ».

Une des premières raisons de ce basculement est constituée par la première épidémie de peste de l'histoire. Il est difficile d'évaluer précisément le nombre de victimes, mais les historiens débattent : entre un tiers et deux tiers de la population auraient été décimés. « C'est un tournant majeur, car une part importante de la population disparaît. Les échanges et les relations entre les États s'atrophient. Chaque région a tendance à se replier sur elle-même », explique Sylvain Destephen. Cette vague de peste est la première d'une longue série qui frappera l'Occident et le Proche-Orient pendant encore deux siècles à intervalles plus ou moins réguliers.

L'année 542 est également marquée par un tournant militaire. L'empereur Justinien, installé à Constantinople dans ce qu'on appelle l'Empire romain d'Orient, digère mal la chute de l'Empire romain d'Occident. Depuis que les barbares règnent sur l'Europe, Justinien nourrit une nostalgie tenace. Il lance alors une tentative de reconquête, mais c'est un échec cuisant qui engloutit une partie de ses ressources humaines et matérielles. Ce sera la dernière tentative : l'Europe ne sera plus jamais sous l'égide romaine et la Méditerranée ne sera plus politiquement unifiée.

Une transformation politique et religieuse

C'est aussi une année de bascule politique. En 542, les fondements d'un État monarchique, chrétien et universel sont posés. « Justinien est un visionnaire dans sa conception du rapport entre le politique et le religieux. Pour lui, la romanité doit être chrétienne. Il est convaincu que sa légitimité vient de Dieu et que sa piété exemplaire est une source d'autorité dans l'Empire. Ainsi, il réprime les groupes chrétiens jugés hérétiques et, en 542, lance les premières campagnes d'éradication du paganisme », détaille Sylvain Destephen.

Cette affirmation du christianisme par Justinien est contemporaine d'une évolution profonde en Occident. En Europe, les rois barbares adoptent eux aussi le christianisme. On le sait, Clovis s'est fait baptiser quelques années plus tôt. « À ce moment de l'histoire, les souverains germaniques comprennent bien l'intérêt de s'appuyer sur le christianisme, notamment sur son bras institutionnel : l'Église. Même les rois ayant une foi dissidente perçoivent l'Église comme une institution clé, capable de relayer leur autorité et de favoriser la soumission et la collaboration des populations locales. »

Une première unification de la France

L'année 542 marque également une étape importante dans la naissance de la France. « En 542, pour la première fois, ce qui deviendra la France se trouve uni politiquement sous une même autorité. Les Mérovingiens vont progressivement unifier leurs domaines. Cette unification reste très relative, car il s'agit de territoires récemment conquis. Il existe différents royaumes mérovingiens, mais leurs souverains ont le sentiment d'appartenir à un ensemble plus vaste. En 542, toute la zone allant du Rhin à la Provence se retrouve sous une même autorité. Cette année-là pour la première fois les Pyrénées deviennent une frontière politique durable, après l'échec de la conquête de la péninsule Ibérique par les Mérovingiens », ajoute l'historien.

Dans son livre, Sylvain Destephen avance d'autres arguments pour justifier cette nouvelle date charnière, qu'il considère comme l'année de naissance du Moyen Âge. Bien sûr, le monde ne change pas radicalement le 1er janvier 543. Mais jusqu'à cette date, malgré la dislocation et la disparition de l'Empire romain en Occident, le monde méditerranéen restait unifié culturellement, commercialement et religieusement.

Ce qui se produit après 542, c'est une dislocation lente mais irréversible de ce que l'historien appelle « l'Empire post-romain », un monde méditerranéen qui se morcelle définitivement : à l'est, une partie encore unifiée et solidement contrôlée depuis Constantinople ; à l'ouest, un territoire éclaté, livré à son destin. L'Europe, sans en avoir conscience, s'engage alors dans une nouvelle ère. Comme le disait Raymond Aron, il est peu probable que les contemporains de l'époque aient perçu l'ampleur de ce basculement, car « ce sont les hommes qui font l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font. ».

Trump : la double trahison de l’empire américain et romain...

Elon Musk, J. D. Vance, Bill Gates, Mark Zuckerberg – qui se flatte de parler latin – sont tous hantés par l’Empire romain, dont les fondateurs des États-Unis se sont inspirés. Un empire inclusif, qui complétait le plus souvent l'exploitation, voire le pillage de son étranger proche ou lointain, d’un pacte civique fondé sur le droit. C’est fini. Trump inaugure le règne de la force, ne jure que par la maison mère et laisse les périphéries au plus offrant. Oubliez Marc Aurèle, bienvenue chez le Dr Folamour. Cet article est publié dans la newsletter hebdo de Challenges Le Plein d’idées.

Dans la plupart des têtes trumpistes, flotte un décor, de carton-pâte certes, mais très prégnant : celui de l’Empire romain. Comme une métaphore de l’Amérique avec au centre un héros hollywoodien : le Gladiator de Ridley Scot. Un peu Rambo, un peu Spartacus et un peu stoïcien, il harangue le peuple des citoyens façon « make Imperium Great Again ». « Il y avait un rêve qui s’appelait Rome, dit-il à la fin du Peplum, juste avant de mourir, un rêve qui doit être réalisé ! » Du Trump en mieux écrit

Sauf que la Rome des trumpistes et semble-t-il d’une majorité de l’opinion outre-Atlantique, ce n’est plus la consolidation de la République et son rayonnement dans le Monde. Non, c’est d’abord conjurer la supposée dégénérescence de l’Empire américain. Thème de la décadence qui est consubstantielle à l’épopée impériale romaine. Son premier héraut fut l’historien Salluste contemporain de César ! Soit cinq siècles avant que l'Empire ne s'effondre. Et encore seulement en Occident.

La société romaine gavée de pain et de jeux s’avachit dans les vices

Prenez Elon Musk. La crise démographique de l’Empire romain au IIIe-IVe siècle l’obsède : « La véritable bataille, écrivait-il en octobre 2023, se joue entre les extinctionnistes et les humanistes ».

Pour J. D. Vance, le vice-président américain, c’est la société romaine gavée de pain et de jeux qui s’avachit dans le plaisir, le narcissisme et les vices. Il cite notamment un long passage de la « Cité de Dieu » où Saint Augustin s’en prend à la débauche de la classe dirigeante à Rome (à retrouver sur le site de la revue « Le Grand Continent »)

Mark Zuckerberg, lui, est d’abord admiratif. Il est fasciné par l’empereur Auguste, souverain d’une « communauté mondiale » de 50 millions d’individus. C’est moins que les 3 milliards de Facebook, mais bon, pour l’antiquité, ce n’est pas si mal. En tout cas Zuckerberg salue la performance au point que de son propre aveu, il ne parle qu’une seule langue étrangère à peu près correctement : le latin !

Zuckerberg et le mythe d'Énée

Dans le livre, excellent à tous égards, « Rome, l’Empire infini », Aldo Cazzullo raconte dans un chapitre intitulé « Le vol de l’aigle, de Justinien à Zuckerberg » comment à Rome, le fondateur de Facebook cite même devant une assemblée de jeunes startupers médusés le vers numéro 203 du premier livre de l’Énéide de Virgile : « Forsan et haec olim meminisse juvabit ». Comprenez : « Un jour, ces souvenirs vous seront doux. »

C’est Énée qui parle, le combattant troyen qui a réussi par miracle à s’échapper de sa ville natale de Troie en flammes, et dont la femme est morte et ses bateaux coulés par la tempête. C’est Énée qui au fond du désespoir accoste en Sicile puis à Carthage pour refaire sa vie. C’est lui, encore, qui sur les bords du Tibre, rencontre et épouse Lavinia, la fille d’un roi nommé… Latinus. Énée qui selon la légende de Virgile va ainsi être à l’origine de la Rome éternelle, refaire le monde et revivre ses « doux souvenirs » et permettre de relier les deux récits fondateurs : l’Odyssée d’Homère et l’Énéide de Virgile.

Pour Zuckerberg, Énée, est donc un exemple majeur pour tous les citoyens américains du XXIe siècle. Écoutez : « Ce vers 203 est la plus belle histoire entrepreneuriale jamais écrite. Énée ne baisse pas les bras. Il pense déjà au moment où il atteindra son objectif, qui est de fonder Rome, où il pourra se retourner sur son parcours et mesurer tout ce qu’il a traversé. Énée a une mission, une équipe et une persévérance à toute épreuve. Il possède toutes les qualités du vrai chef d’entreprise. »

D’Auguste, le boss de Meta a d’ailleurs longtemps adopté la coupe de cheveux, les viriles interjections pour conclure les réunions « Dominio ! » Mieux encore : il est allé jusqu’à donner à ses filles des noms chauds comme l’ocre des murs de Pompéi : Maxima, August, Aurelia.

Le #RomanEmpire flambe sur TikTok

A vrai dire, beaucoup d’Anglo-saxons sont ainsi. Ils ont le sentiment d’être les descendants en ligne brisée de la Rome impériale via deux autres capitales d’Empire occidentales : Londres puis Washington. Comme s'ils avaient les clés pour conjurer la fatalité de la chute.

Il y a deux ans, le hashtag #RomanEmpire atteignait en quelques jours plus de 900 millions de vues sur TikTok. A y regarder de plus près, il en ressortait que c’étaient les hommes qui pensaient régulièrement à cette période de l’Histoire, avec une fréquence pouvant aller de quelques fois par mois à plusieurs fois par jour !

Et bien entendu Elon Musk n’y échappe pas. Quand il a commencé à imaginer la conquête de Mars, il s’est naturellement proclamé « Imperator » de ladite planète. Un journaliste du New York Times a voulu faire le malin en évoquant le fait qu’entre Donald Trump et JD Vance, il serait sans doute le troisième consul : Crassus, l’homme le plus riche de Rome. Musk a répliqué sèchement : « Crassus était triumvir. Pas Empereur ».

Musk, le fondu de SF, connaît, il est vrai, le fil rouge de l’histoire événementielle romaine pour l’avoir potassée adolescent dans les livres bien fichus d’ailleurs de l’écrivain Isaac Asimov sur la « République romaine » et l’Empire Romain réédités récemment. Pareil pour Bill Gates, le fondateur de Microsoft, qui, toujours selon Aldo Cazzullo, est un fan de la série de la BBC « Moi, Claude » tiré de l’excellent roman historique de Robert Graves paru en 1934. Un grand classique anglo saxon. Bill Gates a également chroniqué le livre du très fascinant essayiste canadien d’origine tchèque Václav Smil intitulé « Pourquoi l’Amérique n’est pas la Nouvelle Rome » (2010).

Depuis janvier 2025, le "destin manifeste" s'est envolé aux Etats-Unis

Oui, Rome est partout aux États-Unis. Le cosmopolitisme de l’Empire romain fascine bien sûr la Silicon Valley qui draine de la même façon les talents du monde entier vers les labos du numérique et de l’IA. Roosevelt prononçait le 5 juin 1944 un vibrant hommage à l’heure où les troupes américaines pénétraient dans la ville éternelle :

« Rome est plus qu’un objectif militaire. Bien avant les Césars elle a été un symbole d’autorité. Rome était la République. Rome était l’Empire. Rome était et, quelque part, est encore l’Église catholique. Rome, est plus ancienne que le christianisme. L’histoire de Rome remonte aux temps des fondements de notre civilisation. »

Toi, Romain, souviens-toi de gouverner les nations sous ta loi, de ménager les vaincus et faire la guerre aux superbes. Virgile

Dans l'esprit des Présidents Roosevelt ou Wilson, la force d’attraction des Etats-unis sur le monde, c’est le partage d'un sentiment commun. D'un « destin manifeste » selon la formule utilisée depuis 1845 pour justifier le déploiement de ses valeurs et bien sûr de ses intérêts bien au-delà des frontières.

Comme si d'outre tombe, Virgile se faisait ventriloque : « Toi, Romain, souviens-toi de gouverner les nations sous ta loi, ce seront tes arts à toi, et d’imposer des règles à la paix : ménager les vaincus et faire la guerre aux superbes. »

C’est d’ailleurs l’essence même de la devise américaine attribuée à Virgile et reprise par Saint Augustin : « E pluribus unum ». Comprenez : « De plusieurs, un » en référence à l’intégration des treize colonies dans la fédération des Etats-Unis. La devise apparaît sur le Grand sceau des États-Unis et sur ceux du Président et du Vice-Président aussi sur tous les passeports et la gigantesque fresque de l’apothéose de George Washington au plafond de la rotonde du Capitole.

Cazzullo, rappelle d’ailleurs que les pères de la Constitution américaine Alexander Hamilton, John Jay et James Madison signaient leur article sous le nom de Publius Valerius Publicola, l’un des premiers Consuls de la République.

C’est bien cette ambition impériale inclusive de nations sœurs, cousines, soumises, écrasées, alliées, amies, adoptées, protégées… à laquelle Donald Trump vient de faire subir un violent coup d’arrêt.

L’intégration de cet « occident collectif » comme l’appelait Poutine, n’est plus le souci du Boss de la Maison Blanche. Le soft power culturel, les alliances partagées, les échanges réciproques, l’évergétisme à l’égard des populations sous le joug des dictatures, ce ne serait plus aux yeux de Trump que du temps et de l’argent perdu. Compte d’abord la seule Maison Mère.

Un indice : Trump évoque le plus souvent les nations du monde par le seul nom de leur territoire. Comme s’il raisonnait avec des marques qu’il s’agissait de conquérir par « fusion acquisition » ou OPA : « Groenland » « Canada »,« Panama », « Ukraine » … Or note l’historien Jérôme France, auteur d’un livre fondamental, le seul, sur « l’Histoire fiscale de la conquête romaine », les romains ne procèdent jamais ainsi.

Toujours ils mettent en avant les hommes, les peuples, jamais anonymes. Toujours ils les nomment : « les Siciliens », les Égyptiens », « les Daces », les Hébreux »... Parce que l’intégration à l’Empire suppose in fine, fut-elle contrainte ou violente, un « pacte civique » avec les citoyens qui se soumettent à Rome ou se donnent à elle.

Sait-on d’ailleurs, que les romains qui levaient un Tribut sur les provinces de l’Empire, prévoyaient des mécanismes judiciaires de contestation et d’appel pour les représentants de ces peuples. Que ces populations « romanisées » pouvaient garder leurs croyances, leurs langues, leurs unités de mesure et si nécessaire leurs monnaies…

C’est ce qu'illustre la formule à manier avec prudence : « la violence tranquille des empires ». Jusque-là, les États-Unis du fait de leur tentaculaire soft power culturel, de leur leadership technologique, de leurs plans Marshall, de leurs traités d’alliance locale ou régionale, avaient privilégié cette approche romaine quand bien même tant en Amérique du Sud qu’au Vietnam ou en Irak, ils avaient tapé comme des sourds.

Le deal trumpien avec le Panama : le bazooka pointé sur la tempe

Et quand bien même, le philosophe japonais Osamu Nishitani dans son livre « L’Impérialisme de la liberté. Un autre regard sur l’Amérique » (Seuil), a raison : « les Américains n’ont pas attendu Trump pour agir dans le monde comme des promoteurs immobiliers » Un « Coporate State » qui c’est vrai, a acheté la Louisiane à la France, l’Alaska à la Russie, annexé Hawaï, arraché la Californie au Mexique…

Bien, mais ces raids ont tous été assortis d’une escouade de juristes. Et d’émancipations des populations aux mêmes droits que ceux des Américains impériaux. Dans le reste du monde, les nations qui se sont ralliées aux États-Unis se sont généralement vues reconnues le titre d’allié, de copropriétaires, de cogérants, de partenaires, et non ravalés au sort infamant de sujet ou d’objet. Voire d’otage tel Zelensky humilié dans le bureau ovale sommé de vider ses poches, et de se faire hara-kiri en direct lui et son peuple.

Le clan trumpiste ou le modèle de la Troisième Rome

L’exemple de la rétrocession du Canal de Panama au Panama sous la présidence de Bill Clinton et sous les auspices d’un ex-Président Jimmy Carter en 1977 en est d’ailleurs une bonne illustration. Le canal, construit par les Etats-Unis, était un protectorat américain depuis 1903. Il a cessé de l’être suite à une initeative de la Maison Blanche après un accord bilatéral et pas mal de mauvaise conscience du côté de Washington.

Avec Donald Trump, en revanche, seul compte le rapport de force. Il n’y a plus que le bras que l’on tord ou la main avec laquelle on tope, que le faible qui doit s’incliner ou disparaître. L’art du deal trumpien avec le Panama pour récupérer le canal, c’est celui du bazooka pointé sur la tempe et la renonciation à toute forme de droit contractuel : commercial ou international.

Elle est loin la Rome d’Auguste, de Marc Aurèle ou d’Hadrien qui cherche toujours à intégrer son « étranger proche » en le « pacifiant » puis en l’émancipant. Jusqu’à accorder la citoyenneté romaine à tous les sujets de l’Empire en 212 par l’édit de Caracalla. Jusqu’à assimiler, imprudement d'ailleurs, dans ses États-Majors les chefs Goths qui avaient réduit en poussière les légions romaines à la bataille d’Andrinople en 378.

L’avènement de Trump inaugure une autre séquence pour les Etats-Unis. Une ère nouvelle qui se jouerait sur un ring. C’est l’extinction de l’utopie de l’Empire d’Occident dont l’unité supposait une interdépendance des nations, des langues, des intérêts et des us et coutumes.

La tentation actuelle du clan trumpiste, ce serait plutôt le modèle de la Troisième Rome. Orientale.Autoritaire. Celle du césaropapisme de Byzance et, bien pire, de Moscou qui lui a succédé. Une Rome casquée où tout est centralisé, caporalisé qui assujettit et vassalise avant de négocier. Qui récuse le principe même du Droit d’essence forcément occidentale. Coloniale.

« Quel genre d’ordre basé sur certaines règles ? expliquait Poutine dans un discours tenu dans la ville de Valdaï le 5 octobre 2023. Quelles sont ces règles, qui les a inventées ? Ce n’est absolument pas clair. Ce sont de pures sornettes… »

Les dessous de la fusion poutino-trumpienne

Il faut ici laisser la parole à l'historienne Françoise Thom qui, dans une grande solitude académique et médiatique, n’a jamais cru à la libéralisation du régime russe après 1990 et qui perçoit la révolution trumpienne telle une sœur jumelle de celle de Poutine et de ses aînés staliniens.

Farfelu ? Pas évident en tous cas. Certainement contre-intuitif. Mais il faut bien changer de lunettes pour s'extraire de la sidération, pour trouver la rationnalité de la fusion poutino-trumpienne.

Peut-être faut-il encore revenir à l’Empire Romain au IIe et IIIe siècle lors du développement des courants gnostiques. Des doctrines chrétiennes hérétiques qui soutiennent que nos sociétés sont sous l’emprise totale du malin, que le mal est partout, que s’en affranchir est une lubie aussi vaine que dangereuse. Parce que seule une élite, une avant-garde, qui a accès aux savoirs ésotériques peut les guider. Toute l'orthodoxie russe et la mentalité russe sont hantées par cette certitude. Cette damnation.

« Commençons par les origines intellectuelles de la révolution trumpienne, écrit Thom sur son site « desk Russie », le 23 février 2025. La secte Maga repose sur un substrat gnostique comparable à celui qu’Alain Besançon avait repéré au cœur du léninisme.

Dans la vision gnostique, le salut ne peut être obtenu que par l’intermédiaire de ceux qui sont initiés et font partie des élus détenant la connaissance. Pour Alain Besançon, le parti bolchevique est un contre-complot prétendant à déjouer d’innombrables complots imaginaires. Les mêmes ingrédients entrent dans le trumpisme ».

« Le carnage américain s’arrête ici, déclarait Trump dans son discours inaugural de janvier 2017, poursuit Thom. Le mal se concentre dans « l’État profond » omniprésent, empêchant l’avènement de l’âge d’or dont Trump est le théurge : comme il le dit lui-même, n’a-t-il pas survécu miraculeusement à un attentat car la Providence le destinait à cette mission salvatrice ? »

Ils sont donc loin, très loin, les Auguste, les Claude, les Marc Aurèle, les Hadrien mais aussi les Lincoln, les Wilson, les Roosevelt qui cherchent à agréger les contraires, à concilier les concurrences, à négocier, a faire d’un puzzle de religions, de langues et de paysages, un tout politique.

Kennedy devant le mur de Berlin : « Je suis un citoyen romain », un Berlinois.

Pour mesurer l’ampleur gigantesque de la bascule, rappelons avec Aldo Cazzullo la phrase exacte de Kennedy le 26 juin 1963 à Berlin après l’édification du Mur sous ordre du Kremlin.

Lisez bien : « Il y a deux mille ans, harangue Kennedy, la plus grande source de fierté était de pouvoir dire « Civis romanus sum », je suis un citoyen romain. Aujourd’hui, dans le monde libre, la plus grande source de fierté est de dire « Ich bin ein Berliner », je suis un Berlinois ».

L’Amérique de Trump ne sait plus dire : « Je suis un ukrainien ». Elle ne sait même plus le penser. Elle n'a même pas la mauvaise conscience des isolationnistes du temps de Roosevelt en 1940. Non, tout simplement, la force ne se reconnaît pas dans la faiblesse des nations de séries B. Elle ne se reconnaît que dans une force symétrique de série A. Fut-elle une « puissance pauvre » : la Russie des autocrates.

Un bélier nucléaire qui pilonne chaque jour un peu plus les denriers croyants de la démocratie et de la république sur la planète. « Nous étions seuls », écrivait le diplomate Gérard Araud en parlant de la France dans l'entre deux-guerres.

La solitude s'élargit aujourd'hui à un « Nous collectif ». Le « Nous » de l'Europe. Une Europe désarmée, perclue de dettes, rongée par les doutes qui sait qu'elle joue dans les mois qui viennent sa survie dans le concert des nations. Virgile, au secours !

https://www.challenges.fr/idees/trump-la-double-trahison-de-lempire-americain-et-romain_599966

 

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L'effondrement ponctuel de l'Empire romain...
 

J'ai défini comme la « falaise de Sénèque » la tendance de certains systèmes à s'effondrer après avoir atteint un sommet. Je pars ici de quelques considérations sur la question de savoir si l'effondrement peut se faire en douceur ou s'il s'agit d'un processus irrégulier que l'on pourrait définir comme « ponctué ». Je prends l'exemple de l'Empire romain et je montre qu'il a décliné beaucoup plus vite qu'il ne s'est développé. Mais ce déclin est loin d'avoir été sans heurts.


L'idée d'un effondrement imminent de notre civilisation est déjà assez mauvaise en soi, mais elle a cette petite touche supplémentaire que l'effondrement peut être accéléré par ce que j'ai appelé la « falaise de Sénèque », d'après les mots du philosophe romain qui avait noté le premier que « la fortune est lente, mais la ruine est rapide ». Le concept de la falaise de Sénèque semble avoir gagné du terrain sur le Web et de nombreuses personnes en ont discuté. Récemment, j'ai trouvé un commentaire intéressant de Jason Heppenstall sur son blog « 22 milliards d'esclaves énergétiques ». Il résume le débat comme suit

« Dans le camp de l'effondrement rapide, on trouve des gens comme Dmitry Orlov (qui fonde son évaluation sur son expérience de l'implosion de l'URSS) et Ugo Bardi, qui s'attend à une chute de l'ordre de la falaise de Sénèque. James Kunstler, Michael Ruppert et bien d'autres encore peuvent probablement être ajoutés au camp de l'effondrement rapide.

En revanche, John Michael Greer estime que nous sommes entrés dans une longue ère de déclin terminal ponctuée de crises graves qui, sur le moment, sembleront plutôt sévères à toutes les parties concernées, mais qui céderont la place à des plateaux de stabilité relative, bien qu'à un niveau inférieur de production d'énergie.

En réalité, les deux camps ne sont peut-être pas en désaccord aussi radical qu'on le dit. L'idée d'un effondrement rapide (ou de type Sénèque) ne signifie pas nécessairement que l'effondrement sera continu ou régulier. Le modèle qui décrit l'effet Seneca donne ce type de résultat, mais les modèles ne sont - comme d'habitude - que des approximations. Le monde réel peut suivre la courbe en une série de « bosses » qui donneront une impression de rétablissement aux personnes qui vivront la douloureuse période de descente.

Ainsi, l'effondrement peut très bien être « ponctué » : une série de périodes de stabilité temporaire, séparées par des krachs sévères. Mais il peut toujours être beaucoup plus rapide que la croissance précédente. J'ai déjà abordé ce point dans mon premier article sur l'effet Sénèque, mais permettez-moi de revenir sur ce sujet et d'examiner l'un des cas les plus connus d'effondrement sociétal : celui de l'Empire romain.

Tout d'abord, quelques considérations qualitatives. La fondation de Rome remonte à 753 avant J.-C. ; la fin de l'Empire d'Occident est généralement fixée à 476 après J.-C., avec le détrônement du dernier empereur d'Occident, Romulus Augustule. Entre ces deux dates, soit sur une période de plus de 1200 ans, l'Empire a connu son apogée. Quand cela s'est-il produit ?

La réponse dépend du paramètre que l'on considère, mais il semble clair que, quel que soit le choix que l'on fait, l'apogée ne se situe pas à mi-chemin, mais bien plus tard. L'Empire était encore fort et puissant au IIe siècle après J.-C. et nous pourrions considérer que l'âge de l'empereur Trajan (mort en 117 après J.-C.) est l'âge de l'apogée de l'Empire. On peut également noter que jusqu'à l'époque de l'empereur Marc Aurèle (mort en 180 après J.-C.), l'empire n'a pas montré de signes évidents de faiblesse, de sorte que nous pourrions considérer que l'apogée s'est produite au milieu ou à la fin du IIe siècle après J.-C. En fin de compte, la date exacte importe peu : l'Empire a mis environ 900 ans pour passer de la fondation de Rome à l'apogée du IIe siècle. Ensuite, il n'a fallu que 400 ans - probablement moins - pour que l'Empire s'étiole et disparaisse. Un effondrement asymétrique, à la Sénèque, en somme.

Nous disposons également de données quantitatives sur le cycle de l'Empire. Regardez par exemple cette image tirée de Wikipedia.



 
 

Elle montre la taille de l'armée romaine au cours de l'existence de l'Empire. Malgré toutes les incertitudes, cette image montre également une forme typique de « Sénèque » pour les parties occidentale et orientale de l'Empire. Le déclin est en effet plus rapide que la croissance.

Il existe d'autres indicateurs de l'effondrement de l'Empire romain. Dans de nombreux cas, nous ne disposons pas de données suffisantes pour en dire plus, mais dans certains cas, nous pouvons affirmer que l'effondrement a été, en effet, brutal. Par exemple, vous pouvez jeter un coup d'œil à une image bien connue tirée du livre de Joseph Tainter « L'effondrement des sociétés complexes »


 

La figure montre la teneur en argent du « denarius » romain qui, au IIIe siècle après J.-C., était devenu du cuivre pur. Remarquez que le déclin commence lentement, puis s'accélère de plus en plus. Sénèque lui-même aurait très bien compris ce phénomène.

L'Empire romain semble donc avoir été frappé par un « effondrement de Sénèque », ce qui nous indique que ce type de déclin rapide est peut-être monnaie courante pour les entités que nous appelons « civilisations » ou « empires ».

Il est également vrai, cependant, que l'effondrement romain est loin d'avoir été sans heurts. Il a connu des périodes de stabilité apparente, interrompues par des périodes de déclin extrêmement rapide. Les chroniqueurs de l'époque ont décrit ces périodes de crise, mais aucun d'entre eux ne semble avoir fait le lien : ils n'ont jamais vu que chaque crise était liée à la précédente et menait à la suivante. L'effondrement ponctuel semblait invisible aux Romains de l'Antiquité, tout comme il l'est pour nous aujourd'hui.

Le jour où Rome a éparpillé Carthage façon puzzle

En 146 av. J.-C. et après trois ans de siège, Rome s'apprête à faire enfin tomber sa vieille ennemie, Carthage, la capitale punique. Et cette fois, l'objectif est clair: il faut raser la cité. Mais pourquoi tant de haine?

C'est un de ces rituels vaguement magiques dont Rome a le secret, de ceux qu'on réserve aux grandes occasions. Au mois d'avril 146 avant notre ère, le général et consul Scipion Émilien procède sous les remparts de Carthage à une «evocatio», sorte d'appel aux dieux de l'ennemi.

Devant ses légions, le général romain en appelle à Tanit, la première des déesses carthaginoises, et jure de lui construire un temple et de lui offrir des sacrifices à Rome –pour peu qu'elle lâche une bonne fois les Carthaginois. Il faut croire que Tanit s'est laissée faiblir, parce que l'interminable guerre qui oppose les deux grandes puissances méditerranéennes arrive à son terme.

Pour savoir comment tout a commencé, il faut revenir au IXe siècle avant notre ère, lorsque des colons phéniciens s'installent sur les côtes d'Afrique du Nord, près de l'actuelle Tunis. Tournée vers le négoce, la cité prospère: en deux siècles, sa flotte commerciale devient la plus importante de Méditerranée.

Et comme il n'y a pas que le pognon dans la vie, Carthage en profite pour s'imposer sur l'ouest de la Sicile, la Corse, la Sardaigne et le sud de l'Espagne grâce à sa marine. Mais les meilleures choses ont une fin. Au IIIe siècle, l'ambiance se tend un poil, avec la montée en puissance d'un nouveau joueur en Méditerranée: Rome, qui commence à pousser ses pions sur l'échiquier géopolitique méditerranéen. Inévitable, l'affrontement se joue en trois actes

Ennemies jurées

Le premier démarre en Sicile en 264 avant J.-C. lorsque Rome entre en scène en prétendant répondre à l'appel à l'aide de la cité de Messine. Habituée à combattre sur terre, la République subit quelques belles tatouilles sur mer, avant que la bataille des îles Egades la place finalement en position de force. Carthage doit accepter un traité humiliant: celui-ci la force à céder la Sicile aux Romains et à leur verser un tribut de guerre qui la laisse sur la paille.

Incapable de régler ses mercenaires, Carthage voit ces derniers se retourner contre elle... C'est le décor du Salammbô de Flaubert, c'est surtout la crise sur le gâteau: Rome en profite pour mettre la main sur la Sardaigne et la Corse.

La deuxième manche mène Rome au bord du gouffre lorsque le très doué et très revanchard Hannibal débarque en Espagne en 218, traverse les Pyrénées, la Gaule, le Rhône et les Alpes, puis fond sur l'Italie en taillant des croupières à des légions dépassées. Mais le général carthaginois s'enlise du côté de Capoue et Rome renverse la situation. En 202, la victoire de Zama signe la fin de la deuxième guerre punique. Désormais sans flotte militaire, Carthage se voit privée du droit de faire la guerre sans l'autorisation de Rome.

Le coup des figues fraîches

Pourtant, à Rome, certains sénateurs redoutent un retour de leur vieille ennemie, réputée sournoise –on parle de «punica fide», de foi punique, pour évoquer la déloyauté ou l'hypocrisie. Un orateur surtout exhorte ses collègues matin, midi et soir: Caton l'Ancien, qui termine tous ses discours par une même formule: «Delenda Carthago». Il faut détruire Carthage.

Alors âgé de 80 ans, ce vétéran de la deuxième guerre punique a quelques raisons de s'inquiéter. Au cours d'une visite en Afrique, il a été stupéfait de voir avec quelle rapidité Carthage s'était remise de sa deuxième défaite. En quelques décennies, la ville est redevenue une cité «riche de jeunes gens, débordant de richesses et pullulant d'armes».

Le souvenir d'Hannibal est ravivé. Dans le doute, il faut raser Carthage.

La ville est tenue par des familles dont les ambitions inquiètent le vieil orateur, bien qu'elles restent imprécises. Pire, les mœurs des Carthaginois révulsent Caton, qui n'y voit que mollesse et dépravation –une menace à ses yeux pour les valeurs romaines.

En plein Sénat, Caton laisse échapper quelques figues gorgées de jus, comme tombées par mégarde des plis de sa toge. Lorsque ses collègues s'extasient, Caton jure qu'il les ramène de Carthage –et que si elles sont si appétissantes, c'est parce que l'ennemie jurée n'est qu'à trois jours de Rome. Caton a menti: la traversée prend au mieux six jours et il y a toutes les chances que les fameuses figues soient venues de ses propres plantations. Mais qu'importe: le souvenir d'Hannibal est ravivé. Dans le doute, il faut raser Carthage.

Billard à trois bandes

Encore faut-il un prétexte: officiellement, Rome ne s'engage jamais que dans des «guerres justes» –ce qui ne veut pas dire justifiées, d'ailleurs, mais conformes au droit et à la religion. Pour poutrer sa meilleure ennemie une bonne fois, Rome décide donc d'exploiter le contexte géopolitique africain. Carthage affronte alors le royaume de Numidie, un allié de Rome qui mord sur son arrière-pays.

Abandonner une cité vieille de six siècles, c'est abandonner son identité même, ses dieux et ses temples.

Carthage, qui voit pointer un merdier classé 9 sur l'échelle de Richter, multiplie pourtant les démonstrations de bonne volonté. La ville accepte de livrer 500 otages triés sur le volet et abandonne l'essentiel de son armement en 149, au lendemain du débarquement des troupes romaines. Mais rien n'y fait, et la cité comprend un peu tard que Rome a déjà décidé de son sort: soit les Carthaginois abandonnent une ville et un port promis à la destruction pour s'installer à l'intérieur des terres, soit les légions lancent l'assaut.Pour les Carthaginois, l'idée d'être réduits à une sorte de colonie agricole est inacceptable. Abandonner une cité vieille de six siècles, c'est abandonner son identité même, ses dieux et ses temples. Un double blocus commence, sur terre et sur mer.

Guerre totale

Mais si Carthage s'est montrée naïve, la République a sous-estimé la résistance inouïe que la cité lui oppose. Alors que les officiers romains s'attendent à une victoire rapide, Carthage assiégée résiste pendant... trois ans. Soudés, les 300.000 habitants se retranchent derrière leur triple ligne de remparts et entrent dans une logique de guerre totale.

Toute la ville participe à l'effort de guerre. On coupe les cheveux des femmes pour tisser des cordages, on abat les charpentes pour récupérer des poutres destinées aux chantiers navals, et on fabrique des armes, beaucoup d'armes. Au plus fort de l'effort de guerre, on estime que 300 épées, 500 lances, 140 boucliers et 1.000 projectiles de catapulte sortaient chaque jour des ateliers. «Libérés», les esclaves sont aussitôt enrôlés dans une armée montée dans l'urgence.

En taillant dans les rangs d'ennemis épuisés par la faim, les légionnaires prennent le port de guerre, puis la ville basse –et l'enfer commence.

Exaspérée, Rome confie le commandement à un nouveau général, Scipion Émilien, dont le sens tactique change la donne. Après avoir nettoyé l'arrière-pays, il fait construire une digue qui lui permet de mieux contrôler le port, et érige une longue ligne de fortifications côté terre. Le dernier coup de dés des Carthaginois, qui finissent par percer les murailles de leur propre port pour se ravitailler par la mer, échoue.

 

Mais cette fois, Carthage étouffe. Et, en avril 146, Scipion juge que sa proie est mûre. Au lendemain de l'«evocatio», les légions lancent l'assaut contre le port de commerce, qu'Hasdrubal fait incendier pour freiner la percée romaine. Mais rien n'y fait: en taillant dans les rangs d'ennemis épuisés par la faim, les légionnaires prennent le port de guerre, puis la ville basse –et l'enfer commence.

Guerre urbaine

Les soldats ne tardent pas à constater que malgré l'épuisement et la famine, la population est prête à tout. Le lacis des ruelles de la vieille ville favorise les défenseurs face à des assaillants qui découvrent à leurs dépens qu'on leur a un peu trop vendu l'idée d'une cité peuplée d'habitants amollis, paresseux et lâches.

Un déluge s'abat des toits sur les Romains, assommés par les pierres, les briques et les tuiles que leur lancent des femmes et des enfants désespérés. Les légionnaires doivent avancer maison par maison dans une ville où les pillages et les massacres succèdent aux viols et aux incendies. Partout, on égorge et on tue sans distinction, des vieillards aux nouveau-nés.

Maudite, la ville est vouée aux divinités souterraines et à Jupiter.

Ralentie, l'avancée romaine reste inexorable –il faut tout de même six jours et six nuits aux légions pour encercler la dernière citadelle: la colline de Byrsa. Les murailles tombent pourtant, sapées par les hommes du génie. Il ne reste bientôt plus que le saint des saints de la ville, le temple d'Echmoun, où quelques poignées d'hommes résistent encore.

Hasdrubal, alors, cède enfin et s'avance pour parlementer, acceptant de se rendre lorsqu'on lui promet la vie sauve. Suit un moment beau comme l'antique lorsque sa femme profite d'un moment de répit pour s'adresser à Scipion Émilien: «Je ne te souhaite, ô Romain, que toutes prospérités car tu ne fais qu'user des droits de la guerre. Mais je prie les dieux de Carthage et toi-même de punir comme il se doit Hasdrubal, qui a trahi sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants.» Dans l'instant qui suit, l'épouse du dernier maître de Carthage se précipite avec ses enfants dans le brasier qui ravage le temple.

Maudite, la ville est vouée aux divinités souterraines et à Jupiter. Tandis que «Carthage entre dans la nuit», pour citer l'historien Serge Lancel, Rome crée une nouvelle province romaine, «Africa Pronsularis». Et règne seule ou presque sur la Méditerranée.

Jean-Christophe Piot

https://www.slate.fr/culture/histoires-sans-fin/carthage-incendie-scipion-emilien-rome-resistance

 

Israël : réalisés sur un champ de bataille d'il y a 2000 ans, des calculs balistiques ont révélé leurs secrets

Des pierres de baliste vieilles de 2000 ans, découvertes lors de fouilles archéologiques, ont été analysées par l’autorité des antiquités israélienne, révélant que les combats de l'époque de l'Empire romain étaient d'une intensité "impitoyable".

L’archéologue Kfir Arbiv mène des recherches sur la puissance de l’armée romaine à son apogée. Cette étude, faite par l’autorité des antiquités israélienne, a pour but de comprendre comment Jérusalem et le Second Temple ont été détruits lors d’une invasion. Selon les Israéliens, ce monument a été démoli en 70 après J.-C. "Les Romains disposaient d'une armée massive bien entraînée, équipée des meilleures innovations militaires de leur époque. C'était une machine de guerre impitoyable", explique Kfir Arbiv. Les Romains étaient même parvenus à fabriquer des balistes qu’ils arrivaient à propulser d’une distance allant de 100 à 400 mètres. Parmi les objets qui étaient lancés par les catapultes et les frondes, figuraient des épées, des pierres, des lances ou des flèches.

Les calculs balistiques révèlent leurs secrets

À partir des objets qui ont été retrouvés, les scientifiques ont pu effectuer des calculs balistiques qui permettent de voir le lieu du lancer et la cible visée. Kfir Arbiv décrit :

"Avec l'aide de l'ordinateur, j'ai localisé tous les balistes exactement là où elles ont été trouvées. J'ai pris en compte la topographie locale et l'emplacement des murs de fortification de la ville à l'époque du Second Temple, et j'ai effectué des calculs balistiques, notamment l'angle de lancement et la distance de projection des pierres. Toutes les données ont été comparées aux descriptions contemporaines détaillées de la bataille, de la conquête et de la destruction de Jérusalem faites par le célèbre historien juif Joseph dans son livre 'Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains'."

 

Les balistes ont aidé les Romains à percer les lignes de défense

Cela lui a permis de savoir depuis quel endroit étaient lancées les pierres. Pour lui, beaucoup de machines étaient placées dans un lieu appelé la "place des chats" dans le quartier de Nahalat Hashiva. Ces munitions auraient aussi aidé les Romains à envahir la ville et à détruire les défenses des Israéliens. Bien qu’ayant résisté, le peuple hébreu n’a pu empêcher la destruction de Jérusalem.

 

https://actu.geo.fr/histoire/israel-realises-sur-un-champ-de-bataille-dil-y-a-2000-ans-des-calculs-balistiques-ont-revele-leurs-secrets-211257?utm_source=taboola&utm_medium=cpc&utm_campaign=pmo_geo_article_desktop_desktop_flux_cat_histoire&tblci=GiA8IYfEgcoRyZjcdXhgApbA-hA2nrtyyHcbVIgPZ0K8aSCJm1Ao66Xf-rXuwokS#tblciGiA8IYfEgcoRyZjcdXhgApbA-hA2nrtyyHcbVIgPZ0K8aSCJm1Ao66Xf-rXuwokS

 ce que les toilettes et les égouts nous apprennent sur l'assainissement de la Rome antique


J'ai passé beaucoup de temps dans les égouts romains - suffisamment pour que mes amis me donnent le surnom de "reine des latrines". Les Étrusques ont posé les premiers égouts souterrains dans la ville de Rome vers 500 avant J.-C.. J.-C. Ces tunnels caverneux situés sous les rues de la ville étaient construits en pierres finement taillées, et les Romains ont été heureux de les utiliser lorsqu'ils ont pris le contrôle de la ville. Ces structures sont ensuite devenues la norme dans de nombreuses villes du monde romain.

En me concentrant sur la vie dans la Rome antique, à Pompéi, Herculanum et Ostie, je suis profondément impressionné par les brillants ingénieurs qui ont conçu ces merveilles souterraines et par la magnifique architecture qui masque leur objectif fonctionnel. Les galeries d'égouts ne passaient pas sous toutes les rues, ni ne desservaient tous les quartiers. Mais dans certaines villes, dont Rome elle-même, la longueur et la largeur de l'égout principal, le Cloaca Maxima, rivalisent avec l'étendue des principales canalisations d'égout de nombreuses villes d'aujourd'hui. Il ne faut cependant pas croire que les toilettes, les égouts et les systèmes d'eau romains ont été construits avec les mêmes objectifs sanitaires que ceux que nous avons aujourd'hui à l'esprit.

Les rues d'une ville romaine auraient été encombrées d'excréments, de vomissures, de pipi, de merde, d'ordures, d'eau sale, de légumes pourris, de peaux et de viscères d'animaux et d'autres déchets provenant des divers magasins qui bordaient les trottoirs. Nous, les modernes, considérons les égouts urbains comme le moyen d'éliminer ces saletés des rues - et bien sûr d'évacuer les déchets humains qui vont dans nos toilettes.
En faisant des recherches sur les infrastructures urbaines romaines pour mon nouveau livre The Archaeology of Sanitation in Roman Italy, je me suis demandé si les Romains partageaient la même vision. Les preuves archéologiques suggèrent que leurs réseaux d'égouts finement construits visaient davantage à drainer l'eau stagnante qu'à éliminer les débris sales. Et le sens de la propreté et de l'intimité des Romains en matière de salle de bains était très différent de notre tendre sensibilité moderne.


Le Cloaca Maxima de Rome ne faisait pas partie d'un plan directeur visant à assainir la ville. Son but était d'évacuer l'eau qui s'accumulait dans les rues inégales de la ville et de drainer l'eau des zones basses lorsque le Tibre adjacent était en crue, ce qui arrivait assez fréquemment. Sa fonction principale était le drainage - et ce qu'il drainait retournait directement dans la principale source d'eau potable de Rome avant les aqueducs, le Tibre.

Les égouts romains éloignaient les eaux sales des endroits où elles entravaient la propreté, la croissance économique, le développement urbain et même l'industrie. Mes travaux dans les égouts d'Herculanum et de Pompéi - tous deux ensevelis par le flux pyroclastique provoqué par l'éruption volcanique du Vésuve en 79 après J.-C. - m'ont amené à la même conclusion.

Au fond d'un égout situé sous une rue d'Herculanum, les premiers fouilleurs ont trouvé un ancien dépôt de boue durcie mesurant environ 1,35 mètre de haut. Aucune quantité d'eau, aussi rapide soit-elle, n'aurait pu l'éliminer. Plusieurs sources anciennes indiquent que les égouts romains devaient être nettoyés manuellement de temps en temps, un travail souvent effectué par des esclaves ou des prisonniers de la ville. Je dirais que ces systèmes d'égouts urbains n'offraient que des avantages sanitaires minimes dans l'ensemble.

 

 

Carte de Pompéi montrant les toilettes publiques et privées. Gemma C M Jansen


Des toilettes en abondance, peu de raccordements aux égouts

Des toilettes publiques et privées étaient disséminées dans la ville de Pompéi. Mais malgré l'infrastructure d'égouts de la ville, pratiquement aucune de ces toilettes n'était raccordée aux égouts. Nous avons des preuves similaires pour l'ancienne Herculanum.

En fait, presque toutes les maisons privées de ces villes, et de nombreux appartements à Ostie, avaient des toilettes privées, généralement à une place, qui n'étaient pas reliées aux canalisations principales.

Et ces toilettes à fosse d'aisance étaient souvent situées dans la cuisine, où la nourriture était préparée ! Les odeurs réconfortantes d'un ragoût copieux devaient se mêler aux odeurs dégoûtantes de la fosse d'aisance ouverte toute proche. Les déchets collectés étaient soit vendus aux agriculteurs pour servir d'engrais, soit utilisés dans les jardins domestiques - ce qui devait donner lieu à des fêtes de jardin assez nauséabondes de temps en temps.

Selon le Digeste d'Ulpian, rédigé entre 211 et 222, les raccordements aux égouts des habitations privées étaient certainement légaux. Alors pourquoi les propriétaires ne se connectaient-ils pas aux égouts publics ?


L'une des raisons est peut-être liée au fait que les ouvertures des égouts romains n'avaient pas de siphon. On ne pouvait jamais être sûr de ce qui pouvait sortir d'un tuyau d'égout ouvert et entrer dans votre maison.

Nous disposons d'au moins une histoire ancienne dramatique qui illustre le danger de raccorder sa maison à un égout public au premier ou deuxième siècle de notre ère. L'auteur Aelian nous raconte l'histoire d'un riche marchand ibérique de la ville de Puteoli ; chaque nuit, une pieuvre géante nageait dans l'égout depuis la mer et remontait par le drain de la maison dans les toilettes pour manger tous les poissons marinés stockés dans son garde-manger bien garni.


Pour ajouter à la puanteur de la vie romaine, mon examen approfondi de la plomberie antique a révélé que de nombreux tuyaux de descente des toilettes des maisons situées aux étages supérieurs auraient souffert de fuites importantes à l'intérieur des murs et auraient également suinté sur l'extérieur des murs. Les raccords de ces tuyaux de descente en terre cuite se sont desserrés avec le temps, et leur contenu a dû provoquer des odeurs nauséabondes partout.

J'ai pu identifier au moins 15 toilettes d'étages supérieurs à Pompéi et d'autres à Herculanum et ailleurs. Dans certains cas, j'ai obtenu la preuve, par des tests scientifiques d'urine et/ou d'excréments, que le déversement provenait bien de déchets humains provenant de ces canalisations.


Les toilettes publiques présentent elles aussi des risques

Même les latrines publiques - des toilettes à plusieurs places qui étaient presque toujours reliées aux principaux égouts d'une ville - présentaient de graves dangers pour les utilisateurs. Ne vous laissez pas tromper par la propreté du marbre blanc et l'ensoleillement en plein air des ruines reconstruites que nous pouvons voir aujourd'hui ; la plupart des toilettes publiques romaines étaient sombres, humides et sales, et souvent situées dans de petits espaces. Ceux qui pouvaient "tenir" assez longtemps pour retourner dans leurs maisons avec leurs propres toilettes à fosse d'aisance l'ont certainement fait.

Une toilette publique à Ostie, avec ses portes tournantes pour l'accès et sa fontaine pour le nettoyage, pouvait accueillir plus de 20 clients à la fois. Je n'ai trouvé aucune preuve que les Romains devaient payer pour utiliser les toilettes publiques, et nous ne savons vraiment pas qui les gérait ou les nettoyait, hormis la possibilité d'esclaves publics. Pour nos yeux modernes, ces installations manquaient presque totalement d'intimité, mais il ne faut pas oublier que les hommes romains portaient des tuniques ou des toges, ce qui les protégeait davantage que ne le ferait un homme moderne avec un pantalon qu'il faut baisser. Un problème peut-être plus important pour les normes de propreté d'aujourd'hui : la version romaine du papier toilette était souvent une éponge commune sur un bâton.

Pire encore, ces latrines publiques étaient connues pour terrifier les clients lorsque des flammes sortaient de l'ouverture de leur siège. Ces explosions de gaz de sulfure d'hydrogène (H2S) et de méthane (CH4) étaient aussi inquiétantes qu'effrayantes. Les clients devaient également s'inquiéter des rats et autres petites vermines qui menaçaient de leur mordre les fesses. Et puis, il y avait la menace des démons qui, selon les Romains, habitaient ces trous noirs menant aux mystérieux dessous de la ville.

Un écrivain romain tardif raconte une histoire particulièrement passionnante à propos d'un tel démon. Un certain Dexianos était assis sur les toilettes au milieu de la nuit, raconte le texte, lorsqu'un démon se dressa devant lui avec une férocité sauvage. Dès que Dexianos aperçut le démon "infernal et fou", il "fut stupéfait, saisi de peur et de tremblement, et couvert de sueur." Une telle superstition constituerait une autre bonne raison d'éviter les raccordements d'égouts dans les toilettes des maisons privées.

Il n'est donc pas étonnant que la déesse Fortuna apparaisse souvent comme une sorte d'"ange gardien" sur les murs des toilettes. Nous n'avons pas tendance à placer des sanctuaires religieux dans nos toilettes, mais nous en trouvons encore et encore dans les toilettes publiques et privées du monde romain.

Un graffiti sur une rue secondaire de Pompéi adresse un avertissement à l'utilisateur des toilettes lui-même : "attention au mal"... de chier dans la rue ? De poser ses fesses nues sur un trou de toilette ouvert par peur des démons mordeurs ? De la mauvaise santé que vous ressentirez si vous ne bougez pas bien vos intestins ? Nous ne le saurons jamais avec certitude, mais ce sont des possibilités probables, je pense.

Lorsque nous examinons les preuves des pratiques sanitaires romaines, tant textuelles qu'archéologiques, il devient évident que leurs perspectives étaient très différentes des nôtres. Une meilleure compréhension de la vie des Romains dans leurs rues, dans leurs espaces publics et dans leurs habitations privées nous montre qu'ils en étaient aux premiers stades du développement de systèmes que nous avons adoptés - avec des améliorations - pour nos propres problèmes d'assainissement et d'eau propre aujourd'hui.

Professor of Classical Studies, Brandeis University

Comment climat et épidémies ont causé la chute de Rome

On attribue communément la fin de l’Empire romain à des facteurs politiques, économiques et religieux. Un professeur américain propose une thèse différente.

La chute de l'Empire romain a toujours été, du moins pour le monde occidental, le paradigme suprême de la mortalité de toute civilisation. Et pourtant, les véritables raisons de sa disparition restent un mystère – non pas à cause d'un manque, mais plutôt d'une inflation d'explications. Ainsi, l'Allemand Alexander Demandt, dans sa magistrale étude sur la place qu'occupe la fin de Rome dans la pensée occidentale, a recensé pas moins de 227 raisons proposées par les chercheurs de ces derniers siècles afin d'expliquer l'impensable.

Quand on passe en revue les différentes catégories d'explications – religieuses, socio-économiques, naturelles, institutionnelles, morphologiques, politiques –, on se rend vite compte que l'analyse de la chute de Rome n'a pas été une question « accidentelle » dans l'évolution de la pensée historique occidentale, mais plutôt son véritable moteur. Dès lors, il n'est guère étonnant que chaque époque ait développé son propre modèle explicatif et, bien que chacun de ces modèles ait semblé définitif et novateur à ses contemporains, le recul historique a montré qu'il était aussi lacunaire, relatif et subjectif que tous les autres. Ainsi, le siècle des Lumières a insisté sur l'influence pernicieuse du christianisme, le XIXe siècle sur la « décadence » des Romains, le XXe sur l'aspect socio-économique. Étant donné l'importance extrême accordée, depuis quelques années, au réchauffement climatique et aux pandémies facilitées par la mondialisation, il fallait bien s'attendre que, tôt ou tard, cette préoccupation intègre la pensée sur la fin de Rome. C'est ainsi que Kyle Harper nous confronte à l'hypothèse – présentée comme une certitude – que, finalement, des facteurs climatiques et épidémiologiques ont été décisifs dans le déclin et la chute de l'Empire romain.

Mis à part l'assertion quelque peu exagérée de l'historien Peter Garnsey, qui proclame sur la quatrième de couverture que « ce [...] livre place pour la première fois la nature au centre d'un sujet d'importance majeure – la chute de l'Empire romain » (les pages 347 à 396 de l'ouvrage de Demandt montrent que cette approche remonte au moins au XIXe siècle), force est de constater qu'effectivement The Fate of Rome est, de loin, l'étude la plus récente et conséquente de cette école de pensée.

Ainsi, Harper propose une lecture parallèle de l'évolution politique de l'Empire romain et de celle de son histoire naturelle fondée sur la conviction suivante : « Le destin de Rome fut le fait d'empereurs et de barbares, de sénateurs et de généraux, de soldats et d'esclaves. Mais il fut tout autant décidé par les bactéries et les virus, les volcans et les cycles solaires. » En conséquence, l'histoire de l'empire semble essentiellement conditionnée par les facteurs environnementaux : les conditions favorables de l'holocène expliqueraient l'âge d'or entre la fin de la République et l'Antiquité tardive ; la première « mondialisation » de la Méditerranée par la romanisation aurait permis la propagation rapide de maladies contagieuses (peste antonine de 165, peste de Cyprien en 249-262 et finalement peste justinienne en 541-543) ; le déclin démographique qui en a résulté aurait provoqué l'affaiblissement de l'armée, la bureaucratisation à outrance, la perte de confiance dans les anciennes croyances et la montée en puissance du christianisme, amenant une profonde division de la société. Ensuite, l'impact climatique d'événements naturels tels que les éruptions volcaniques (dans les années 530 et 540) ou les cycles solaires aurait finalement achevé un empire déjà vacillant. Ainsi, l'Histoire romaine apparaît comme une suite de réactions souvent désespérées et inadéquates – remaniements bureaucratiques, usurpations, contrôle des prix des denrées, réformes religieuses – à des facteurs environnementaux dont la plupart échappaient à tout contrôle. Le livre se termine par l'appel à protéger « un monde global [...], où la revanche de la nature commence à se faire sentir, malgré des illusions persistantes de contrôle ».

Que le lecteur ne se méprenne pas : The Fate of Rome est un excellent livre, et la tentative de croiser les résultats de la science encore relativement nouvelle de l'histoire climatique et épidémiologique avec les sources anciennes et l'archéologie doit être considérée comme pionnière. Néanmoins, dans sa perspective trop holistique, il traduit ce qu'on pourrait appeler un certain « réductionnisme climatique et épidémiologique », qui semble sous-estimer non seulement la résilience psychique et créatrice de l'individu, mais aussi celle des grandes civilisations. L'homme peut être victime de la nature, certes, mais, après tout, il reste le seul acteur de sa propre vie et décide comment affronter le monde qui l'entoure : l'Histoire nous apprend que les épidémies peuvent générer non seulement la morosité, mais aussi la créativité, les changements climatiques non seulement le repli, mais aussi l'expansion, les catastrophes non seulement l'abandon, mais aussi la résilience, la menace non seulement la dislocation, mais aussi la reprise de contrôle. L'énergie de construire, de maintenir et de défendre une société envers et contre tout ne vient pas de l'extérieur, mais de l'intérieur : à quelques exceptions près, les grandes civilisations ne succombent jamais à des menaces étrangères mais à un manque de confiance interne. Nous ferions bien de nous en souvenir.

David Engels*

 

* Professeur d'histoire romaine, Université libre de Bruxelles

Sources

Kyle Harper, « The Fate of Rome : Climate, Disease, and the End of an Empire », Princeton University Press, 2017

 
L'armure romaine la plus ancienne de l'histoire retrouvée à Teutobourg

La cuirasse d’un soldat romain impliqué dans la bataille de la forêt de Teutobourg (Allemagne), en 9 de notre ère, a été découverte dans un remarquable état de conservation.

Tout a commencé par un bip-bip au cours de l'année 2018…  En procédant au balayage d'une paroi à l'aide d'un détecteur de métal dans une tranchée de fouilles, des archéologues du musée de Kalkriese, en Allemagne, ont entendu l'alarme de leur appareil retentir. Signe – mais les chercheurs ne le savaient pas encore – qu'ils allaient réaliser l'une de leur plus importante découverte. Celle d'une armure romaine, la plus complète et la mieux conservée jamais rencontrée à ce jour.

Depuis des années, des recherches sont en effet menées dans la forêt de l'actuelle Kalkreise, à Teutobourg en Westphalie (Allemagne). C'est là qu'en 9 de notre ère, des légions romaines ont subi l'une des plus cuisantes défaites de leur histoire. Plus de 20.000 hommes - 15.000 légionnaires et 5000 troupes auxiliaires - placés sous le commandement de Publius Quinctilius Varus (les légions de Germanie XVII, XVIII et XIX) ont été massacrés ou leurs hommes mis en esclavage. Vaincus par une puissante coalition de peuples germaniques menée par le chef chérusque, Arminius. Cette défaite porta un coup d'arrêt brutal à la politique d'expansion impériale romaine. Témoins de ce carnage, des milliers de vestiges d'armes et d'équipements militaires (épées, pointes de javelots, flèches, poignards, casques…) sont régulièrement exhumés depuis que la localisation définitive de la bataille a été établie dans les années 1980.

C'est ainsi qu'après avoir extrait le bloc de terre d'où provenaient les signaux du détecteur de métal en 2018, les chercheurs ont pris la précaution de le scanner. Ceci afin d'éviter de voir s'oxyder, au contact de l'air libre, les objets métalliques qu'il pouvait contenir. Et c'est lors de cette analyse qu'ils ont eu la surprise de découvrir la présence dans les sédiments d'une splendide armure romaine. "Il s'agit d'un modèle connu sous le nom de lorica segmentata, explique Yann Le Bohec, spécialiste des armées romaines, joint par Sciences et Avenir. On peut voir des représentations de cette cuirasse articulée, portée par des légionnaires et des gardes prétoriens, sur les bas-reliefs de la colonne Trajane, à Rome. Elle se composait d'une série de plaques en fer reliées entre elles par des charnières et lanières en cuir qui permettaient des réglages et l'adaptation de l'armure à la morphologie de chacun".

Par le passé, seuls de minuscules fragments de ces cuirasses avaient été recueillis dans la péninsule ibérique, en Bretagne, ou dans la région du Danube. "Ces armures articulées ou à lamelles ont été introduites par l'empereur Auguste. C'était un progrès par rapport aux côtes de maille – protection que l'on utilisait déjà à l'Âge du Bronze – ou aux cuirasses à écailles. Ces dernières étaient constituées d'une veste en cuir sur laquelle étaient fixées des "écailles" en métal, équipements attestés dans des armées au 17e siècle av. J.C !".

Outre cette découverte, les restes d'une entrave ont aussi été mis au jour. Il s'agit d'un collier de fer munis de sortes de menottes, utilisé pour enchainer les prisonniers. "Pour ne pas subir le déshonneur de la défaite et de la mise en esclavage, nombre de soldats romains se sont suicidés à Teutobourg. Parmi ceux qui avaient survécu, certains ont tenté de s'enfuir, mais tous ont été rattrapés", poursuit Yann Le Bohec. Le porteur de l'armure était peut-être l'un d'entre eux.

Toujours en cours, la délicate et lente extraction de l’ensemble des plaques de fer, rivets et attaches se poursuit en Allemagne pour une exposition de cette armure exceptionnelle, au musée de Kalkriese, en 2022. 

Pris entre marais et collines d'où dévalent les combattants germains en flots continus, les 25 000 fantassins et cavaliers romains ont été mis en pièces dans la forêt de l’actuelle Kalkreise, à Teutobourg en Westphalie (Allemagne) en 9 de notre ère. Plus tard, l'historien romain Dion Cassius (155-235) affirmera que les légionnaires qui étaient à l'arrière, ignorant les massacres à l'avant, continuaient à se jeter dans la gueule du loup. Face au désastre, leur chef Publius Quinctilius Varus préfèrera se suicider plutôt que de tomber aux mains de l’ennemi, et de leur chef chérusque Arminius. Et le nom de Varus restera à jamais associé au désastre, le clades Variana. "Les textes antiques racontent que les officiers romains capturés ont tous été sacrifiés par les Germains à leurs dieux", précise Yann Le Bohec, spécialiste des armées romaines.  Dans son livre 57, Dion Cassius raconte également qu’en l’an 15, revenant sur les lieux de la bataille, "Germanicus dans son expédition contre les Germains (…) recueillit les ossements des soldats tombés avec Varus, leur donna une sépulture et recouvra les enseignes"… Ces aigles des légions XVII, XVIII et XIX dont la perte face à l’ennemi avait été ressentie comme le comble du déshonneur pour Rome. Horrifiés, les légionnaires romains du nouveau corps expéditionnaire découvrirent à cette occasion qu’Arminius, qui connaissait bien la crainte pour tout Romain de ne pas être inhumé, avait ordonné que les corps des milliers de soldats vaincus soient laissés sans sépultures sur le champ de bataille, voire crucifiés ou mutilés. Teutobourg fut un nom honni par Rome pendant toute son histoire !

L'extraordinaire poignard romain d'Haltern am See

C'est l’arme d’un légionnaire romain ayant combattu les tribus germaniques sur le limes impérial, à la frontière de l'empire, il y a 2000 ans. Elle a été retrouvée dans un état de préservation exceptionnel. Restauré, ce poignard a été dévoilé pour la première fois au public.

Poignard romain

Vieux de 2000 ans, le poignard romain d'Haltern am See une fois sa restauration achevée.

Est-ce une telle lame qui aura tué César ? Un poignard remarquable, découvert au printemps 2019 près de la ville de Münster (Allemagne), vient d'être présenté au musée Kunst und Kultur d'Haltern. Conservé de façon saisissante, la lame et son étui ciselé, décoré de feuillages en fils d'argent et laiton, ont passé 2000 ans enveloppés dans une gangue de terre. Avant d'être  dégagé par Nico Calmund, 19 ans, lors d'une fouille archéologique réalisée dans le cimetière romain d'Haltern am See en coopération avec l'université de Trèves.  "Jamais un poignard romain d'une telle qualité n'était parvenu jusqu'à nous", s'enthousiasme l'historien Yann Le Bohec, professeur émérite à La Sorbonne, à Paris, spécialiste de la guerre romaine, joint par Sciences et Avenir.

"Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une des plus grandes découvertes de ce genre effectuée en Europe"

La restauration de cette arme de 30 cm – appelée pugio par les légionnaires - aura duré neuf mois dans l'atelier LWL de Münster. Elle était glissée dans un fourreau incrusté d'émail et d'éclats de verre rouge et rattachée à une ceinture constituée d'un assemblage de plaques de bronze et de laiton recouvertes d'étain. "Cet ensemble n'a pas de comparaison à ce jour. Il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'une des plus grandes découvertes de ce genre effectuée en Europe", a expliqué de son côté Michael Rind, l'archéologue responsable de la région de Westphalie-Lippe, au quotidien Britannique Times.

Le poignard et la ceinture ont subi des radiographies et un examen tomographique assisté par ordinateur avant restauration. Ils ont révélé que la lame de la dague était composée de différents aciers et présentait des traces d'usure. "Ce qui montre qu'il ne s'agissait pas seulement d'un poignard d'apparat, même s'il en présente bien des aspects. Son propriétaire l'a utilisé", a poursuit Yann Le Bohec

Le poignard, utilisé pour achever les ennemis ou tuer les prisonniers en trop grand nombre

Selon les spécialistes, sur la base de la forme étroite de la lame et de sa structure, cette arme peut être assimilée aux premiers poignards militaires romains du type Vindonissa (du nom d'un camp romain situé en Suisse où ils ont été trouvés). Ils étaient utilisés principalement au cours de la première moitié du 1er siècle ap. JC, "mais pas pendant les combats", précise l'expert, qui poursuit : "Les fantassins romains combattaient en effet à l'aide de plusieurs armes. Un grand bouclier à la main gauche, tenu soit à l'aide d'une poignée ou attaché à l'avant-bras. Et une lance (pilum) à la main droite. Avançant en lignes, lorsqu'il s'approchait à 3 ou 4 m de distance de l'ennemi, le légionnaire lançait le javelot d'environ 1,80 m de long pour le transpercer. Ensuite, il se jetait sur un autre combattant en dégainant son glaive (gladius) après lui avoir asséné un coup de bouclier pour le déséquilibrer et le tuer dans le mouvement. Tout cela en courant, ce qui nécessitait un grand entrainement. Le poignard, porté à gauche le long du corps, n'était utilisé que pour achever les ennemis ou les prisonniers en trop grand nombre… ou encore les blessés de son propre camp quand on ne pouvait plus rien faire pour eux".

Des textes indiquent aussi que de tels poignards ont été utilisés pour les assassinats politiques à Rome. Le site d’Haltern où a été retrouvé l’arme était un important camp militaire qui a du être abandonné à la suite du désastre de Teutobourg en Westphalie, la plus célèbre défaite de Rome. Trois légions romaines et leurs troupes auxiliaires (25.000 hommes) y avaient été anéanties en 9 après JC, lorsque les armées du général Publius Quinctilius Varus ont été écrasées par une puissante coalition de peuples germains conduits par Arminius. Le poignard orné sera exposé au musée d'histoire romaine de Haltern en 2022.

Par Bernadette Arnaud le 20.02.2020 à 09h50

 

 

https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/archeologie/l-extraordinaire-poignard-romain-d-haltern-am-see_141684

En 12.000 ans d'histoire, le peuple romain a vu son patrimoine génétique bouleversé à deux reprises

Le peuple romain, génétiquement stable et homogène ? Certainement pas, d'après de nouveaux travaux archéo-génétiques, corroborant les grandes transitions génétiques de ce peuple sur 12.000 ans avec deux grandes vagues de migrations liées à l'agriculture et au commerce.

 
 
 
 
 
 

La génétique romaine, ce capharnaüm : par deux fois, le peuple qui devait devenir les Romains et finalement les Italiens du centre a vu son patrimoine génétique bouleversé, d'après de nouvelles recherches européennes mêlant archéologie et analyses ADN. Ces travaux, publiés dans Science, font écho à 12.000 ans d'histoire du peuple romain.

 
 

Bien avant la Rome impériale, impliquant Jules César et consorts, la région romaine était un important carrefour culturel entre l'Europe et la Méditerranée. Mais si cette époque antique est bien documentée, peu d'informations sont connues sur le brassage génétique de la région. En se penchant sur l'ADN de 127 individus de l'époque provenant de 29 sites archéologiques à Rome et en Italie centrale, des chercheurs des universités de Vienne, Stanford et la Sapienza ont analysé l'évolution des origines de ce peuple. Grâce à des estimations au carbone 14 ou par inférence du contexte archéologique, chacun de ces individus a pu être placé sur une frise couvrant près de 12.000 ans de préhistoire et d'histoire romaines.

 

Du mésolithique à lÂge du Bronze : l'arrivée de l'agriculture

Au commencement, la population romaine du mésolithique, 10.000 ans avant notre ère, ne montrait qu'une faible diversité génétique. L'ADN de cette époque était en effet 30% moins hétérozygote que celui des romains modernes, c'est-à-dire que les deux exemplaires que l'être humain a de chacun de ses gènes étaient souvent identiques, indiquant un faible brassage génétique. Mais deux migrations majeures vers Rome vont venir secouer cette forte homogénéité.

 
 

La première transition est intervenue lorsque les paysans agriculteurs du Néolithique ont remplacé les chasseurs-cueilleurs mésolithiques, environ 7.000 ans avant notre ère. La population s'enrichit alors d'un afflux d’agriculteurs issus principalement de Turquie et d’Iran, entre 5.000 et 3.000 ans avant notre ère. Cette transition a coïncidé avec l'introduction de produits domestiques tels que le blé, l'orge, les légumineuses, les moutons et les bovins en Italie.

De l'Âge du Bronze à la fondation de Rome : le commerce ouvre les frontières

La seconde transition de population a eu lieu au cours de l'Âge du Bronze, entre 2.900 et 900 ans avant notre ère : une fourchette peu précise car les chercheurs manquaient de données. Ce changement a coïncidé avec l'intensification des échanges et des interactions avec les populations de la Méditerranée - ou Mare Nostrum, "notre mer", comme l'appelaient les Romains – au moyen de chars et chariots récemment mis au point et grâce aux progrès de la navigation. C'est ainsi qu'au plus tard en 900 avant notre ère, peu de temps avant la fondation de Rome traditionnellement datée de 753 avant notre ère, la population de l'Âge du Fer s'est enrichie d'ancêtres iraniens, des steppes ukrainiennes et nord-africains… Jusqu'à ressembler, déjà, à la population méditerranéenne moderne. "Contrairement aux individus préhistoriques, les individus de l'Âge du Fer ressemblent génétiquement aux individus européens et méditerranéens modernes et affichent des origines diverses, alors que l'Italie centrale devient de plus en plus reliée à des communautés lointaines par le biais de nouveaux réseaux de commerce, de colonisation et de conflits", élaborent les chercheurs dans la publication.

 
 

Un Empire qui englobe toute la mer Méditerranée

Et cela ne faisait que commencer. Car bien que Rome ait commencé comme une ville modeste, 800 ans plus tard, elle avait pris le contrôle d'un empire qui s'étendait aussi à l'ouest que la Grande-Bretagne, au sud jusqu'en Afrique du Nord et à l'est en Syrie, en Jordanie et en Irak. La génétique des individus de l'époque s'enrichit et se complexifie à nouveau, principalement de l'est de la méditerranée, mais peu de l'ouest. À l'appui de ces conclusions, les auteurs citent des preuves d'un établissement à long terme à Rome de personnes originaires de l'est, comme les lieux de naissance enregistrés dans les inscriptions funéraires et la fréquence des temples et sanctuaires consacrés aux dieux grecs, phrygiens, syriens et égyptiens.

Pourquoi si peu d'immigration de l'ouest et autant de l'est, alors que la Gaule était conquise et fournissait son lot d'esclaves, d'huile d'olive ou de vins ? Pour les chercheurs, cela pourrait s'expliquer par la densité de population plus élevée dans l'est de la Méditerranée que dans l'ouest et la présence de mégapoles, telles qu'Athènes, Antioche et Alexandrie, susceptibles d'avoir entraîné un flux de personnes d'est en ouest pendant l'Antiquité.

 

Une perpétuelle mutation, qui se lit dans les génomes

Les siècles qui ont suivi ont été marqués par des troubles : l'empire s'est scindé en deux, des maladies et des guerres ont décimé la population de Rome et une série d'invasions ont frappé la ville. D'où une réduction des contacts avec la Méditerranée orientale et une augmentation du flux de gènes en provenance d’Europe. L'ascendance de la population s'est alors déplacée vers l'Europe du nord et de l'ouest. Plus tard, la montée et le règne du Saint Empire romain germanique entraînent un afflux d'ascendance européenne centrale et du nord.

La leçon, c'est que le monde antique était en perpétuelle mutation, à la fois en termes de culture et d'ascendance, explique dans un communiqué Jonathan Pritchard, un des principaux auteurs de ces travaux. "Nous étions surpris de la rapidité avec laquelle les ancêtres de la population ont évolué, en quelques siècles seulement, reflétant les alliances politiques changeantes de Rome au fil du temps", ajoute-t-il. "Même dans l'Antiquité, Rome était un creuset de cultures différentes."

 

À son apogée, l'ancien Empire romain englobait la totalité de la Méditerranée et la vie de dizaines de millions de personnes en Europe, au Proche-Orient et en Afrique du Nord. En son centre, la ville de Rome est la première à atteindre plus d'un million d'habitants dans le monde antique. Une taille qui restera inégalée en Europe jusqu'à l'aube de la révolution industrielle, près de 1.500 ans plus tard.

 

Quand la nation gauloise naissait à Lyon

Pour l'historien Jean Étèvenaux, c'est dans cette ville, devenue capitale des Gaules, que le premier Parlement de notre histoire a vu le jour. Explications

Microbes et climat, fléaux de Rome

 

On pouvait croire que tout avait été dit sur la chute de Rome. Plus de 200 causes ont été invoquées par autant d’auteurs sur les forces qui ont pu jeter à bas l’un des plus stables et puissants édifices étatiques de tous les temps. Mais ce livre-ci surprend, par son ampleur de vue et par son approche novatrice, celle d’une histoire environnementale de la fin de l’Empire. En un récit complexe, associant climatologie, démographie, économie et épidémiologie, Kyle Harper expose comment une civilisation s’érode face à l’adversité écologique.

Bien sûr, on écrit les livres de son époque. La menace du réchauffement climatique en cours résonne efficacement. Mais l’histoire environnementale, rappelle l’auteur, synthétise aussi les formidables masses de données que l’archéologie nous livre aujourd’hui sur le passé. Nous savons maintenant mesurer finement les variations de température, estimer le tonnage des navires de céréales tunisiennes qui nourrissaient l’Italie, séquencer l’ADN des microorganismes pathogènes piégés dans l’émail de dents vieilles de deux millénaires… De quoi renouveler les hypothèses.

L’optimum climatique romain

On apprendra donc que l’apogée de la République romaine et le début de l’Empire (- 250/150) ont bénéficié d’un climat stable et chaud, l’« optimum climatique romain ». Un épisode aussi chaud que celui que nous connaissons aujourd’hui, 1 °C de plus que les températures de référence étalonnées dans les années 1880. C’est dans une véritable serre que les Romains ont pu cultiver les produits agricoles soutenant leur expansion démographique, elle-même source de leur puissance militaire. L’auteur n’écrit pas une histoire déterministe, il est conscient du génie organisationnel et administratif qui a présidé à la construction de l’imperium : il rappelle qu’un tel édifice ne peut se concevoir sans de telles ressources agricoles.

Suite à ce succès, Rome fut saisie de fièvre. Entre chaleur et marécages, les moustiques pullulaient, le paludisme limitait l’espérance de vie. Les villes densément peuplées et les réseaux d’échange transformèrent l’Empire en une pathocénose particulière. Un bouillon de culture qui, plus efficacement que les flèches des Parthes, doucha ses ambitions annexionnistes. Survint la peste d’Antonin en 165, que l’auteur attribue à la variole. Ses effets furent aggravés par un refroidissement lié au ralentissement de l’activité solaire (150-450), qui entraîna l’arrivée de « réfugiés climatiques » depuis les steppes d’Asie. Frappa ensuite la peste de Cyprien (249-262), imputable selon K. Harper à un arbovirus de type Ebola.

C’était avant la vraie peste, la bubonique, qui se manifeste à partir du règne de Justinien, au mitan du 6e siècle. Elle s’abattit sur ce qui survivait de l’Empire, autour de Constantinople, de concert avec une vague de froid planétaire inédite, liée à une série d’éruptions volcaniques. Les températures plongèrent, les récoltes s’effondrèrent. Dans la décennie 550, K. Harper estime que la moitié de la population romaine fut fauchée par la première vague de l’épidémie. L’administration et l’armée perdirent toute efficacité. La peste revint à intervalles réguliers : trente-huit vagues en deux siècles. Guerres et famines s’ensuivirent, et l’islam naissant put amputer de l’essentiel de ses territoires un Empire byzantin agonisant. « Le destin de Rome, diagnostique l’auteur, résulta des actes d’empereurs et de barbares, de sénateurs et de généraux, de soldats et d’esclaves. Mais tout aussi décisifs furent les rôles joués par les bactéries et virus, les volcans et les cycles solaires. » 

 

The Fate of Rome. Climate, disease, and the end of an empire, Kyle Harper, Princeton University Press, 2017, 418 p., 27 €.

The Fate of Rome. Climate, Disease & the End of an Empire

 

Environ 210 explications ont été avancées pour expliquer la chute de l’Empire romain ! Il va falloir en ajouter une autre et compter le changement climatique parmi les responsables. Le livre commence par nous faire découvrir la dynamique du climat dans l’Empire romain au IIe siècle avant l’ère chrétienne. Les spécialistes ont baptisé cette période "optimum climatique romain". Les températures sont tempérées, les cultures se portent bien et la population en profite. Pourtant, les premières fissures environnementales apparaissent. Une déforestation massive crée de nombreux points d’eau où les moustiques vont proliférer. Un habitat urbain dense rempli de fontaines permet à ces porteurs de malaria de se répandre. Et si la connexion des routes de l’Empire représente un vecteur d’intégration économique et politique, c’est également une voie de circulation des maladies. Malaria et variole prendront ce chemin jusqu’à ce qu’au IIe siècle, une première épidémie de peste emporte 10 % de la population.

Le livre nous entraîne ensuite, siècle après siècle, dans les méandres du changement climatique. Ici, l’aridité provoque des sécheresses et des crises fiscales. Plus tard, un réchauffement climatique, d’origine non humaine, se traduit par des famines, des développements de parasites intestinaux l’été, suivis des moustiques à l’automne. L’auteur mêle à chaque fois les dynamiques climatiques, économiques et politiques.

Peste et volcan

Mais la partie la plus impressionnante arrive ensuite avec la toute fin de l’empire d’Orient. De par la circulation du blé, l’Empire présente un écosystème favorable à la circulation des rats. Partis d’Egypte, ils monteront vers le nord et l’est pour disséminer le virus de la peste. Les mouches qui les accompagnent se font les vecteurs de transmission vers les humains, les plus pauvres en premier. Toutes les classes sociales seront infectées, jusqu’à l’empereur Justinien, qui fera partie des rares à en réchapper. Pas moins de la moitié de la population va disparaître du fait de cette épidémie.

L’auteur avance que la peste et ses résurgences sur deux siècles seront favorisées par la violence volcanique qui marque le milieu du VIe siècle. Elle provoque un refroidissement climatique d’environ 2,5 degrés, qui aura pour conséquence la diminution des récoltes, l’effondrement de villages entiers, une baisse de la population en partie estimée par la forte réduction de la circulation monétaire. Les guerres finiront le travail pour faire entrer l’Europe dans le Moyen Age.

« Are we Rome? » Tel est le titre d’une étude fort intéressante de Lawrence Reed, président de la Foundation For Economic Education (USA). C’est aussi le titre qu’ont choisi les organisateurs de la FreedomFest à Las Vegas, cette année.

 

 

Pourquoi Rome a-t-elle décliné puis finalement chuté ? Reed explique que l'Empire romain fut un régime militaire parasite, qui ne pouvait survivre que par un afflux permanent de richesses pillées à l’extérieur, des prisonniers réduits en esclavage et des terres volées.

 

 

En effet, l'enrichissement de l'aristocratie romaine ne provenait que du butin des invasions et non d'une quelconque création de valeur. Avec la fin des conquêtes et les rendements décroissants des pillages, l’administration dut cependant recourir de plus en plus au pillage interne pour satisfaire son besoin de richesses, ce qui entraîna un appauvrissement général de la population de l'Empire

 

 

Au premier siècle avant Jésus Christ, Rome est passée d'une république dotée d'un régime relativement libéral à la dictature de Jules César, avec un tiers des habitants au chômage. C'est l'époque où le parallèle avec notre époque est vraiment frappant.

 

 

Car aux premiers temps de sa grandeur, chaque Romain se considérait lui-même comme la principale source de ses revenus. Ce qu’il pouvait acquérir volontairement sur ​​le marché était la source de son gagne-pain. Le déclin de Rome a commencé quand un grand nombre de citoyens ont découvert une autre source de revenus : le processus politique ou l'État. Les Romains ont alors abandonné la liberté et la responsabilité personnelle contre des promesses de privilèges et de richesses distribuées directement par le gouvernement. Le pouvoir fournissait du pain et des jeux à ses citoyens, mais aussi du porc et de l’huile d’olive.

 

 

Les citoyens adoptèrent l’idée qu’il était plus avantageux d’obtenir un revenu par des moyens politiques que par le travail. Cela a conduit l’économiste Howard E. Kershner à énoncer la loi qui porte son nom : « Quand un peuple autonome confère à son gouvernement le pouvoir de prendre aux uns pour donner aux autres, le processus de redistribution ne cesse qu’à partir du moment où le dernier contribuable est dépouillé de tous ses biens ».

 

 

Vers 140, l’historien romain Fronto écrivait : « La société romaine est préoccupée principalement par deux choses, ses ressources alimentaires et ses spectacles ». Comme les revenus du commerce ne suffisaient pas à financer l'administration et les garnisons, les impôts augmentaient constamment. Les empereurs dévaluaient leur monnaie en mettant moins d'argent ou d’or dans leurs pièces. Cela provoquait l'inflation. La pression fiscale devenait alors insupportable !

 

 

Sous le règne de l’empereur Antonin le Pieux (de 138 à 161), la bureaucratie romaine atteignit des proportions gigantesques, écrit Reed. Selon l’historien Albert Trever, « l’implacable système fiscal, chargé d’organiser la spoliation et le travail forcé, finit par être administré par une armée de soldats bureaucrates ». Partout, les bureaucrates à la solde des empereurs s’employaient à écraser les fraudeurs fiscaux.

 

 

Finalement, sommes-nous une Rome contemporaine ? Peut-on dire que l’histoire se répète ?

 

 

Considérons les sommes monumentales dépensées pour le sauvetage des banques, les augmentations vertigineuses de la dette publique, la concentration du pouvoir entre les mains du gouvernement central et les incessantes revendications de la part des groupes d’intérêt. Si ces éléments nous sont familiers au XXIe siècle, ils l’étaient tout autant des Romains de l’Antiquité.

 

 

En accroissant démesurément le pouvoir du gouvernement au détriment de la responsabilité individuelle, nous avons fait la même erreur que Rome il y a des siècles. Ceux qui ignorent l'histoire sont condamnés à la répéter. La plupart des gens qui chérissent la liberté s'opposent à l'État-providence pour des raisons morales, philosophiques et économiques. Nous ferions bien d'ajouter une autre raison, conclut Reed : les leçons de l'histoire !

 

Damien Theillier

 

"A la fin, plus que la liberté, ils voulaient la sécurité. Lorsque les Athéniens ne voulurent plus contribuer à la société, mais qu'au contraire la société contribue à leur bien-être, lorsque la liberté qu'ils souhaitaient consistait à être libérés de toute responsabilité, alors Athènes cessa d'être libre".


Edward Gibbon (1737-1794)

 

 

 

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