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Rwanda

Publié le par ottolilienthal

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RDC, Rwanda, M23… le danger des guerres oubliées...

Face à la progression constante du groupe armé antigouvernemental M23 et des forces rwandaises dans l’est de la République démocratique du Congo, le président congolais met en garde sur un risque d’escalade « aux conséquences imprévisibles » dans la région...

C’est une guerre restée trop longtemps hors des écrans radar diplomatiques et médiatiques. C’est surtout une guerre atroce, relancée il y a trois ans, mais qui dure depuis trente ans. Cet interminable et sanguinaire conflit marqué par d’innombrables horreurs, dont des viols de masse, a fait entre 4 et 6 millions de morts dans les combats, les massacres ou causés par la dénutrition et les épidémies. La prise le 27 janvier de Goma, la grande ville de l’est congolais, par les rebelles du M23 appuyés par l’armée rwandaise a remis la tragédie du Nord-Kivu en Une de l’actualité. Cette offensive vient nous rappeler tous les dangers des guerres oubliées. Celle-là ne repose plus seulement sur des combats entre des factions rebelles congolaises, mais relève très clairement d’une guerre d’agression menée par le Rwanda contre la RDC. Elle risque de déstabiliser tout l’ex-Zaïre, alors que dans la capitale Kinshasa, des foules de manifestants chauffés à blanc par les rumeurs les plus folles ont attaqué les ambassades des pays occidentaux, dont en premier lieu la France et la Belgique, accusés « d’une passivité qui frôle la complicité » selon les mots président congolais Félix Tshisekedi. Il dénonce l’offensive rwandaise comme « équivalente à une déclaration de guerre ».

Des témoignages concordants depuis Goma pointent l’engagement direct de l’armée rwandaise. Kigali ne cherche même plus à faire semblant. Le Conseil de sécurité s’est réuni en urgence et s’est indigné « d’un mépris éhonté » pour la souveraineté et l’intégrité territoriale de la RDC, appelant à un retrait des « forces extérieures » sans pour autant désigner explicitement le Rwanda. Le rôle des forces armées rwandaises, qui ont engagé quelque 4 000 hommes aux côtés d’un nombre plus ou moins équivalent de miliciens du M23, ne fait aucun doute. Un rapport d’experts des Nations unies au printemps dernier avait déjà clairement accusé les autorités de Kigali « de contrôler et diriger de facto les opérations du M23 », ce qui les rend responsable des exactions commises qui, dans certains cas, « peuvent constituer des crimes de guerre ». Mais les capitales occidentales ont longtemps hésité à désigner explicitement l’agresseur. Cela s’explique par les racines de cette crise, nouvel épisode d’un conflit qui a commencé en 1994 après le génocide des Tutsis au Rwanda, quelque 800 000 morts en à peine un mois, massacrés dans des conditions atroces pour le seul fait d’être tutsis.

Après avoir balayé le régime génocidaire hutu, les combattants de Paul Kagame avaient traqué au Kivu, au nord-est de ce qui était encore le Zaïre, nombre des tueurs qui y avaient trouvé refuge. La guerre dans la région des grands lacs n’a depuis jamais vraiment cessé, dans un chaos sanglant se nourrissant des tensions ethniques et des ingérences des pays voisins. Ce que l’on surnomma « la guerre mondiale africaine » impliqua dans l’indifférence du monde tout au long de la fin des années 1990 au moins une demi-douzaine de pays de la région dont, outre le Rwanda et la RDC, notamment le Burundi, l’Ouganda, l’Angola, le Zimbabwe.

Au désir de vengeance des autorités de Kigali et à la nécessité de protéger leur territoire d’incursion de milices des ex-génocidaires se sont en effet rapidement ajoutés des appétits prédateurs sur les immenses ressources géologiques du nord Kivu avec leurs nombreux minerais rares, nickel, étain, or, tungstène, cobalt mais surtout le coltan. Cet ultrarésistant alliage naturel de colombite et de tantalite est essentiel pour l’aéronautique et pour les fusées, comme pour la téléphonie mobile et les ordinateurs. Le Nord-Kivu en détient entre 60 % et 80 % des réserves mondiales. En avril 2024, le M23 s’était ainsi emparé de la commune de Rubaya, où se situe la plus importante mine de coltan. Selon un rapport de l’ONU, plus de 150 tonnes ont été exportées vers le Rwanda, et ce trafic pour cette seule mine générait « au moins 800 000 dollars de profit mensuel » pour le M23. Il contrôle aujourd’hui un territoire de plus de 10 000 km² le long des frontières rwandaises et ougandaises.

Le Rwanda ne compte guère plus de 13 millions d’habitants sur un territoire de quelque 26 000 km². La RDC, qui est le troisième pays le plus peuplé d’Afrique, en compte prés de dix fois plus sur un territoire de 2,3 millions de km². Mais Paul Kagame, l’homme fort de Kigali, qui dirige d’une main de fer le pays depuis la fin du génocide a mis sur pied une armée disciplinée et très bien équipée, alors que celle de la RDC est démotivée, désorganisée, rongée par la corruption.

Les sociétés de sécurité privées roumaines et françaises censées former les forces du régime de Kinshasa n’ont pas réussi à en faire une force combattante efficace. Malgré la présence d’une force des Nations unies de quelque 10 000 hommes, les forces du M23, aidées par le Rwanda, l’ont emporté facilement comme déjà en 2012 quand elles avaient conquis Goma avant de s’en retirer après une médiation internationale.

Certes, les Etats-Unis comme le Royaume-Uni et la France ont appelé le Rwanda à cesser ses ingérences, mais tous rechignent à mettre trop ouvertement en cause le régime rwandais. Il y a une part de mauvaise conscience pour ce qui fut leur incapacité à empêcher le génocide de 1994. Il y a aussi une réelle fascination pour Paul Kagame, à la fois pour la pacification dont il fut le maître d’œuvre et pour ses succès économiques. En quelques années, il a réussi à faire de son pays l’un des plus dynamique et les moins corrompus d’Afrique. Mais c’est aussi un autocrate qui a été réélu l’an dernier à la tête de l’Etat avec 99,2 % des voix et l’opposition est totalement muselée.

Un risque pour l’Afrique tout entière

Mais désormais, il est impossible de continuer à nier l’évidence. Lors d’un appel avec Paul Kagame mardi, le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio a « exhorté à un cessez-le-feu immédiat dans la région » et au respect par « toutes les parties » de « l’intégrité territoriale souveraine » de la RDC. Aucune amorce de règlement du conflit n’est possible si les Etats-Unis ne font pas pression sur Kigali comme Barack Obama l’avait fait en 2012.

Mais désormais, c’est Trump qui est à la Maison Blanche et il n’est pas du genre à s’offusquer des ambitions prédatrices et territoriales de Paul Kagame qui reprennent les mêmes codes que les siennes. Le précédent que représenterait une extension territoriale du Rwanda au Nord-Kivu serait très dangereux pour ce continent où, paradoxalement, les frontières ont beaucoup moins bougé au cours du dernier demi-siècle qu’en Europe. Il y a aussi les contrecoups qu’entraînera cette défaite dans toute la RDC.

Félix Tshisekedi est déjà profondément affaibli faute d’avoir réussi à affronter les problèmes du pays, la pauvreté, le sous-développement, la corruption endémique. La guerre dans l’est lui permettait de détourner l’attention de son peuple. Mais la chute de Goma ne peut que fragiliser encore un peu plus son pouvoir.

Au risque d’une crise majeure au cœur du continent, voire d’une reprise de la guerre à grande échelle.

https://www.challenges.fr/monde/rdc-rwanda-m23-le-danger-des-guerres-oubliees_597534

 

 

Vincent Duclert : « Le génocide au Rwanda est le grand scandale de la Ve République »

INTERVIEW. L’historien, qui a présenté en 2021 un rapport accablant sur le Rwanda en 1994, publie « La France face au génocide des Tutsi ». Il livre ici ses conclusions.

Propos recueillis par Guillaume Perrier

 

Historien et directeur du Centre d'études sociologiques et politiques Raymond-Aron, spécialiste de l'affaire Dreyfus, Vincent Duclert s'investit depuis plus de vingt ans dans la recherche sur le génocide des Arméniens et, depuis 2016, sur celui des Tutsis du Rwanda. En 2019, il est chargé par Emmanuel Macron de constituer la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi (1990-1994). Les historiens remettent leur rapport en 2021 et font état d'un « ensemble de responsabilités, lourdes et accablantes » de la France.

La commission Duclert établit que ​​la France s'est « longtemps investie au côté d'un régime qui encourageait des massacres racistes », qu'elle « est demeurée aveugle face à la préparation d'un génocide par les éléments les plus radicaux de ce régime », puis qu'elle « a tardé à rompre avec le gouvernement intérimaire qui réalisait le génocide »… Cette reconnaissance, près de trente ans après les massacres qui ont fait entre 800 000 et 1 million de morts en trois mois, a permis un apaisement des relations entre le Rwanda, dirigé par Paul Kagame, et la France. Depuis, Vincent Duclert a choisi de poursuivre l'enquête sur le rôle de l'État français au Rwanda. Il publie La France face au génocide des Tutsi. Le grand scandale de la Ve République (Tallandier).

 

Le Point : Pourquoi avoir voulu prolonger le travail de la commission de recherche que vous avez présidée ?

 

Vincent Duclert : Le rapport de 2021 est un socle qui appelle et fonde de nouvelles recherches. Mon livre ne fait qu'en confirmer les analyses et les amplifier. En tant qu'historien de l'État, il était de mon devoir d'éclairer le public sur ce que l'on apprenait du fonctionnement de l'État français avec le Rwanda, avec l'histoire rwandaise de la France. Cette affaire révèle des tensions extrêmement fortes au sein de l'État, parmi les responsables politiques, les agents civils et militaires. Le rapport a soulevé des questionnements que je souhaite porter dans la sphère publique.

 

Le génocide des Tutsis au Rwanda, c’est un génocide qu’on aurait pu et qu’on aurait dû arrêter, contrairement au génocide des Arméniens et à la Shoah.

Quels questionnements ?

La question centrale reste l'identification d'un génocide tel que celui des Tutsis du Rwanda en 1994. La France est le pays le plus massivement impliqué dans la coopération avec Kigali. Elle a tous les moyens d'identifier un processus génocidaire. Certains agents le font. Des alertes remontent aussi de journalistes, d'avocats, de militants pu de coopérants qui identifient la montée en puissance du processus. La grande question est : qu'en font les décideurs politiques ? C'est essentiel parce que le génocide des Tutsis au Rwanda, c'est un génocide qu'on aurait pu et qu'on aurait dû arrêter, contrairement au génocide des Arméniens et à la Shoah.

Que représente le génocide au Rwanda pour la France et la Ve République ?

Le Rwanda interroge le fonctionnement de la Ve République : avec un pouvoir sans partage, sans contrôle, de la présidence de la République, avec toute une série d'entorses à la Constitution, aux institutions, aux accords et règlements, à la chaîne hiérarchique, sans parler de la morale… L'Élysée y mène une « politique spéciale ». Cet étouffement de la démocratie républicaine empêche le sommet de l'État, jusqu'à fin 1993, de comprendre la réalité. Cette réalité, c'est la préparation du génocide contre les Tutsis et les opposants démocrates. Et la radicalisation de plus en plus forte du régime, soutenu directement, personnellement, par François Mitterrand. Cela conduit à un aveuglement systématique.

On est bien dans une situation de « raison d'État »…

C'est, à mon sens, le plus grand scandale de la Ve République pour l'État de droit. Avec des menaces, des mises à l'écart de ceux qui comprennent le danger de cette politique et une guerre médiatique pour la justifier.

Comment expliquer un tel entêtement ?

Le Rwanda a été une conquête personnelle de Mitterrand. Les coopérants qui sont là depuis 1962 comprennent que ce n'est pas « la Suisse de l'Afrique », comme on l'a parfois décrit, mais un pays tenu par un régime raciste, corrompu, violent. Ils ne sont pas entendus.

Le Rwanda est au croisement des trois domaines réservés que Mitterrand revendique : les armées, la diplomatie, l’Afrique.

La priorité, pour la France, est de mettre la main sur cette ancienne colonie belge dont Bruxelles se désengage en 1990.

La France déclenche une opération militaire, en théorie pour protéger des ressortissants, mais en réalité pour soutenir le régime d'Habyarimana. C'est la volonté de François Mitterrand, qui a fait de sa présidence le centre de pilotage opérationnel. Le Rwanda est au croisement des trois domaines réservés que Mitterrand revendique : les armées, la diplomatie, l'Afrique.

À LIRE AUSSI Génocide au Rwanda : ce qu'il faut retenir du rapport Duclert

Le Rwanda est une conquête, mais il devient aussi un laboratoire…

Habyarimana s'engage, auprès de François Mitterrand, à faire de son pays la vitrine de la démocratisation de l'Afrique, dans le sillage des déclarations du sommet de La Baule, en juin 1990. Le Rwanda doit servir aussi de laboratoire de la contre-offensive française et francophone. Le second mandat de François Mitterrand est marqué par l'obsession d'une menace anglo-américaine, surévaluée, notamment en Afrique. La confiance qui est accordée à ce régime, l'un des pires du continent, ne va pas se démentir jusqu'au moment où François Mitterrand accueille la veuve du président Habyarimana, en avril 1994.

La France est placée en position de cobelligérance.

Quels sont les liens entre les forces armées rwandaises et l'armée française ?

La coopération militaire prend plusieurs formes. La présence se renforce en 1990 et 1993, avec un commandement des forces françaises au Rwanda. On a une unité de combat pour protéger les ressortissants et des forces spéciales pour former l'armée rwandaise face au Front patriotique rwandais (FPR) et le conseil à l'état-major. La France est placée en position de cobelligérance.

À cette époque, l'armée rwandaise formée par la France passe de moins de 10 000 hommes à 30 000 hommes. Avec un recrutement des Hutus du Nord, qui sont les plus extrémistes et les plus mobilisés pour régler la question tutsie.

La France était en mesure d’arrêter ce processus, de mettre Habyarimana au pied du mur. Elle ne l’a pas fait. C’était une incitation.

Estimez-vous que les responsabilités sont d'ordre politique plutôt que militaire ?

Les responsables politiques ont le pouvoir de modifier le cours des choses. Avant le 6 avril – avant la phase paroxysmique du génocide –, il y a la préparation, le processus génocidaire. On peut encore intervenir. Ce qui est accablant, c'est que cette phase se réalise au moment où la France est massivement présente. Et on constate que le soutien à un régime qui organise le génocide à travers ses factions extrémistes accélère le génocide. La France était en mesure d'arrêter ce processus, de mettre Habyarimana au pied du mur. Elle ne l'a pas fait. C'était une incitation.

La responsabilité réside aussi dans la non-reconnaissance du génocide et de ses responsabilités. On évite de poser les questions de fond. Dans son discours à Biarritz, Mitterrand explique en 1994 que la France n'est en rien responsable quand des chefs locaux règlent leurs comptes à la machette. Ce qui montre bien une position de déni sur le génocide, ramené à des massacres interethniques, sans distinction des victimes et des bourreaux. Le discours de Biarritz va ancrer une narration qui perdurera jusqu'à notre rapport, en 2021.

À LIRE AUSSI Rwanda-France : 27 années de tensions

Ce soutien se poursuit-il pendant le génocide ?

La France se rend sourde aux alertes. Le FPR, qui intervient pour l'arrêter, reste considéré comme un ennemi du régime mitterrandien. Le souci n'est pas d'arrêter le génocide, bien qu'il soit identifié et reconnu dès le 16 mai par Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, mais d'intervenir pour conjurer une catastrophe humanitaire causée par des massacres entre Tutsis et Hutus. L'opération Amaryllis comme l'opération Turquoise n'ont pas pour objectif d'arrêter le génocide. Cela amène de la confusion, des contre-ordres.

La volonté présidentielle ne souffre aucune contestation. On le voit quand des ministres osent s'émouvoir du rôle de la France auprès de ce régime sanguinaire. Pierre Joxe (ministre de la Défense entre 1991 et 1993), par exemple, comprend la situation, mais il est dans l'incapacité de transmettre des notes à François Mitterrand et de favoriser un désengagement.

 

Lanceur d’alerte. Note du colonel René Galinié, attaché de défense à Kigali de 1988 à 1991, qui a alerté très tôt sur les risques de massacres contre la minorité tutsie du Rwanda. Dès 1991, il préconise le retrait des troupes françaises.

 

Quelles sont les alertes qui ont été ignorées ?

Il faut souligner l'attitude professionnelle et la conscience morale individuelle d'agents civils et militaires. C'est le cas du « rédacteur Rwanda » au ministère des Affaires étrangères, Antoine Anfré, ou encore de l'ambassadeur en Ouganda, Yannick Gérard.

Chez les militaires, le colonel Galinié, attaché de défense à Kigali, rend compte des massacres anti-Tutsis de 1990, de janvier 1991… Il n'est pas entendu. Il devient suspect. Il demande finalement son retrait, pour ne pas cautionner une politique qui déroge à toutes les règles. Le général Varret rapporte à Paris la demande du chef d'état-major de la gendarmerie rwandaise réclamant des armes « pour liquider les Tutsis ». Son alerte est occultée. Menaçant la chaîne parallèle de commandement, il est débarqué en mai 1993 au profit d'un pilier de l'état-major élyséen, le général Huchon.

Le constat est fait que les Tutsis sont visés par des massacres planifiés par l'État rwandais. L'alerte concerne aussi la radicalisation du régime et le soutien à apporter à l'opposition rwandaise. Tout est en place pour que la France change de politique. Durant l'opération Turquoise, des officiers sur le terrain comprennent que la mission ne doit pas être un « arrêt des massacres » mais une lutte contre les génocidaires. Mais ce n'est pas ce qui va se passer.

La période de cohabitation, dès 1993, avec un gouvernement de droite ne change-t-elle pas la politique de l'Élysée au Rwanda ?

Édouard Balladur réclame le partage des domaines réservés qui ne sont pas constitutionnellement définis. Il obtient le repli complet de tout le dispositif français déployé après octobre 1990. Mais le soutien à Habyarimana se poursuit. On en reste à cet objectif d'arrêt des massacres. Le gouvernement de cohabitation est sous pression de la thèse des « massacres interethniques » et du devoir de neutralité dans une prétendue « guerre civile ».

Mais la détermination d'Édouard Balladur et de ses ministres empêche toutefois la France de poursuivre son alliance avec le régime génocidaire.

 

Écarté. Une note diplomatique du jeune rédacteur « Rwanda » au Quai d’Orsay, Antoine Anfré, en 1991. Les alertes de cet expert de la région seront ignorées, l’intéressé placardisé par sa hiérarchie, sa carrière freinée. En 2021, c’est lui qu’Emmanuel Macron choisit comme ambassadeur à Kigali.

 

En avril 1994, la réaction est très tardive. Pourquoi ce génocide n'a-t-il pas pu être arrêté, alors que tous les moyens existaient ?

Les forces spéciales auraient pu être utilisées pour arrêter la phase paroxysmique du génocide. Ce qui m'intéresse, c'est d'essayer de repérer qui a réussi à se poser cette question en temps réel.

À l'époque, les critiques envers la politique de l'Élysée s'intensifient. Un communiqué rejetant toute responsabilité est publié le 18 juin 1994 par la présidence. Il occulte le génocide en cours. Et puis, le 22 juin, intervient la décision de l'opération militaro-humanitaire Turquoise, avec l'aval des Nations unies. Des Tutsis sont sauvés de la mort, mais leur nombre est faible. L'opération Turquoise a aussi servi à dissuader le FPR de poursuivre son offensive.

Au point que beaucoup se sont demandé si le but de Turquoise était bien humanitaire…

On sait effectivement qu'il y a au sein de l'Élysée une voie belliciste qui imagine que, avec l'opération Turquoise, on aurait les moyens d'arrêter le FPR, et donc de rétablir sur le terrain un équilibre permettant à la France de garder ses positions au Rwanda. Ce sont des projections mises en échec par la chaîne régulière de commandement. Mais Turquoise, c'est surtout un moment d'indécision, d'interférences et d'ordres contradictoires qui expliquent les trois jours fatidiques de Bisesero.

Comment est appréhendée la situation à Bisesero, en pleine zone Turquoise, où se massent des milliers de rescapés ?

Deux interprétations s'opposent. Celle qui présente Bisesero comme des maquis tutsis pro-FPR qu'il faut affronter militairement si on veut arrêter les massacres. Et celle qui voit Bisesero comme une colline refuge pour quelques milliers de survivants du génocide, particulièrement méthodique dans cette région de Kibuye. Les forces spéciales sont envoyées pour sécuriser la zone, et elles enquêtent. Le chef du commando de l'air, le lieutenant-colonel Duval, part avec une unité à Bisesero, et, sur place, le 27 juin, il constate que ce ne sont pas des maquisards mais des survivants. Il n'a pas les moyens de les protéger et repart au QG, en promettant une intervention. Mais celle-ci ne se réalise que le 30 juin parce que les informations de Duval ne sont pas traitées.

Pourquoi ?

Par méfiance du commandement spécial à l'égard du commando de l'air et parce que l'exposé qui est fait diverge de la vision que l'autorité politique impose aux militaires. L'intervention sur Bisesero n'est décidée que le 30 juin, après une nouvelle reconnaissance de militaires d'une autre unité. Bisesero est le résultat sur le terrain d'une vision politique projetée sur le Rwanda.

Dans votre livre, vous parlez d'une « tentation algérienne » ? Comment la guerre d'Algérie influence-t-elle la stratégie française au Rwanda ?

J'ai identifié cette tentation algérienne grâce à la découverte d'un rapport qui avait affleuré dans la mission Quilès de 1998, mais qui n'avait pas été révélé in extenso. On y voit les conseils qu'un officier supérieur français donne au commandement des FAR. L'emploi de certains termes tels que « commandos de chasse » ou « rebelles » traduit un prisme possiblement hérité de la guerre d'Algérie, alors que ce modèle a été banni de l'enseignement militaire et du règlement des forces armées. Et puis, cette tentation algérienne se confirme à travers des réactions d'acteurs qui refusent cette implication française, vécue comme dangereuse pour l'honneur et la réputation des forces armées.

Le chef du groupement Nord, le général Sartre, se rend compte que Turquoise se rapproche d'un engrenage à l'algérienne. Il est urgent pour lui que la France évacue le Rwanda, et il s'en ouvre directement au chef de l'état-major, l'amiral Lanxade.

La responsabilité de la France ne se discute pas.

La France s'enferme-t-elle dans un déni de réalité ?

Le déni s'installe dès octobre 1990 face à l'atrocité de la répression et des massacres du régime qui vient d'être sauvé par l'intervention française. Puis s'enchaînent les refus des alertes et des critiques. L'inquiétude des coopérants français est balayée par le Quai d'Orsay, l'ambassadeur comme l'Élysée mettent en garde contre un « lobby tutsi ». Le déni se poursuit avec les accords d'Arusha, possible sortie de crise. Mais, au même moment, le soutien à Habyarimana, le premier adversaire de ces accords, se poursuit.

La réalisation du génocide, à un niveau extrême d'efficacité et de cruauté, sonne le glas de la politique française au Rwanda. La présidence française a gouverné dans l'illusion d'une politique impériale qui fonçait droit vers la catastrophe. La France, au mieux, a été bernée par le régime extrémiste. L'Élysée se rigidifie à mesure qu'augmentent les critiques. Le communiqué du 18 juin 1994 est révélateur d'une volonté de substituer à la réalité un déni engageant la raison d'État. La responsabilité de la France ne se discute pas.

 

Génocide. Massacre de Tutsis en mai 1994.
© Eric GIRARD/GAMMA

 

Cela se poursuit longtemps…

Le déni s'approfondit avec le discours fondateur de Biarritz, le jour même où le Conseil de sécurité des Nations unies décide de la création d'un tribunal pénal pour juger des crimes de génocide au Rwanda, le TPIR. D'une certaine manière, ce déni est renforcé par l'issue de la mission parlementaire. Les conclusions du rapport Quilès enterrent les révélations déjà accablantes de l'enquête de l'Assemblée. La France est censée n'avoir aucune responsabilité dans les événements. Une vérité officielle paralyse l'État et la République, pendant vingt ans. La raison d'État oblige des institutions comme l'armée à accepter une collusion avec les conséquences d'une politique élyséenne qu'elle avait subie au moment des événements.

Nicolas Sarkozy va le comprendre et il se rend à Kigali en février 2012. Mais il n'accompagne pas ses déclarations d'un travail de vérité. François Hollande, lui, renonce, et son entourage capitule. C'est Emmanuel Macron qui permet un changement de cap majeur, obligeant la gauche à faire son examen de conscience.

Macron se rend compte que la politique qu’il souhaite ne pourra jamais se réaliser tant qu’on n’aura pas vidé l’abcès de cette image de la France comme complice du génocide des Tutsis.

Macron a-t-il vraiment fissuré ce déni ?

Il a fait ce qu'aucun président, sinon Jacques Chirac avec le discours du Vel'd'Hiv en 1995, n'a réalisé sur de tels traumatismes interdits de cité par la raison d'État. La France en est sorti grandie, loin de la repentance redoutée. Son choix de la lucidité pour le passé et de l'exigence de vérité peut s'éclairer de l'influence de Paul Ricœur.

Politiquement, Macron voulait rompre avec l'image de la France en Afrique, jugée complice d'un génocide dont elle niait même l'existence, un terrible abcès qui empêchait non seulement tout progrès dans la relation avec le Rwanda, mais aussi toute confiance dans une nouvelle coopération avec l'Afrique, ce que l'Élysée souhaitait.

À LIRE AUSSI Emmanuel Macron au Rwanda : « Je viens reconnaître nos responsabilités »

Macron a aussi compris qu'il fallait vraiment changer la relation entre la France et l'Afrique. Il se rend compte que la politique qu'il souhaite ne pourra jamais se réaliser tant qu'on n'aura pas vidé l'abcès de cette image de la France comme complice du génocide des Tutsis. Face à une situation mémorielle incendiaire, il fallait se décaler. Répondre à une crise mémorielle par un nouveau savoir historique. Il était assez inespéré de construire un rapprochement avec le Rwanda alors qu'il y a un tel contentieux. Aucune nation n'a un tel contentieux avec la France.

 

EXTRAITS

Le « domaine réservé » du président

La constance de l'engagement présidentiel français au Rwanda, alors que le pays s'enfonce dans le génocide et que la France connaît sa deuxième cohabitation, ne cesse d'interroger. Son étude précise fait apparaître de nombreuses irrégularités dont le président Mitterrand, son entourage et ses états-majors diplomatiques et militaires sont comptables. Même si la Constitution de la Ve République confie au président de la République de très importants pouvoirs, même si la tradition gaullienne a entériné l'usage des « domaines réservés » que sont les affaires étrangères, les armées et très certainement l'Afrique des pays du « champ », et même si, enfin, la pratique mitterrandienne de l'exercice du pouvoir a encore amplifié le poids de l'Élysée, l'engagement français au Rwanda se situe au-delà de ces prérogatives régaliennes admises. La manière dont cet engagement défie les fondements démocratiques de la République exige une analyse documentée et critique.

Le plus troublant dans cette affaire rwandaise est qu'elle a fait l'objet de mises en cause directes de la part des responsables et témoins. Face à l'attitude de la présidence, des agents de l'État et personnalités politiques manifestent leur opposition et défendent des principes de légalité et de vérité […], cette opposition légale et républicaine à la domination du dossier par la présidence de la République est demeurée très méconnue. Quant aux rares acteurs à s'en faire les porteurs, ils ont été attaqués publiquement.

 

Joxe éconduit

À l'inverse, et ceci explique la radicalisation des cercles bellicistes au sein du pouvoir français, le ministre de la Défense Pierre Joxe n'a pas de mots assez forts, le 26 février 1993, pour récuser, auprès de François Mitterrand lui-même, toute solution passant par un renforcement du pouvoir du président rwandais.

Quant à Habyarimana, l'envoi de deux compagnies supplémentaires, après beaucoup d'autres démonstrations de soutien, fait qu'il se sent à présent l'un des dirigeants africains les mieux protégés par la France. Ce n'est pas la meilleure façon de l'amener à faire les concessions nécessaires. Or, il est, par son intransigeance politique, et par son incapacité à mobiliser sa propre armée, largement responsable du fiasco actuel.

En conséquence, il [Joxe] envisage l'éventualité d'un désengagement, solution de repli déjà imaginée un an plus tôt face au risque d'un « enlisement militaire français » mais inadmissible pour les tenants de l'alliance inconditionnelle avec le régime Habyarimana. Le ministère de la Défense perd tous les arbitrages devant le front uni du Quai d'Orsay et de l'Élysée. Aux demandes de Pierre Joxe formulées dès août 1992 est opposé le refus de suspendre les approvisionnements de matériel militaire et d'alléger les forces Noroît. En outre, ordre est donné d'intégrer les personnels du Dami [détachement d'assistance militaire et d'instruction, NDLR] dans le statut des coopérants militaires afin de les faire échapper aux clauses des accords d'Arusha. Le ministère de la Défense est contraint de s'exécuter.

Qu'un ministre de la Défense comme Pierre Joxe, malgré tout son poids personnel, échoue devant l'état-major particulier de la présidence éclaire l'importance que cette dernière accorde à l'engagement militaire français et à sa pérennité.

Le Quai d'Orsay et les autres ministères sur la touche

Lorsque l'adjoint de Bruno Delaye [le conseiller de la cellule Affaires africaines de l'Élysée, NDLR], Dominique Pin, signale dans une note du 14 janvier 1993 que les accords signés par le gouvernement rwandais à Arusha [le 10 janvier] sont très mal reçus par le président Habyarimana, François Mitterrand demande par écrit que l'on traite directement avec son homologue, signifiant ainsi que cette affaire n'est pas du ressort du Quai d'Orsay. […]

 

Les acteurs directs du dossier, chargés de l'opérationnel et de l'exécution des opérations au ministère de la Défense et au ministère de la Coopération, ressentent tout particulièrement le pouvoir élyséen sur le Rwanda. Ils s'appliquent en particulier à le faire reconnaître afin de ne pas être impliqués dans des décisions qui leur échappent. Une note du cabinet de la Coopération à destination du ministre portant sur la réunion « Afrique » du 9 avril 1992 s'interroge : « Devons-nous nous impliquer plus en avant dans ce conflit alors que notre présence militaire est déjà mal comprise et mal interprétée ? » Et conclut : « Ce ministère estime que la réponse doit être négative sauf si l'option d'un soutien sans faille au président Habyarimana était reconfirmée par le président de la République. »

https://www.lepoint.fr/monde/vincent-duclert-le-genocide-au-rwanda-est-le-grand-scandale-de-la-ve-republique-12-01-2024-2549547_24.php

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Bisesero, le village rwandais hanté par « les tueurs et les Français »

 

....(extrait) :

Affamés, affaiblis, ils sont encore quelques milliers à refuser de mourir, à la fin du mois de juin 1994, lorsque les troupes françaises arrivent dans la région. Le 24 juin, les premières forces de l'opération Turquoise, votée par l'ONU deux jours plus tôt, prennent pied pour instaurer une zone protégée et y faire cesser les massacres. Le 26 juin, les soldats du commando parachutiste de l'air n°10 (CPA 10) sautent de leur hélicoptère à Kibuye. Ils sont accueillis par les autorités locales, très impliquées dans la traque des Tutsis à Bisesero. Alerté par l'attitude des miliciens et par les échos des massacres, le lieutenant-colonel Jean-Rémi Duval, alias Diego, prend la tête, le lendemain, d'un détachement qui part en reconnaissance.

Trois Jeep montent à Bisesero. Lorsqu'elles atteignent les lieux des tueries, en fin d'après-midi, elles sont assaillies par des fantômes en haillons, surgis des broussailles. Éric Nzabihimana se dresse devant les véhicules. « Je suis sorti de ma cachette, j'ai crié :“Au secours, on est pourchassés par des tueurs armés !” Ils ne se sont pas arrêtés, j'ai été obligé de m'interposer », a raconté cet autre rescapé, en 2019, devant la justice française, saisie de l'affaire de Bisesero.

Les militaires, accompagnés de plusieurs journalistes, s'arrêtent. « Nous leur avons montré des cadavres qui gisaient près de nous, qui saignaient. » Et puis l'un des Tutsis venus implorer la protection des Français sort subitement du groupe. « Il désigne le guide rwandais des soldats français », raconte le reporter du Figaro Patrick de Saint-Exupéry, qui a pris place dans l'une des Jeep de Duval. Il s'agit de Jean-Baptiste Twagirayezu, un enseignant recruté le jour même comme traducteur par les militaires. « C'est un chef des miliciens, il a tué ma sœur et mon frère, c'était mon professeur », dénonce alors le jeune homme.

Les Français n'ont pas de quoi bivouaquer pour la nuit et sont trop peu nombreux pour être dissuasifs. « Pour l'instant, nous ne pouvons rien faire. L'important pour vous, c'est de survivre encore deux ou trois jours. On reviendra, on sait où vous êtes… » leur lance Duval, selon le récit du journaliste.

Inaction française. Edmond aussi a assisté à cette scène avec les hommes du CPA 10. « Quand les militaires français sont passés ici, l'enseignant qui était avec eux leur a fait croire que les maisons détruites étaient des maisons de Hutus tués par des Tutsis. Alors que c'était le contraire », se souvient-il. « On leur a amené tous les blessés, ceux qui étaient en train de mourir. On les a suppliés de partir avec eux. Mais les Français nous ont dit qu'ils reviendraient dans trois jours pour nous sauver. Ils sont revenus trois jours plus tard, mais c'était trop tard. Dès qu'ils sont descendus, les tueurs sont revenus et ont massacré tout le monde. » Lorsqu'un autre détachement du Commandement des opérations spéciales (COS), sous les ordres du capitaine de frégate Marin Gillier, revient le 30 juin, il n'y trouve plus qu'environ 800 survivants.

 

Les trois jours qui se sont écoulés ont été décisifs, et l'inaction de la France entre les deux dates reste, trente ans plus tard, l'une des plaies les plus profondes laissées par le génocide. Son ami Faustin ne fait « aucune différence entre les tueurs et les Français de cette époque-là, ils étaient ensemble, ils cherchaient des rebelles ». Edmond poursuit en triturant son chapeau : « Quand on les a vus, on s'est dit :“Ça y est, on est sauvés.” Mais ils ne nous ont pas sauvés, pis, ils nous ont exposés. Encore aujourd'hui, on a une dent contre eux. »« Les Français auraient pu arrêter le génocide, ressasse Faustin. Pourquoi n'ont-ils toujours pas demandé pardon ? Pourquoi sont-ils venus ici sans arrêter le génocide ? Pourquoi ? »

La résilience à marche forcée

 

En 1994, Paul Kagame était déjà incontournable. Propulsé à la tête du Front patriotique rwandais (FPR) en 1990, alors qu'il a à peine 30 ans, il mène la guérilla depuis l'Ouganda voisin, où sa mère s'était réfugiée en 1960. À l'été 1994, ses troupes sortent victorieuses de la guerre civile contre le régime hutu et mettent fin au génocide des Tutsis. Nommé vice-président et ministre de la Défense, Kagame est élu chef de l'État rwandais en 2000, un poste qu'il n'a plus quitté ensuite, reconduit en 2003, en 2010 et encore en 2017 avec des scores qui ne souffrent aucune contestation. Depuis trente ans, le président rwandais dirige son pays d'une main de fer. En avril, c'est encore lui qui présidera les 30 es commémorations du génocide. Ses partisans estiment que c'est son autorité incontestée qui a permis au Rwanda de ne pas s'effondrer après la tragédie.

À son crédit, le chemin parcouru est spectaculaire. Le Rwanda possède aujourd'hui l'une des économies les plus dynamiques du continent africain, avec une croissance annuelle moyenne de 7 % au cours de la dernière décennie. L'armée nationale, dissoute après le génocide, a été reconstruite, professionnalisée, modernisée. La corruption a été éradiquée. La justice, saisie de plusieurs millions de dossiers, a fait son œuvre réparatrice. Les criminels ont été poursuivis et punis, la plupart ayant été aujourd'hui remis en liberté après avoir purgé leur peine. Des génocidaires ont retrouvé leur village, où les survivants côtoient parfois d'anciens tortionnaires sans que cela provoque de chaos.

Après trente ans, les velléités des victimes de se venger de leurs bourreaux ont quasiment disparu. Les Tutsis qui ont survécu évoquent souvent la « nécessité » de reconstruire un pays stable. Pour rebâtir une nation, le gouvernement rwandais a aboli les distinctions ethniques favorisées par la colonisation et mentionnées sur les cartes d'identité.

Mémoire. Depuis le génocide, la population a quasiment doublé. Officiellement, il n'y a plus de Tutsis ni de Hutus, uniquement des Rwandais. Officieusement, la tête de l'État et le haut commandement militaire restent aux mains d'une élite tutsie, composée en majorité d'anciens compagnons de route de Paul Kagame qui ont fait leurs armes en Ouganda. Mais l'administration et la société civile se sont aussi appuyées sur une nouvelle génération de Rwandais de la diaspora, revenus d'Europe ou des États-Unis pour participer à cette nouvelle ère. Dans un pays où deux tiers de la population sont nés après le génocide, la mémoire joue un rôle crucial. La mise en place, immédiatement après 1994, de tribunaux populaires « gacaca » pour juger les crimes et de commissions citoyennes pour trancher les litiges a impliqué la population dans le processus de réparation. Le récit mémoriel du génocide a été le ciment de ce Rwanda nouveau. Très vite, Kagame et son entourage ont compris l'importance de produire un récit clair et pédagogique, de conserver les preuves des crimes et d'ériger des mémoriaux sur les principaux lieux de massacres. Chaque année, les écoliers et les familles de tout le pays défilent dans ces lieux de mémoire. Les commémorations durent trois mois, d'avril à juillet, avec un mot d'ordre : « Ibuka », « Souviens-toi ! »

De notre envoyé spécial

 

Génocide du Rwanda : la justice annule le non-lieu de l’enquête française

Neuf mois après qu’une ordonnance de non-lieu a été rendue dans l’enquête sur l’inaction de l’armée française lors de massacres au Rwanda en 1994, la cour d’appel de Paris a annulé cette décision.

29 ans après les massacres de Bisesero (Rwanda), la cour d’appel de Paris a annulé mercredi l’ordonnance de non-lieu rendue en septembre 2022 dans l’enquête sur l’inaction de l’armée française lors du génocide des Tutsis.

Un motif procédural a été avancé pour justifier l’annulation de cette ordonnance. Désormais, le dossier devrait être renvoyé aux juges d’instruction du pôle crimes contre l’humanité du tribunal judiciaire de Paris.

Dans cette affaire, les associations Survie, Ibuka, la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH) et six rescapés de Bisesero, parties civiles, accusent la mission militaro-humanitaire française Turquoise et la France de « complicité de génocide » pour avoir, selon eux, sciemment abandonné pendant trois jours des civils tutsis réfugiés dans les collines de Bisesero. Des centaines d'entre eux avaient été massacrés par les génocidaires du 27 au 30 juin 1994

Le 1er septembre 2022, soit dix-sept ans après l'ouverture de cette information judiciaire, deux magistrats instructeurs ont refermé le dossier en signant une ordonnance de non-lieu. Selon eux, l'instruction n'a pas établi la participation directe des forces militaires françaises à des exactions commises dans des camps de réfugiés, ni aucune complicité par aide ou assistance aux forces génocidaires ou complicité par abstention des militaires français à Bisesero.

« L'échec de la France »

Les parties civiles ont fait appel de ce non-lieu, contestant tout d'abord la régularité de cette ordonnance. En juin 2022, une synthèse du rapport de la commission présidée par l'historien Vincent Duclert, qui a pointé en avril 2021 « l'échec profond » de la France lors des massacres de Bisesero, avait été versée au dossier d'instruction à la demande d'un des magistrats chargés de l'affaire.

Pour les parties civiles, cet acte équivalait à une relance des investigations, clôturées en juillet 2018. Mais deux mois plus tard, l'ordonnance de non-lieu était rendue. Les parties civiles ont fait valoir lors d'une audience mi-mai que les juges auraient dû notifier un nouvel avis de clôture des investigations avant d'ordonner ce non-lieu, un avis suivi par la chambre de l'instruction.

Ce dossier sensible est emblématique de la controverse historique sur les objectifs de la mission Turquoise, déployée au Rwanda sous mandat de l'ONU pour faire cesser le génocide des Tutsis. Selon l'ONU, les massacres ont fait plus de 800 000 morts entre avril et juillet 1994, essentiellement au sein de la minorité tutsie.

La rédaction avec AFP

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Génocide au Rwanda : Félicien Kabuga “s’en tire à bons comptes”

Le financier présumé du génocide des Tutsis en 1994 a été déclaré “inapte” par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, en raison de son état de santé. Une décision commentée par le quotidien burkinabè “Le Pays”.

De toutes les personnes poursuivies pour leur rôle présumé dans le génocide rwandais, Félicien Kabuga est certainement l’un des plus chanceux. En effet, le tribunal des Nations unies, situé à La Haye, aux Pays-Bas, a décidé de ne plus organiser le procès de ce génocidaire présumé parce qu’inapte, selon lui, à être jugé. Argument mis en avant : son état de santé.

Le distributeur de machettes aux miliciens et le chef d’orchestre de la tristement célèbre Radio télévision libre des Mille Collines n’aura pas l’occasion de raconter à la face du monde et devant les survivants du génocide les séquences du film d’horreur dont il aura été l’un des sinistres metteurs en scène.

Il faut ajouter à cela le fait que l’octogénaire a été épargné d’un retour forcé sur les terres rwandaises maculées du sang des 800 000 victimes de 1994 et où, certainement, le pouvoir de Paul Kagame lui aurait fait goûter pour le restant de ses jours les prémices de l’enfer qui pourrait l’attendre dans l’au-delà

Au total, avec la décision du tribunal onusien de lui épargner un procès, Félicien Kabuga s’en tire à bon compte [Félicien Kabuga, financier présumé du génocide rwandais, qui était en cavale depuis vingt-cinq ans, avait été arrêté en France en 2020].

La non-tenue du procès Kabuga constitue une grande déception pour les familles des victimes. Et il doit s’estimer heureux contrairement aux 62 autres génocidaires, [parmi lesquels] Augustin Bizimana [Augustin Bizimana, ex-ministre de la Défense, avait été inculpé en 1998 par le TPIR pour 13 chefs d’accusation, dont génocide, extermination, meurtre et autres actes inhumains] et Protais Mpiranya [ancien commandant de la Garde présidentielle rwandaise], jugés et condamnés [par contumace, ils sont morts en cavale, respectivement en 2000 et 2006] par le Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des Tribunaux pénaux [ou IRMCT, le “Mécanisme”], chargé d’achever les travaux du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) [et pour le Tribunal pénal international pour l’ex‑Yougoslavie, TPIY].

Fermer une page tragique

Et contrairement à Fulgence Kayishema [ancien inspecteur de police judiciaire, accusé d’avoir planifié et exécuté le massacre de plus de 2 000 réfugiés à l’église de Nyange, dans le nord du Rwanda], un des quatre derniers fugitifs recherchés pour leur rôle dans le génocide, [et] qui a été arrêté en mai en Afrique du Sud en attendant d’être extradé au Rwanda pour être jugé.

On peut le deviner, la non-tenue du procès Kabuga constitue une grande déception pour les familles des victimes du génocide et l’ensemble de ceux qui ont traqué Kabuga pendant vingt-cinq ans pour finalement le débusquer en France et le conduire devant les tribunaux. À l’ouverture du procès, le 29 septembre 2022, les Rwandais, particulièrement, étaient impatients d’entendre la version de cette grosse légume du régime de Juvénal Habyarimana [président de la République rwandaise de 1973 à son décès dans un attentat, en 1994], pour continuer de faire leur deuil.

Aujourd’hui, à leur corps défendant, des juges se voient contraints de refermer une page de la tragédie de 1994. Mais tout n’est pas pour autant perdu pour les victimes. D’abord, parce que le monde et la jeune génération de Rwandais ont eu l’occasion de découvrir l’un des visages hideux qui ont orchestré le génocide, et ensuite parce que la justice immanente va se charger de rendre justice aux victimes.

"Pendant plus de 27 ans, des hommes d'État ont tenu un discours de type négationniste", estime le journaliste Patrick de Saint-Exupéry

Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères au moment du massacre des Tutsis, a reconnu mercredi que la France n'avait "pas accompli assez" pour l'éviter. Patrick de Saint-Exupéry salue "des premiers pas" mais il reste, selon lui, "des points extrêmement lourds" à expliquer.

Le président rwandais Paul Kagame a salué mercredi 7 avril le rapport Duclert sur le rôle de la France dans le génocide de 1994. Il estime qu'il "marque un important pas en avant vers une compréhension commune de ce qu'il s'est passé". De son côté, Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères de 1993 à 1995, a convenu dans une tribune au journal Le Monde que la France n'avait "pas accompli assez" face au massacre des Tutsis.

>>> La France ouvre d'importantes archives sur la période du génocide au Rwanda.

Pour le journaliste Patrick de Saint-Exupéry, auteur notamment de La Traversée et de Complices de l’inavouable, la France au Rwanda, invité de franceinfo mercredi 7 avril, "pendant plus de 27 ans, des hommes d'État ont tenu un discours de type négationniste". Il salue "les premiers pas" d'Alain Juppé mais estime qu'il reste "des points extrêmement lourds" à résoudre.

francenfo : Est-ce que c'est un moment important sur le plan de la mémoire et de la vérité ?

Patrick de Saint-ExupéryOui, indubitablement. Après 27 ans de camouflage, de mensonges, au travers des discours pris par des hommes politiques, des intellectuels et des humanitaires, la réalité de ce qui s'est produit au Rwanda voici 27 ans devient claire, aveuglante et oblige un certain nombre de personnes à franchir des pas qui auraient été encore inimaginables, il n'y a ne serait-ce que quelques années. C'est une démarche qu'il convient vraiment de poursuivre et d'aller encore un peu plus loin. Jusqu'où ? Je ne sais pas.

"La tribune d'Alain Juppé, publiée dans 'Le Monde', est un premier pas. Il faut le saluer. Et en même temps, Alain Juppé part de loin, de tellement loin."

Patrick de Saint-Exupéry

à franceinfo

Il y a encore vingt ans, il dénonçait l'entreprise de falsification de l'histoire qui est régulièrement développée par le régime de Kigali, qu'il qualifiait à la fois de mensongère et insultante pour la France. Aujourd'hui, Alain Juppé fait quelques premiers pas. C'est bien. Mais est-ce que c'est suffisant à la compréhension générale de ce qui s'est passé ? Comment avons-nous pu avoir une relation aussi accablante avec ce pays ?

Est-ce que l'argument de l'aveuglement peut tenir ?

Non. C'est trop facile comme argument. Il y a eu des avertissements qui ont été énoncés par des diplomates, par des militaires, par des responsables. Et on constate que tous ces responsables, qui ont énoncé des avertissements, ont été placés à l'écart. De manière systématique de 1990 à 1994, ces gens-là ont été placés à l'écart. Donc, il y avait une volonté délibérée de rester dans une analyse qui était absolument incroyable et insupportable. Et cette volonté délibérée de ne pas bouger dans cette analyse était encore le cas jusqu'à il y a très peu. Pendant plus de 27 ans, des hommes d'État ont tenu un discours de type négationniste, une remise en question totale de la réalité des faits.

Il y eu l'idée de l'existence de plusieurs génocides, comme s'il n'y avait pas que les Tutsi qui étaient visés à l'époque ?

Cette théorie du double génocide, qui visait à noyer le poisson, à rendre tout confus et à créer une espèce de brouillard, a d'abord été posée par François Mitterrand, quelques mois après la fin du génocide des Tutsis du Rwanda. Cela a été ensuite accompagné par des responsables, des hommes politiques et des intellectuels. Dans l'après génocide, dans les années post 1994, qui n'ont pas été étudiées par le rapport Duclert, on se rend compte de la persistance de la politique menée par l'Élysée, qui va jusqu'à soutenir les génocidaires hutus réfugiés au Congo. Et ce soutien visait à empêcher le renversement du président Mobutu.

Alain Juppé évoque dans sa tribune le fait qu'il a fait inscrire le mot génocide dans une déclaration européenne qui intervient en mai 1994. Pour autant, la France a-t-elle agi pour permettre l'arrestation des protagonistes du génocide ?

Alain Juppé a effectivement mentionné le mot génocide, mais il n'a pas précisé le génocide de qui par qui. Ensuite, il est revenu sur cette notion en parlant des génocides. Et le dernier point extrêmement problématique, c'est que le directeur de cabinet d'Alain Juppé, lorsqu'il était ministre des Affaires étrangères, est celui qui a ordonné à la diplomatie d'exfiltrer les responsables du génocide afin de les protéger. C'était aussi simple que ça. Donc, il y a quand même des points qui sont extrêmement lourds et qu'il faudra bien résoudre d'une manière ou d'une autre.

Radio France
 
Publié

 

 

https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/rwanda/genocide-au-rwanda/genocide-au-rwanda-pendant-plus-de-27-ans-des-hommes-d-etat-ont-tenu-un-discours-de-type-negationniste-estime-le-journaliste-patrick-de-saint-exupery_4363253.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20210408-[lestitres-coldroite/titre7]

Des archives criantes sur le Rwanda

 

Par un arrêt historique du Conseil d’État du 12 juin, le physicien de profession et chercheur par passion François Graner a obtenu de haute lutte l’accès à des archives de l’Elysée qui étaient verrouillées, en principe, jusqu’en 2055. Sa plongée dans les cartons de Bruno Delaye, conseiller Afrique de François Mitterrand, montre que les alertes transmises à Paris sur le risque de génocide des Tutsis n’ont pas manqué (« Le Monde », 17/1).

 

« On n’hésite pas à parler d’épuration ethnique en Bosnie, alors que c’est exactement l’expression qui convient à la réalité rwandaise » Cette interpellation du 23 février 1993 émane de la section PS des Français expatriés au Burundi, alors que Paris renforçait encore son soutien au régime du président Habyarimana.

 

Lors des négociations d’Arusha avec les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), ce sont les « observateurs » français qui ont insisté, un mois plus tôt, pour faire entre au « gouvernement de transition élargi » la Coalition pour la défense de la République (CDR), le parti le plus extrémiste du Hutu Power, qui sera au premier rang lors du génocide, déclenché un an plus tard par l’attentat contre Habyarimana, le 6 avril 1994…

 

Dans un télégramme diplomatique du 10 février 1993, l’ambassadeur de France à Kigali, Georges Martres, déplore simplement les « persécutions stupides perpétrées par les extrémistes hutus contre les éléments tutsis les plus pauvres », qui ne lui facilitent pas le travail...Martres est alors si proche de Habyarimana que ce dernier souhaite qu’à son retour à Paris, l’ambassadeur »continue à lui servir « d’intermédiaire » pour « expliquer » aux plus hautes autorités françaises la situation du Rwanda, notamment sur le plan « ethnique » Sic !

 

Or, au coeur de l’Elysée, Habyarimana et son entourage radicalisé disposaient déjà de solides soutiens en la personne du conseiller Bruno Delaye et du général Christian Quesnot, chef d’etat-major particulier de Mitterrand. Lesquels ont continué, même à posteriori, le 18 juillet 1994, de tirer à boulets rouges sur le FPR, qui venait pourtant de mettre fin au génocide, dans une note commune adressée au Président : « L’objectif du FPR reste de vider le pays de sa population afin de procéder à une redistribution des terres au profit des Tutsis, dont les paysans hutus deviendraient les fermiers ».

 

Etonnant contraste, la DGSE note pourtant, le même 18 juillet : « Dans les territoires qu’il contrôle, le Front patriotique rwandais s’emploie à mettre en place une administration efficace, épaulée par des militaires parfaitement disciplinés »

 

L’agence de renseignement, plus lucide, a multiplié les alertes avant le déclenchement des massacres. Puis, dans une fiche du 2 mai 1994 caractérisant bien le génocide en cours, elle exhortait : « Pour se révéler véritablement efficace, l’action de la France pourrait peut être commencer par une condamnation sans appel des agissements de la garde présidentielle et plus particulièrement du colonel Bagosora, directeur de cabinet du ministre de la Défense, considéré comme l’instigateur principal » Il s’agit effectivement du cerveau du génocide, qui a ensuite été jugé par le Tribunal pénal international.

 

Mais la « condamnation sans appel » n’est jamais venue. Paris a continué de s’enferrer dans le soutien au gouvernement intérimaire rwandais orchestrant les tueries. Et le colonel Bagosora a pu passer avec armes et bagages au Zaïre.

 

David Fontaine

« Le Canard enchaîné », 20 janvier 2021

 

 

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