Napoléon...

Publié le par ottolilienthal

Qui était Albine de Montholon, la dernière maîtresse de Napoléon

Dans le huis clos de Sainte-Hélène, Napoléon a pu compter sur Mme de Montholon pour consoler sa solitude… Avec une belle compensation financière à la clé.

Quand Napoléon débarque à Sainte-Hélène en 1815, l'humeur est maussade : l'îlot est battu par les vents, l'humidité permanente, la nourriture médiocre et les loisirs inexistants… Sans compter une surveillance des Anglais tatillonne, qui plombe encore plus le confinement des Français, comme le détaille l'historien Pierre Branda dans son dernier ouvrage truffé d'anecdotes, Napoléon à Sainte-Hélène (Perrin). D'autant qu'une grande majorité de la suite de l'Empereur déchu est jeune : sur la quinzaine d'officiers et domestiques qui gravitent autour de sa personne, une dizaine n'a pas trente ans. Inutile de préciser qu'ils tombent vite dans un ennui profond et ne tardent pas à courtiser les rares jeunes filles qui habitent Longwood House, tout en fréquentant des femmes de petite vertu que l'on fait monter depuis Jamestown, la capitale de l'île confetti.

Napoléon, 46 ans, s'en offusque : il n'ignore rien du trafic de son entourage, certains officiers accueillant des prostituées dans leur chambre aux minces cloisons, à quelques mètres de celle de l'Empereur… Si celui-ci ne tomba pas dans ce commerce – très attaché à son rang – il est quasiment certain qu'il entretint plusieurs mois une relation avec Albine de Montholon, 37 ans, qui fit le voyage au côté de son époux le comte de Montholon, l'ancien chambellan du souverain…

Cette romance ne passe évidemment pas inaperçue, d'autant que l'Empereur se permet quelques familiarités, comme pincer le postérieur de Madame en public… Le domestique Ali surprit un jour la comtesse sortir de la chambre de Napoléon en se rajustant. Quant au général Gourgaud, ennemi des Montholon, il se mit à épier leur manège, allant même jusqu'à prévenir le mari cocu, qui feint l'étonnement. En janvier 1817, Gourgaud écrit dans son journal : « L'Empereur nous fait demander. Il joue au billard avec la Montholon. Cette dernière fait tout ce qu'elle peut pour faire la passionnée avec Sa Majesté : yeux doux, pieds en avant, robe pincée sur la taille… Enfin, elle cherche à faire la belle et ce n'est pas facile. »

Aigreur et persiflages

Exaspéré par le favoritisme des Montholon, Gourgaud joue les langues de vipère et tente d'arracher son maître au bras de celle qu'il finit par surnommer « la putain » – il enrage de la voir toucher une pension de 12 000 francs de la part de l'Empereur, autant que son mari. « Elle se gratte trop la gorge et crache dans son assiette, ce n'est pas une femme bien élevée », persifle-t-il aux oreilles de Napoléon. Lequel lui répond aussi sec : « J'ai été habitué à vivre avec des femmes trop gracieuses pour ne pas voir les ridicules et mauvaises manières de Mme de Montholon ! Mais, enfin, ici, il faudrait faire sa société d'une perruche si on n'avait pas autre chose… » Ce qui laisse deviner dans quels ennui et lassitude se trouvait le captif de Longwood.

Tel un courtisan déchu, Gourgaud s'enferme dans son aigreur, devient insupportable et va même jusqu'à provoquer plusieurs fois le comte en duel, ce qui irrite fortement l'Empereur. « Lassé de ces querelles, Napoléon finit par demander à Gourgaud de partir de l'île, explique l'historien Pierre Branda. Et ce dernier, amèrement déçu par son maître, va passer à table en racontant à l'ennemi que Napoléon entretient une correspondance secrète à l'extérieur, qu'il pourrait s'évader facilement et qu'il se porte comme un charme, laissant entendre qu'il joue la comédie à merveille. Quand ces informations parviennent aux Anglais, ces derniers vont renvoyer le médecin et ami de l'Empereur, O'Meara, avec de graves conséquences sur la santé de Napoléon. Ils stoppent également son déménagement prévu à Rosemary Hall, dans la partie occidentale de l'île, bien plus riante et ensoleillée que celle où est situé Longwood. De ce point de vue, la trahison de Gourgaud a des conséquences désastreuses sur les conditions d'exil de l'Empereur. »

Un cocufiage rentable

Au bout de quatre longues années confiné à Sainte-Hélène, le couple Montholon envisage son retour. Napoléon se résigne à laisser partir Albine, mais refuse de se séparer de son ancien chambellan. Les tractations financières commencent : pour bons services rendus à l'Empereur, Albine repart avec une véritable fortune, à savoir 140 000 francs, plus une pension annuelle de 20 000 francs, à quoi s'ajoute un titre de rente rapportant près de 40 000 francs l'an – à cette époque, le revenu moyen avoisine les 1 000 francs par an. Mais l'absence de la comtesse pèse rapidement sur le moral de l'Empereur, preuve que cette liaison était sans doute bien plus sincère pour lui que pour elle. Une chape de plomb tombe soudain sur Longwood House, l'Empereur tourne en rond, dépérit, abandonne même quelques mois l'écriture de ses Mémoires… « Votre femme semait des fleurs sur ma tombe, depuis il n'y croît plus que des ronces », confie-t-il au comte. À la mort du conquérant, en 1821, Montholon se verra également gratifié de plus de 2 millions, la plus belle part de l'héritage, bien plus que Bertrand ou Marchand, les autres compagnons de captivité. Jamais cocufiage ne fut plus rentable…

Marc Fourny

l’enfer de Cabrera, une Berezina méconnue

En juillet 2020, des archéologues français se sont rendus sur l’île de Cabrera, dans l’archipel espagnol des Baléares dans le cadre d’un projet lié à l’un des épisodes les plus dramatiques et largement ignoré de l’épopée napoléonienne : la captivité de Cabrera. Une île-prison où des milliers de soldats furent abandonnés et moururent dans le plus grand dénuement. 

Véritable joyau protégé pour sa faune et sa flore, l’îlot de Cabrera, dans l’archipel des Baléares, est aujourd’hui un parc national terrestre et maritime. Avec ses falaises abruptes baignées d’eau translucide, et quelques voiliers immobiles au mouillage, ce rocher ensoleillé situé au sud de l’île de Majorque, ne laisse rien soupçonner du drame dont cet endroit fut le théâtre entre 1809 et 1814…

 

Les prisonniers périrent par milliers à Cabrera

"Sur ce caillou, plus de 11.000 soldats impériaux, en grande partie des prisonniers de la défaite de Bailén, en Espagne (juillet 1808)*, ont été déportés en plusieurs convois, entre mai 1809 et mai 1814. Des prisonniers moribonds –soldats napoléoniens Français, Belges, Suisses, Polonais ou Italiens- acheminés depuis les effroyables 'pontons' de Cadix, (bateaux-épaves qui servaient de prisons), où ils mourraient déjà en grand nombre. Déposés à Cabrera, abandonnés de tous, ils périrent par milliers", déclare Frédéric Lemaire, archéologue de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), à la tête du projet scientifique.

"Si l’archéologie contribue à faire passer les batailles du champ de la mythologie à celui de l’histoire, elle en révèle aussi souvent des épisodes moins connus", poursuit le spécialiste. Ainsi en est-il des sites de captivité qui ont succédé aux combats, un nouveau thème d’investigation de l’archéologie.  "Cabrera est en effet idéale pour développer un projet de recherches archéologiques et anthropologiques sur les soldats napoléoniens en captivité", explique Frédéric Lemaire, évoquant la désertique île-prison (l’Île de la Chèvre)

Fallait-il se battre pour les "vaincus" de Bailén ? se demandait-on à l’époque

Préservé du tourisme, son sol a en effet permis une fossilisation des vestiges et la conservation de toutes les traces de l’ancien camp de détention sur les 15 km2 qu’offrent la superficie de l'île. Une véritable aubaine pour tous les spécialistes. Des restes d’habitats aux espaces funéraires, tout y est encore en place. "Cette étude permettra de mieux documenter la réalité historique des conditions de vie effroyables que ces hommes eurent à affronter". Des détenus qui malgré l’oubli des autorités espagnoles autant que des françaises – (fallait-il se battre pour les "vaincus" de Bailén ? se demandait-on à l’époque) -, s’étaient organisés, pour survivre, jusqu’à former une petite colonie primitive. Une quinzaine de récits de survivants et les archives du gouverneur de Palma en témoignent.

"En effet, sans être totalement coupés du monde, les captifs de Cabrera ont rapidement compris qu’ils allaient rester là longtemps. Et pour faire face au désespoir, au fils des ans, certains ont tenté d’établir une forme de société", précise Frédéric Lemaire. Alors que deux cents d’entre eux étaient partis se réfugier dans des grottes et abri-sous-roche dans la montagne, -où ils ont pour la plupart rencontré la folie et la mort-, d’autres, avec le peu d’outils avec lesquels ils avaient été débarqués sur l’île, ont commencé à bâtir quelques habitations en pierre. En 2003, des archéologues espagnols s’étaient du reste intéressés à une petite agglomération érigée à proximité "du port". Un lieu que les prisonniers avaient ironiquement baptisé le "Palais Royal", -et que les survivants incendièrent en 1814, le jour de leur évacuation par la marine royale française. L’îlot qui compte plusieurs centaines de ces abris, possédait aussi paradoxalement que cela puisse paraître, un « marché » et un « théâtre » bâtis par les captifs. Des sites que Frédéric Lemaire et son équipe compte bien retrouver, au même titre que l’unique source d’eau douce de l’île. Un maigre filet qui suintait d’un rocher, autorisant une ration d’une demi tasse à boire par jour et par personne

Pour survivre, certains avaient également développé un petit artisanat d’abord sur bois… puis, une fois les rares végétaux présents sur l’île épuisés en raison de leur surexploitation,.. sur os humain ! Ceux prélevés sur les dépouilles de leurs camarades décédés, dont les squelettes resurgissaient régulièrement du sol du fait des mauvaises conditions d’inhumations dans la roche. Ces petites sculptures favorisaient une forme de troc avec les quelques pêcheurs majorquins qui passaient au large de l’île, en échange, d’aliments et de semences. "Une ville de fortune, s’est ainsi érigée pour partie avec des matériaux issus des occupations antiques de l’île, et une forme de société se recomposa en l’absence des officiers évacués vers l’Angleterre dès juillet 1810", ajoute l’archéologue.

Après la capitulation de Bailén, les officiers –comme c’était le cas dans toutes les armées de l’époque- jouirent en effet de privilèges inaccessibles aux hommes du rang (ceux de pouvoir conserver leurs biens personnels, un logement, des repas, etc.). Ils échappèrent de surcroit à la détention insulaire de Cabrera par un rapatriement en France ou une captivité en semi-liberté en Angleterre.

Ce qui ne fut pas le cas des 3500 survivants affamés, squelettiques, n’ayant plus sur le dos que des haillons pleins de vermines qui débarquèrent à Marseille en 1814, après avoir été récupérés en deux convois par les officiers et marins qui procédèrent à leur rapatriement.

"Des spectres sortis des abîmes de la terre", dira-t-on à l’époque, lesquels durent par ailleurs boire leur coupe jusqu’à la lie… A leur retour en France, ces hommes à qui rien n’avait été épargné devaient en effet découvrir, flottant au vent, le drapeau honni des Bourbons, en même temps qu’ils apprenaient les revers subis par l’invincible Grande Armée ; son anéantissement dans les plaines gelées de Russie en plus de la détention par les Anglais de cet empereur à qui ils avaient tout donné. Avec cette ultime étude qu’il s’apprête à lancer pendant trois saisons (2020 -2023), Frédéric Lemaire achèvera un triptyque entamé sur les camps, les champs de bataille et la captivité… après l’étude de trois grands sites de l’épopée napoléonienne - le camp de Boulogne (Boulogne-sur-Mer); le site de la bataille de la Berezina (1812), et désormais Cabrera.

"Un volet des recherches concernera en outre une étude d’impact environnemental. Car ces milliers d’hommes affamés sur cet îlot ont pour se nourrir, épuisé toutes ses ressources, que ce soit les poissons, les rats, les lapins, les lézards, les oiseaux et tout ce qui s’y trouvait pouvant être consommé ! La faim était tellement omniprésente que des cas d’anthropophagie sont attestés", raconte l’archéologue. Cabrera, véritable radeau de la Méduse terrestre, ne manque pas de rappeler par certains de ses aspects un autre drame, celui des survivants de l’île de Tromelin, dans l’océan Indien, où des esclaves malgaches furent abandonnés pendant quinze années, en 1761, sur un minuscule écueil cerné de vagues, à la suite d’un naufrage.

S’il n’avait cherché à récupérer les soldats de Cabrera, - l’espace maritime est à l’époque aux mains des Anglais -, un étrange retournement de l’histoire, fit que Napoléon, après avoir perdu son armée, puis son empire, devait aussi connaître une détention dans une île prison… à Sainte-Hélène.

Entre 3500 et 5000 hommes sont morts à Cabrera. Frédéric Lemaire est déterminé à en retrouver la trace.

* Première capitulation militaire depuis le début des guerres napoléoniennes que jamais Napoléon ne pardonna. « Après Bain, Napoléon promulgua une loi qui condamnait à mort tout officier qui capitulait en rase campagne... Lorsque les survivants de Cabrera furent rapatriés en France en mai 1814, le ministre de la Guerre du gouvernement de la Première Restauration ne leur accorda aucune attention ». Malheur aux vaincus !

Fatale guerre d’Espagne
«Si la campagne de Russie fut un effroyable désastre qui engloutit la Grande Armée, Napoléon reconnut, exilé à Sainte-Hélène, que les « affaires » d’Espagne avaient été fatales au destin de son Empire. Voulant mettre en coupes réglées la péninsule, pour y faire appliquer le décret de Berlin (le blocus) ou par ambition dynastique, il dresse contre lui une nation entière qui, sans le vaincre, va lentement dévorer ses forces. En Espagne, la France fut saignée à mort. La guerre d’Espagne fut une « sale » guerre, une guerre sans gloire. Napoléon y perdit le prestige consacré à Tilsit en juillet 1807 », écrit Frédéric Lemaire.

Bernadette Arnaud le 06.08.2020 à 14h21

Petits témoins de la grande histoire : la débâcle de la Bérézina
 
 
 
https://www.lepoint.fr/culture/petits-temoins-de-la-grande-histoire-la-debacle-de-la-berezina-26-11-2019-2349789_3.php

Petits témoins de la grande histoire : la bataille de Trafalgar

https://www.lepoint.fr/culture/petits-temoins-de-la-grande-histoire-la-bataille-de-trafalgar-21-10-2019-2342365_3.php

 

Wellington, le vainqueur de Napoléon (I)

https://www.contrepoints.org/2019/04/30/342848-wellington-le-vainqueur-de-napoleon-i

Wellington, le vainqueur de Napoléon (II)

https://www.contrepoints.org/2019/05/01/342940-wellington-le-vainqueur-de-napoleon-ii

 

Napoléon empoisonné ? Probablement pas...

https://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/physique-napoleon-empoisonne-probablement-pas-14648/

Napoléon manager

 

« Quand je veux interrompre une affaire, je ferme son tiroir, et j’ouvre celui d’une autre ». Pour Napoléon, l’art du management prend des formes très pratiques… et très imagées !

 

De retour d’Égypte, et après le coup d’État du 18 Brumaire (9 novembre 1799), Bonaparte devient Premier Consul, dans une constitution écrite par lui et pour lui, lui donnant de nombreux pouvoirs. Dans sa biographie sur Bonaparte, Patrice Gueniffey consacre un chapitre à ses méthodes de travail et de « management ».

 

Napoléon écoute, réfléchit et agit seul

On comprend que Bonaparte n’aime pas le système des assemblées qui débattent et décident par vote (il est convaincu que c’est ce qui a miné la Révolution et empêché les bonnes décisions). Ce qu’il aime, c’est réunir les experts, écouter, réfléchir, et ensuite décider, plutôt seul, et surtout pas immédiatement, mais plus tard, après avoir intégré les avis. C’est un peu ce que l’on pratique aujourd’hui dans les sessions de brainstorming et d’intelligence collective

C’est ainsi qu’avec Bonaparte il n’y a pas de conseil des ministres. Comme l’indique Patrice Gueniffey :

« D’abord parce que les ministres, conformément aux principes en vigueur depuis 1789, ne formaient pas un conseil qui eût possédé une existence collective ». « Bonaparte préférait travailler en tête à tête avec ses ministres, ou dans le cadre de conseils d’administration qui portaient sur un dossier ou un domaine spécifiques et réunissaient, aux côtés du Premier consul, le ministre compétent, ses principaux collaborateurs et, éventuellement, des techniciens, ingénieurs des ponts et chaussées ou spécialistes des constructions navales. Chaque ministre venait avec ses dossiers, les présentait, répondait à d’éventuelles questions, puis remettait ses papiers au secrétaire d’État. Jamais la décision du Premier consul ne lui était notifiée sur le champ : Bonaparte ne s’était pas mis dans la sujétion de signer en conseil. Il prenait sa décision plus tard, et hors de la présence du ministre concerné, qui l’apprenait par Maret (le secrétaire d’État) ».

Dans ce modèle, le travail avec les ministres et les différents conseils n’ont pour fonction que d’informer le Premier consul et lui permettre de prendre une bonne décision, sans qu’aucune des instances consultées y contribue formellement. Patrice Gueniffey cite Antoine Clair Thibaudeau, un des conseillers du Premier consul dans ses Mémoires :

« Sous le Consulat, qui fut un temps d’organisation et où toutes les grandes questions furent agitées sous la présidence du Premier consul, il laissa le plus libre cours à la discussion. Souvent même, lorsqu’elle paraissait languir, il la ranimait. Le Conseil était composé d’hommes d’opinions très diverses : chacun soutenait librement la sienne, La majorité n’était pas oppressive. Loin de se rendre à son avis, le Premier consul excitait la minorité. Il laissait se prolonger pendant des heures entières des discussions qu’il aurait pu terminer en un quart d’heure ».

Ainsi le Conseil d’État, qu’il a créé en 1799, n’est pas un conseil de gouvernement, qui posséderait son propre pouvoir d’initiative et de décision, mais un conseil du gouvernement, comme son auxiliaire.Les discussions au Conseil d’État, dont Bonaparte était le Président, étaient ainsi pour lui « une sorte de petite musique qui l’aidait à réfléchir ».

Mais alors, c’est quoi cette histoire de tiroirs ?

Cela fait référence à l’énorme quantité de travail que fournissait Bonaparte pour rester informé et se mêler de l’ensemble des dossiers, car il entrait dans les détails. Il disait que dans sa tête « les divers objets et les diverses affaires se trouvaient casés comme ils eussent pu l’être dans une armoire ». Il passait enfin d’un sujet à l’autre en ouvrant et refermant les « tiroirs », ainsi cela permettait d’aborder un sujet nouveau sans que celui qu’il venait de quitter exerçât la moindre influence sur celui auquel il se consacrait maintenant. Ainsi disait-il :

« Quand je veux interrompre une affaire, je ferme son tiroir, et j’ouvre celui d’une autre ».

Mais le plus subtil, c’est quand on veut faire une pause de tous ces tiroirs qui s’ouvrent et se ferment. On voit bien le danger que cela peut représenter.

Là encore, Bonaparte est de bon conseil :

« Veux-je dormir, je ferme tous les tiroirs, et me voilà au sommeil »

Peut-être que cela pourrait marcher encore pour nos dirigeants d’aujourd’hui…

 

Gilles Martin.

https://www.contrepoints.org/2016/08/25/263736-napoleon-manager

Napoléon n'a pas été vaincu par les canons ou l'hiver russes

 

Sans les poux, les Russes n’auraient pas pu battre l’empereur français lors de la campagne de Russie de 1812.

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Nos livres d’histoire nous ont appris que Napoléon, lors de son invasion de la Russie en 1812, avait marché sur Moscou avec une armée à peu près intacte et n’avait été forcé de battre en retraite que parce que les Moscovites avaient incendié les trois quarts de leur ville, privant ainsi son armée de nourriture et de vivres.

Le rude hiver russe avait alors décimé l’armée en retraite. La victoire russe, commémorée par l'Ouverture 1812 de Tchaïkovski, resta dans les mémoires comme l’un des grands revers de l’histoire militaire.

Mais personne n’a reconnu la véritable grande puissance de cette guerre.

 

A Vilnius, en Lituanie, à l’hiver 2001, des ouvriers creusèrent des tranchées pour enfouir des lignes téléphoniques et démolirent les vieux baraquements soviétiques qui se dressaient là depuis des décennies. Un jour, un bulldozer déterra un objet blanc. Le conducteur descendit de sa machine et, à sa grande surprise, découvrit un crâne et des os humains. Un autre ouvrier raconta plus tard que «les choses ne cessaient de sortir du sol—il y en avait des milliers».

 

Huit ans plus tôt, une fosse contenant les dépouilles de 700 personnes assassinées par le Comité pour la sécurité de l’Etat, ou KGB, avait été mise au jour. Etait-ce l’un de ces endroits secrets où le KGB disposait de ses victimes? Ou bien l’une des fosses communes où des Juifs avaient été massacrés en masse par les nazis?

 

Quand les archéologues de l’université de Vilnius arrivèrent, ils constatèrent que les corps étaient enfouis sur trois rangées dans des tranchées en forme de V, apparemment creusées pour servir de positions défensives. Il apparut que les squelettes étaient les dépouilles de soldats.

 

Deux mille d’entre eux furent exhumés, ainsi que des boucles de ceinture portant des numéros de régiment. Ils trouvèrent également des pièces de 20 francs datant du début des années 1800. Les scientifiques finirent par comprendre ce sur quoi ils étaient tombés: les vestiges de la Grande Armée. Napoléon avait conduit 600.000 hommes en Russie avec la ferme intention de conquérir le pays; pas plus de 30.000 y survécurent, et parmi eux, on dit que moins d’un millier furent capables de reprendre un jour du service.

L'ennemi microscopique

Quelles incroyables circonstances ont-elles bien pu causer la déroute de l’une des plus grandes armées du continent européen, menée par l’un des plus grands généraux de tous les temps?

 

Etonnamment, ce ne fut pas les soldats ennemis ou les privations que les soldats subissent d’ordinaire qui décimèrent l’armée de Napoléon. La plupart de ses soldats étaient de jeunes hommes endurcis par la guerre, normalement capables de supporter le froid, les longues marches et l’épuisement.

 

Non, l’armée de Napoléon et ses grands projets de conquête furent ravagés et annihilés par un organisme microscopique: le microbe du typhus, propagé lors d’une invasion de poux.

 

Au départ, Napoléon n’avait aucune raison valable d’envahir la Russie. Son armée avait vaincu l’armée russe à la bataille de Friedland en juin 1807, et le 7 juillet de la même année, la France et Alexandre Ier de Russie avaient signé le traité de Tilsit qui faisait des deux pays des alliés (et, entre autres choses, interdisait à la Russie toute relation commerciale avec la Grande-Bretagne). Curieusement, Napoléon ne s’empara d’aucun territoire russe ni ne demanda de réparations de guerre.

Début 1812, la plus grande partie des territoires compris entre l’Espagne et la Russie était sous son contrôle. Cependant, l’Angleterre maîtrisait les mers, et Napoléon voulait l’Inde, colonie anglaise à l’époque. Le seul espoir de s’en emparer était de la prendre par la terre, et donc de contrôler la Russie.

 

Depuis le traité de Tilsit, la France et la Russie étaient des alliés à couteaux tirés. La Russie avait violé le traité en faisant des affaires avec l’Angleterre, et Napoléon, lassé de cet état de choses, l’utilisa comme prétexte pour l’envahir.

En juin 1812, l’armée napoléonienne se rassembla dans l’est de l’Allemagne. Napoléon passa ses troupes en revue en grandes pompes sur la rive ouest du Niémen le 22 juin 1812. Ses ingénieurs jetèrent un pont flottant sur le fleuve et le lendemain, l’armée pénétra dans la Pologne contrôlée par la Russie.

C'est en Pologne que cela commença à se gâter

Tout se passait bien –l’été, bien que chaud et sec, permit aux soldats de marcher facilement sur les routes. Les colonnes de ravitaillement restaient un peu en avant, assurant ainsi la nourriture nécessaire, et les soldats étaient en bonne santé. Bien que des hôpitaux militaires aient été mis en place sur le chemin de la Pologne à Magdeburg, Erfurt, Poznań et Berlin, ils n’étaient que très peu nécessaires. L’armée rejoignit Vilnius en quatre jours, sans rencontrer de résistance de la part des troupes russes.

 

C’est en Pologne que les choses ont commencé à se gâter pour Napoléon. Il se retrouva dans une région d’une saleté incroyable. Les paysans étaient crasseux, les cheveux emmêlés, couverts de poux et de puces, et les puits étaient souillés.

 

Comme l’armée était à présent en territoire ennemi, les voitures de ravitaillement avaient dû se déplacer vers l’arrière. Les routes étaient couvertes d’une poussière molle ou creusées de profondes ornières après les pluies du printemps; les chariots de vivres prenaient de plus en plus de retard par rapport au principal corps de troupes, à qui il devint difficile de fournir eau et nourriture. L’armée était si gigantesque qu’il était presque impossible de garder une formation militaire intacte, et la majorité des soldats s’éparpillèrent, formant des groupes immenses et débandés.

Une forte fièvre, des plaques rouges...

Nombre de soldats pillèrent les maisons, le bétail et les champs des paysans. Presque 20.000 chevaux de l’armée moururent faute d’eau et de fourrage sur le chemin de Vilnius. Les maisons des paysans étaient si répugnantes et grouillantes de cafards qu’elles en semblaient vivantes. Les maladies typiques des champs de bataille, comme la dysenterie et autres pathologies intestinales, firent leur apparition, et bien que de nouveaux hôpitaux fussent établis à Danzig, Königsberg et Toruń, ils s’avérèrent incapables d’absorber les innombrables soldats malades renvoyés vers l’arrière.

 

Mais les problèmes de Napoléon ne faisaient que commencer.

 

Plusieurs jours après la traversée du Niémen, plusieurs soldats furent atteints de forte fièvre et virent des plaques rouges apparaître sur leur corps. Certains d’entre eux, dont le visage avait pris une teinte bleue, ne tardèrent pas à mourir. Le typhus venait de faire son apparition.

 

Le typhus sévissait en Pologne et en Russie depuis de nombreuses années, mais il avait gagné du terrain depuis que l’armée russe avait dévasté la Pologne en battant en retraite devant les forces napoléoniennes. Le manque d’hygiène associé à un été inhabituellement chaud avait créé les conditions idéales pour la propagation des poux.

 

Le typhus est provoqué par l’organisme Rickettsia prowazekii. Il faudrait attendre un siècle après la campagne de 1812 pour que les scientifiques ne découvrent que le typhus est présent dans les déjections de poux.

Saleté et sueur, l'environnement idéal

Le soldat français moyen était sale et en sueur, et ne changeait pas de linge pendant des jours; l’environnement idéal pour que des poux se nourrissent sur son corps et s’abritent dans les coutures de ses vêtements.

 

Une fois les habits et la peau du soldat contaminés par les excréments de poux, la plus petite égratignure ou écorchure suffisait pour que le microbe du typhus pénètre dans le corps du soldat.

 

Circonstance aggravante, pour des raisons de sécurité les soldats dormaient en grands nombres dans des endroits confinés, de peur que les Russes n’attaquent ou que les Polonais ne se vengent. Cette proximité permettait aux poux de contaminer rapidement les soldats encore sains.

 

Un mois à peine après le début de la campagne, Napoléon avait perdu 80.000 soldats, morts ou invalides, frappés par le typhus. Sous l’autorité du baron Dominique-Jean Larrey, chirurgien militaire, les mesures médicales et sanitaires de l’armée étaient les meilleures du monde mais personne n’aurait pu venir à bout d’une épidémie de cette ampleur. Voici le récit d’un témoin oculaire direct d’une invasion de poux:

 

«Bourgogne s’endormit sur un matelas de roseaux et ne tarda pas à être réveillé par l’activité des poux. Se découvrant littéralement couvert de bêtes, il enleva sa chemise et son pantalon et les jeta dans le feu. Ils explosèrent comme les tirs de deux rangées de fantassins. Il ne put s’en débarrasser pendant deux mois. Tous ses compagnons grouillaient de poux; beaucoup furent piqués et contractèrent la fièvre tachetée (typhus).»

 

Le 28 juillet, trois des officiers de Napoléon lui soumirent leur inquiétude à l’idée que la bataille contre les Russes était en train de devenir périlleuse. Les pertes causées par les maladies et les désertions avaient réduit sa force de frappe effective de moitié environ. Pour ajouter à cette difficulté, trouver des provisions en territoire hostile devenait un réel défi. Napoléon écouta leurs arguments et accepta de mettre un terme à la campagne, mais deux jours plus tard, il revint sur sa décision et affirma à ses généraux:

«C’est le danger même qui nous pousse vers Moscou. Les dés sont jetés. La victoire nous justifiera et nous sauvera

Napoléon et ses soldats malades et épuisés continuèrent donc d’avancer. Smolensk tomba le 17 août, rapidement suivi par Valoutina. Les Russes battaient en retraite à mesure que les Français avançaient, attirant Napoléon toujours plus profondément dans le pays. L’empereur avait divisé son armée en trois parties. Le 25 août, Napoléon avait perdu 105.000 hommes de son armée de 265.000, ce qui ne lui laissait plus que 160.000 soldats. En deux semaines, le typhus la réduisit à 103.000 têtes.

Obligé de battre en retraite

Le général russe Mikhaïl Koutouzov adopta une position défensive à Borodino, à environ 110 km à l’ouest de Moscou. Le 7 septembre, les forces françaises affrontèrent les Russes. Les deux camps subirent de lourdes pertes. Napoléon entra ensuite dans Moscou, mais ce fut une victoire à la Pyrrhus; il ne restait qu’environ 90.000 soldats français. L’empereur s’attendait à une reddition des Russes; mais ces derniers se contentèrent de lui abandonner la ville. Les trois-quarts de Moscou avaient brûlé quand la Grande Armée y pénétra, et il n’y avait plus de nourriture ni aucune sorte de provisions.

15.000 hommes en renfort rejoignirent l’empereur à Moscou, dont 10.000 furent décimés par la maladie. Devant l’imminence de l’hiver russe, Napoléon n’eut pas d’autre choix que de battre en retraite et de retourner en France. L’empereur et ce qu’il restait de son armée se réfugièrent à Smolensk, espérant y trouver abri et nourriture. En y arrivant le 8 novembre dans un froid glacial, Napoléon trouva les hôpitaux déjà débordant de malades et de blessés. La discipline se détériorait, et il reçut le coup de grâce en découvrant que les provisions sur lesquelles il comptait avaient été consommées par les troupes de réserve et de communication.

 

L’armée quitta Smolensk le 13 novembre et arriva à Vilnius le 8 décembre. Il ne restait plus que 20.000 soldats en état de se battre. Ayant eu vent de l’imminence d’un coup d’Etat fomenté en France par le général Claude-François Malet, Napoléon passa le commandement au général Joachim Murat et se hâta de rentrer à Paris.

La fin du grand rêve

Murat refusa de défendre Vilnius –il abandonna ses canons et le butin obtenu à Moscou aux Russes qui progressaient et battit en retraite vers le Niémen, qu’il traversa le 14 décembre avec moins de 40.000 hommes, la plupart invalides. C’est ainsi que s’acheva le grand rêve de Napoléon d’atteindre l’Inde en passant par la Russie.

 

Beaucoup des soldats morts furent ensevelis dans les tranchées défensives creusées pendant la retraite. C’est dans l’une de ces tranchées que, presque deux siècles plus tard, des ouvriers ont trouvé les vestiges de la Grande Armée de Napoléon.

 

Didier Raoult, de l’université de la Méditerranée de Marseille, a analysé la pulpe dentaire de 72 dents prélevées sur les corps de 35 des soldats découverts à Vilnius. La pulpe de sept soldats contenait de l’ADN de Bartonella quintana, organisme responsable de la fièvre des tranchées, autre maladie transmise par les poux, très répandue pendant la Première Guerre mondiale.

L’ADN de trois soldats contenait des séquences de R. prowazekiiresponsable des épidémies de typhus. En tout, 29% des dépouilles portaient des preuves d’infection par R. prowazekii ou B. quintana, ce qui témoigne du rôle majeur des poux dans la défaite de Napoléon.

 

La plupart des Américains connaissent bien le final de L’Ouverture 1812 de Tchaïkovski, commandée par la Russie pour célébrer la défaite de Napoléon.

 

Le morceau s’achève par le grondement du canon et le carillon des cloches; cependant, si Tchaïkovski avait voulu retranscrire précisément le son de la défaite de Napoléon, on entendrait seulement le son doux et discret du pou qui dévore la chair humaine. Un organisme trop petit pour l’œil de l’homme, qui a changé le cours de l’histoire humaine.

 

Joe Knight
Spécialiste de l'histoire médicale

 

Traduit par Bérengère Viennot

http://www.slate.fr/story/66541/napoleon-defaite-typhus-pous-hiver-russe

 

Pour en savoir plus en anglais: The Illustrious Dead: The Terrifying Story of How Typhus Killed Napoleon's Greatest Army de Stephen Talty.

 

 

 

 
 
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Russe Loire 03/01/2013 08:56

Qui est comparable à Napoléon?

femme russe 03/01/2013 08:55

La Russie est un pays énigmatique!

femmes russes Seine 03/01/2013 08:54

Merci pour le récit, c'était passionnant.