syndicats et gros sous

Publié le par ottolilienthal

Les finances secrètes des syndicats

Les auteurs du "Livre noir des syndicats" nous révèlent le côté obscur d'un monde opaque et parfois hors la loi. Des révélations plus que troublantes…

 

Rozenn Le Saint et Erwan Seznec ne s'attendaient pas, sans doute, à faire de telles découvertes lorsqu'ils ont commencé leur travail d'enquêteurs dans le milieu syndical. Tous les deux sont des journalistes expérimentés : Le Saint collabore à Marianne et Liaisons sociales tandis que Seznec a longtemps œuvré pour le quotidien La Tribune puis le magazine de défense du consommateur Que Choisir. Seznec a fait partie de l'équipe qui a publié L'Histoire secrète du patronat (La Découverte), un succès de librairie en 2009 avec 36 000 exemplaires vendus, et c'est lui qui a sorti le dossier des cheminots français et de leurs avantages hors du commun, paru il y a un an dans Que Choisir.

Que nous racontent-ils dans leur ouvrage Le Livre noir des syndicats (éditions Robert Laffont) ? D'abord qu'en France « situation unique dans le monde occidental, les cotisations des adhérents représentent moins de 4 % de leurs sources de financement réelles ». Premier choc ! Ensuite que ces organisations syndicales « se sont transformées au fil du temps en appareils administratifs complexes, lourds et largement déconnectés de la réalité du terrain ». Ces appareils constituent « un véritable millefeuille bureaucratique » et sont essentiellement composés de « permanents en détachement de la fonction publique ou de grandes entreprises d'État ». Deuxième choc !

Un système malsain et « dangereux »

Le financement de cette toile d'araignée hypertrophiée « est nimbé d'irrégularités, petites et grandes », et quand les auteurs écrivent « irrégularités », on comprend qu'ils font allusion à bien pire, à un système hors la loi qui s'apparente plus à un racket devenu « légal » par force ou par manœuvres répétées. « Ces appareils, écrivent-ils, ont vécu ou vivent encore aux crochets de l'État, des collectivités, du 1 % logement et de la formation professionnelle. Ils ont monté des circuits de dérivation d'argent qu'on ne peut ni qualifier de légaux, car ils ne sont prévus par aucun texte, ni de franchement illégaux, puisque tous les gouvernements laissent faire. »

Pour être encore plus clairs, Le Saint et Seznec en concluent que « ce système n'est pas sain », qu'il « est même dangereux ». Ils nous indiquent également que leur enquête n'est pas spécialement à charge, car, « si elle l'avait été, elle aurait tourné à l'énumération monotone de procès en correctionnelle contre des syndicalistes indélicats », ce qui n'empêche pas nos auteurs de nous ouvrir quelques dossiers très chauds de nombreuses malversations.

À la lecture de ce Livre noir des syndicats, on découvre effectivement un système totalement sclérosé et financé de façon abusive. Le taux de syndicalisation en France est tombé à 15 % dans le public et à 5 % dans le privé, avec un total officiel de 1,9 million de syndiqués contre 6 millions en Italie et 12 millions en Grande-Bretagne. En revanche, le nombre de syndicalistes à plein temps est monté aux environs de 50 000 permanents, ce qui est considérable, dont 28 000 salariés détachés de la fonction publique, ce qui est proprement scandaleux. À quoi il faut ajouter les 900 000 délégués de base, bénéficiant d'un statut protégé, auxquels leurs employeurs donnent 20 heures par mois pour exercer leur mandat syndical.

28 000 fonctionnaires détachés

C'est la commission d'enquête parlementaire sur les finances des syndicats, présidée par le député du centre Nicolas Perruchot, qui a établi pour les cotisations des syndiqués un ordre de grandeur de 3 à 4 % du total des ressources réelles de leurs syndicats. Le rapport Perruchot de 2012 ayant évalué ces cotisations annuelles à 232 millions d'euros, on peut valablement en conclure que le total de leurs ressources légales et illégales, officielles et officieuses, serait de l'ordre de 7 milliards d'euros… « La zone grise des financements publics illégaux », écrivent nos deux auteurs, qui représentent de véritables « détournements d'argent public », touche la plupart des organismes paritaires de l'économie sociale, et spécialement ceux de la formation professionnelle, un ensemble assez flou et peu réglementé qui pèserait plus de 30 milliards d'euros par an de volume d'affaires.

Et tout cela, sans compter les 28 000 salariés issus de la fonction publique ou d'entreprises publiques qui sont détachés en permanence dans les syndicats mais continuent d'être payés par le contribuable. Pour la seule fonction publique, le rapport Perruchot en avait évalué le coût annuel à 1,34 milliard d'euros : un budget totalement méconnu du grand public et un énorme racket d'emplois fictifs !

Rappelons que, pour quelques emplois fictifs à la mairie de Paris, Alain Juppé avait été condamné il y a dix ans à la peine ignominieuse de quatorze mois de prison avec sursis et un an d'inéligibilité. Et, pour les mêmes raisons, il s'était trouvé un tribunal, quelques années plus tard, pour condamner Jacques Chirac à deux ans de prison avec sursis. Le racket des emplois fictifs dans les syndicats fonctionne, lui, à plein régime et depuis des décennies dans la plus parfaite clandestinité. Que faut-il en conclure ?

Un pacte de silence

On pourrait continuer ainsi pendant longtemps à citer des exemples de la totale impunité dont bénéficient les syndicalistes français. Leur gigantesque machinerie administrative – la CGT compte à elle seule 18 000 organisations adhérentes, dont 17 000 syndicats, soit une moyenne ridicule de 33 personnes par syndicat – permet à chaque entité juridique de réclamer des subventions et de se procurer de l'argent, tout en entretenant une providentielle opacité sur leurs comptes.

Le livre de Rozenn Le Saint et d'Erwan Seznec fourmille à ce sujet d'anecdotes révélatrices. « Le pacte de silence sur les détournements commis dans le cadre du paritarisme, écrivent-ils, est un des aspects les plus pathétiques du syndicalisme actuel. » Les auteurs nous avaient prévenus dans leur introduction en nous annonçant une « enquête sur une décadence annoncée ». Ils ont tenu parole, et c'est peu dire que cette décadence peut heurter les consciences des citoyens attachés à la nécessaire transparence d'institutions chargées de les représenter et qui, à ce titre, devraient montrer l'exemple du dévouement à l'intérêt général, du sérieux et de la probité. On en est très loin et c'est un terrible constat de la décadence des syndicats, de la décrépitude de la politique et de l'effondrement de la morale publique.

 

 Argent des syndicats : l'intégralité du rapport Perruchot

 

DOCUMENT. C'est le rapport que toute la classe politique veut enterrer. Le Point.fr le publie en intégralité.

 

 

 

 

 

Le rapport Perruchot, du nom du député Nouveau Centre rapporteur de la commission d'enquête, a été enterré en novembre 2011 sans autre forme de procès. Officiellement, il ne pourra être publié que dans trente ans ! De larges extraits du rapport avaient déjà été édités dans Le Figaro. Le Point.fr vous le propose aujourd'hui dans son intégralité.

Le rapport visait à faire la lumière sur les finances encore très opaques des syndicats, tant ouvriers que patronaux. Son histoire n'est pas banale. Tout commence en 2007, lorsque Nicolas Perruchot, député du Loir-et-Cher connu pour avoir été le "tombeur" de Jack Lang à la mairie de Blois, propose la création d'une commission d'enquête. L'accueil est froid. Mais en 2010, le Nouveau Centre utilise le "droit de tirage", qui autorise chaque groupe parlementaire à réclamer la création d'une commission d'enquête pour rouvrir le débat.

Consternant

Tous les groupes, UMP, socialistes, Verts, se cabrent. L'Élysée aussi rechigne à chatouiller les centrales syndicales à quelques mois de la présidentielle. Mais la commission est quand même mise en place. Le rapport est rédigé. Sur les trente membres de la commission, seuls neuf participent au vote. Deux centristes votent pour, trois socialistes contre et quatre élus UMP s'abstiennent. Le rapport Perruchot, puisqu'il n'a pas été adopté, ne sera pas publié, fait rarissime pour la Ve République.

 

Le Point.fr, en le mettant en ligne, décide de rendre chacun juge de son contenu. Le rapport n'est pas d'une lecture facile. Il ressort tout de même que :

 

- Les syndicats patronaux, en dépit de leur opulence, "tapent" dans les fonds des organismes paritaires (Sécurité sociale, Unedic, formation...).

- Les syndicats ouvriers vivent aux crochets de l'État et des organismes paritaires.

- Le syndicat agricole dominant, la FNSEA, a un art éprouvé pour confondre fonds publics et militantisme.

 

Au total, le rapport Perruchot dresse, entre les lignes, un rapport consternant de la vie syndicale en France. À base de combines et de faux-semblants. Où l'État participe à un jeu de rôle avec des apparatchiks syndicaux qui ne représentent pas grand-chose. La France compte 8 % de syndiqués et huit "grands" syndicats. Qui ne courent pas derrière les militants et leurs cotisations tellement il est plus facile d'actionner d'autres pompes à fric (parmi lesquelles les comités d'entreprise des sociétés publiques).

 

Cliquez ici pour consulter la version intégrale du rapport Perruchot (sans les annexes consacrées aux auditions).

 

 

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